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Le porc caché sous le coq

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Véro Des Cairns

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6 heures du mat’, le réveil s’agite. Comme d’habitude, Christine se lève vingt minutes plus tard. Difficile de quitter le réconfort des draps tièdes pour affronter les périls de la journée. Ses gros chaussons roses la traînent jusqu’au petit-déjeuner embrumé d’un sommeil chimique. La veille, elle s’est endormie rapidement, insensible au vacarme derrière la cloison ténue de son HLM. Les somnifères lui ont accordé quelques heures de répit. Depuis des mois, elle est accro à Morphée et ses bras berceurs.
Comme d’habitude, Christine déambule en zombi autour de la petite table de la cuisine. S’asseoir ressemblerait trop à une capitulation. Son portable lui ordonne sur un ton hypnotique : « Prends-moi... dépêche-toi espèce de gourde... qu’est ce que tu attends ? » Comme d’habitude, elle essaie de résister. Elle fait semblant d’être sourde. Un café, deux biscottes, et une panoplie de cachets sensés repeindre la vie couleur chausson. La semaine, son estomac est incapable de faire mieux. La première cigarette aussi. Comme d’habitude, les notifications de SMS s’égrènent à un rythme lent et régulier, comme un glas. Elle finit par leur céder. Son bras fébrile saisit le téléphone : au moins vingt nouveaux messages depuis hier soir, un triste record déjà à cette heure-ci. Comme d’habitude, Jacky n’a pas perdu sa nuit. À se demander quand est-ce qu’il dort !
Elle connaît Jacky depuis 6 mois, 6 longs mois qu’elle travaille dans ce négoce de vin. Il est contremaître. La cinquantaine bedonnante, il promène fièrement sa stature pataude et son groin luisant parmi les prunelles féminines à la tâche. Il joue le coq de parade dans son poulailler, mais il s’est trompé de rôle. Sûr de lui, il se plaît à venter sa chevelure encore drue malgré son âge. Pourtant, à part son statut de cadre et ses cheveux, il n’a rien d’attirant. Christine le hait.
Un saut à la salle de bain. L’eau cavalcade sur les formes anguleuses de son corps amaigri. Quand elle était plus jeune, elle se voyait mannequin. On lui prédisait une belle carrière, tous les hommes à ses pieds. Célibataire, elle n’a plus envie d’être jolie. Transparente serait mieux. Un chignon approximatif, un peu de mat sur ses émotions, une tenue passe-partout, et la voilà dehors.


Le ciel d’automne et ses moutons gris lui tombent dessus. Les yeux dans le vide sur le parking, elle allume une dernière cigarette, comme avant l’échafaud. Bip perçant dans sa poche. Elle sursaute. Encore un SMS de Jacky. « Quand est-ce qu’il va me fiche la paix ? »
Installée dans sa Twingo poussive, Christine tarde à démarrer. La teneur du message la laisse un instant effarée. Depuis son arrivée dans l’entreprise, les choses se désagrègent autour d’elle. Mais là, ça atteint des sommets. Aux obscénités dégradantes habituelles s’ajoute maintenant le spectre abject du passage à l’acte. Cette fois-ci, elle risque de ne pas revenir indemne. Il faut vraiment qu’elle trouve un moyen d’échapper à ce porc. Il faut que cet enfer s’arrête.
Au début, tout allait bien. C’était alors le printemps. Elle se sentait si heureuse d’avoir trouvé un emploi après des mois de chômage. Jacky l’avait prise sous son aile, elle, tellement fragile, tellement nigaude. Il charriait gentiment ses petites manières de chochotte. Elle lui répondait par des minauderies à n’en plus finir. Il plaçait sa petite caille à l’étiqueteuse. Il ne voulait pas qu'elle subisse les cadences infernales de la chaîne. Elle lui offrait des douceurs en remerciements. Rien de sérieux ne pouvait arriver avec un homme marié, père de famille. Quelle naïveté ! Bien entendu, des jalousies se sont invitées dans le poulailler. À ce jeu dangereux, la favorite du coq s'est attiré plus d'ennuis que d'amies parmi les caqueteuses. Mais rien ne l'atteignait, elle avait le soutien du chef !
Puis, au fil du temps, les choses ont pris une autre tournure. Le coq protecteur s’en est allé sur la pointe des pieds. Le porc tyrannique a sournoisement pris sa place. Christine s’est retrouvée malgré elle dans la spirale débilitante des réflexions grivoises et des tripatouillages humiliants, maintes fois répétés, sur tous les tons, à toute heure du jour et de la nuit. Elle est devenue sa chose, son souffre douleur, sa pâtée quotidienne. Comme un poison insidieux, les ravages de cette relation toxique se sont répandus en elle.

Comme d’habitude, les ouvrières s’agglutinent dans le vestiaire. Ça papote, ça raille, ça gesticule. Leurs blouses vert bouteille les transforment bientôt en une colonie uniforme. Comme souvent, Christine est prête la dernière. Quand elle se décide à sortir, l’essaim n’est plus qu’un vague bourdonnement.
Premier impact de la journée. Jacky passe dans le couloir au même moment. La jeune femme frise le malaise.
— Tiens, ma poulette préférée ! entonne-t-il.
— Hein... Euh... Bonjour Jacky.
— Alors t’es prête pour le grand jour... ? T’en as de la chance, je me suis fait tout beau, rien que pour toi. Rasé de prêt, bien coiffé, même parfumé ! Mais c’est quoi ce jean? Mince alors, t’as oublié de mettre une jupe ! T’as eu peur d’avoir froid ? T’inquiète pas, je vais te réchauffer, y en aura pas pour longtemps. Allez, pour le moment, dépêche-toi d’aller prendre ton poste. On peut attendre un peu. Tu sais bien : plus c’est long, plus c’est bon...
Une tapette sur la fesse. La proie en sursit s’exécute sans ciller. Elle voudrait lui cracher à la figure : « Sale porc ! Sale porc ! » Mais rien de sort.
La matinée s'étire dans le défilé assourdissant des bouteilles qui s'entrechoquent. La jeune femme est aux aguets, pourtant elle tient la cadence de son mieux. Il réussit toujours à la surprendre quand elle s'y attend le moins. Il doit avoir un sixième sens, un instinct animal ! Qu'elle baisse la garde et hop, un pincement aux fesses, assorti ou pas d'un sarcasme grouiné aux oreilles. Plus tard ce pourrait être le décrochage du soutien-gorge, pelotage en option, impossible de le remettre en place sans se dévêtir, très drôle... Mais là, personne à l’horizon. L'heure du déjeuner arrive sans qu'il soit réapparu. Probablement qu'il est pris par des dégustations en cave. Peut-être qu’il est enseveli sous des tâches administratives urgentes. À moins qu’il ne soit tapi là, quelque part, à la guetter... L’incertitude exacerbe sa tension.

Midi sonne. Comme d’habitude, le flot coucassant se déverse dans les couloirs. Christine se laisserait presque gagner par le soulagement. Soudain, une main derrière elle lui tapote l'épaule. Une secrétaire.
— Christine, il faut que tu montes au bureau, t'as un papier à signer.
Bonjour le prétexte vaseux ! Pas besoin de sortir de Saint Cyr pour deviner le piège... Une panique sourde s'empare d'elle.
— S'te plaît, s'te plaît, tu peux venir avec moi?
— Écoute Christine, je ne tiens pas à me mêler de tes petites affaires. Moi, je suis juste chargée de te prévenir... Et puis, j'ai mon manger qui m'attend.
Pas de chance, celle-ci n'est pas dans son camp. Les autres déjà loin. L'étau se resserre. Il va lui falloir l'affronter seule... Allez, courage, après tout, ce n’est peut-être qu’une mauvaise blague.
À peine a-t-elle pénétré dans l'antre que la bête grogne :
— Ah te voilà enfin ! J'ai failli t’attendre... Tiens, assis-toi. J'ai une excellente nouvelle à t'annoncer : tu es prise en CDI ! Faut que tu signes ton contrat...
Christine n'en croit pas ses oreilles. Pendant un cours instant, elle bénit la providence soudainement si généreuse. Certes, sa vie à l’usine lui semblerait plus supportable avec moins de tourments. Mais il lui a tellement répété qu’elle n’était qu’une petite dinde bonne à rien. Comment pourrait-elle prétendre à un autre travail ? Elle n’a pas le choix. L’ingénue se précipite sur le stylo, prépare son geste, mais son bras reste immobilisé en l'air, saisi par une main ferme :
— Non mais tu crois que tu peux tout obtenir comme ça, gratuitement ? Tu te prends pour qui ? Tout se paye ici-bas ma poulette. C’est la vie.
La pauvre reste abasourdie sur sa chaise. Quand elle reprend ses esprits, il est trop tard. Son bourreau l’a déjà empoignée, elle se retrouve violemment plaquée contre le mur. Le groin suintant fourrage dans son cou délicat. La langue baveuse tente de s'introduire dans sa bouche pincée. Une haleine chargée envoie sur son visage terrifié une répugnante odeur de saucisson à l'ail. Elle résiste, se débat, se cogne dans les meubles. Elle prie tous les saints pour que son martyr cesse au plus vite. Enfin, dans un effort désespéré, décuplé par l’instinct de survie, elle réussit à extirper ses poignets des mains moites de ce porc. La fuyarde dévale l’escalier si vite qu’il n’a pas le temps d’entraver son passage. S’ensuit une course-poursuite effrénée entre les chaînes d’embouteillage et palettes.
Christine court, court autant que ses jambes et son cœur lui permettent. Ses yeux emplis de larmes distinguent à peine les obstacles. Rien ne lui permet d’évaluer la distance qui les sépare. L’espace de quelques secondes, elle se retourne. Et là, une vision d’horreur : le grand Jacky se scalpe sous un câble tendu dans l’allée ! Quelque chose tombe au sol. Elle s’évanouit.


Quand elle revient à elle, il est agenouillé sur le béton, penché sur elle. Un cri d’effroi. Une reculade précipitée. Assis par terre à quelques distances, ils se toisent en silence. Le coq semble avoir perdu de sa superbe. Le porc n'est plus qu'une gélatine inoffensive. Sa prothèse capillaire mal réajustée lui tombe en vrac sur la tempe. La crête va de travers.
Mon Dieu qu’il a l’air ridicule ! La jeune femme ne peut contenir un éclat de rire libérateur. Le chef cache une honteuse calvitie ! Hahaha, Jacky a une moumoute ! Elle est bien bonne celle-là ! Quand les filles vont le savoir...
Pas vraiment rassurée, Christine se relève d’un geste souple et s’apprête à détaler. Mais une voix suppliante la retient :
— Attends ! S’il te plaît, attends. J’ai un marché à te proposer...

Plus jamais elle n'aura à souffrir des agissements pervers du porc caché sous le coq.

PRIX

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Véro Des Cairns  Commentaire de l'auteur · il y a
Merci de vous arrêter sur mes lignes.
Bienvenue sur ma page pour un signe.
Je vous y propose notamment : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-librairie-de-mr-witch.
A bientôt, je vous attends.

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Fred Panassac · il y a
Une excellente histoire que beaucoup de jeunes femmes concernées, victimes de harcèlement, liront avec jubilation en espérant que le « porc sous le coq » qui les torture connaîtra le même sort que ce Jacky scalpé. Le rire est un bon médicament, merci Véro des Cairns pour votre remède à consommer sans modération ! Mes 5 mèches de cheveux authentiques !
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Véro Des Cairns · il y a
Enchantée de votre généreuse visite, merci beaucoup Fred. 👍
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De margotin · il y a
Bonne chance
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Robert Grinadeck · il y a
Excellente la chute ! La tension monte tout au long de votre récit, on s'indigne déjà de l'inéluctable conclusion de l'agression dont est victime votre héroïne... et puis vlan ! Un retournement de situation aussi original qu'inattendu. C'est extrêmement bien vu. Bravo.
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Véro Des Cairns · il y a
C'est ça qui est génial dans l'écriture, on a le pouvoir de façonner le destin à sa guise... Merci de votre visite attentive :)
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Pauline Olphe Galliard · il y a
le coq qui perd sa crête !.... pas mal ! merci
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Laorencia · il y a
L'effet de surprise est bel et bien là. Une moumoute et son amour propre en moins c'est déjà ça pour Christine même si je reste convaincue qu'il en faut plus pour calmer ce genre d'homme... Auxquels je préfère les coqs et les cochons. Mes voix Véro.
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Véro Des Cairns · il y a
Bonjour Laorencia. Comme vous avez pu vous en apercevoir, la finale Short Paysages bat son plein :) Je me permets de vous soumettre ma contribution dans la catégorie poèmes : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/augure-royale.
A bientôt peut-être, si le cœur vous en dit...

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Véro Des Cairns · il y a
On peut toujours rêver.... Merci beaucoup Laorencia.
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Julia Chevalier · il y a
Belle chute qui ne peut que satisfaire toutes les femmes. De plus vous avez réussi à insérer une once d’humour. Bravo
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Véro Des Cairns · il y a
J´ai un peu hésité pour l'humour dans un thème aussi dramatique. Et puis je me suis dit que bien des clowns cachent des traumatismes tout aussi terribles. Merci pour votre soutien. A bientôt peut-être sur nos pages.
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Zouzou · il y a
Heureusement une fin heureuse pour elle...mes voix Véro!
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Véro Des Cairns · il y a
C'est assez jouissif en tant qu'auteur de manipuler le destin à sa guise... :) Merci pour votre soutien
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Brocéliande · il y a
Un cri qui finit par s'apaiser .. ...joli texte et belle écriture .. bravo à vous !
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Véro Des Cairns · il y a
Beau compliment... d'une professionnelle! Qui me va droit au cœur. Merci infiniment. A bientôt sur nos pages :)
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Brocéliande · il y a
Merci beaucoup Véro.. mais je ne suis pas une professionnelle .. j'aime juste les mots ... et écrire, écrire .. c'est gentil et c'est trop !! oui oui ... belle journée à vous !
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Véro Des Cairns · il y a
Enfin entre une nutritionniste et une prof de français, je pense qu'il y a des compétences un peu différentes :)) Ce qui n'empêche pas d'aimer les mots quelle que soit la profession, évidemment.
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Brocéliande · il y a
oh oui c'est sûr et être gourmand des mots, c'est trop bien ! Joli printemps,Véro !
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Patrick Gibon · il y a
la réalité, hélas pour de nombreuses femmes, des millénaires d'oppression de la femme ne vont pas se désagréger facilement même avec une perte de moumoute!
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Véro Des Cairns · il y a
Que la parole à ce sujet se diffuse est un bon début. Merci beaucoup pour votre soutien.
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