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Qualifié

Le long de la rue étroite nommée « Garden street » qui serpentait au cœur de la ville de Poughkeepsie, état de New York, toutes les maisons se ressemblaient. Des façades de bois typiques s’y succédaient, majoritairement de couleur blanche, parfois agrémentées de bannières étoilées. La plupart des allées devant les pavillons étaient encombrées par de pachydermiques pick-up aux carrosseries reluisantes. Ce n’était qu’à l’extrême nord de Garden street que l’on pouvait trouver un building dont l’architecture grise et massive contrastait avec l’ambiance générale de cet insipide quartier résidentiel. L'austère édifice de béton aux angles acérés renfermait les bureaux de consultation de trois psychothérapeutes moyennement réputés.

Le moins doué des trois était sans conteste Jeffrey Owen, puisque le taux de suicide des dépressifs qu’il traitait crevait le plafond depuis ses débuts. Tout comme le taux de récidive de ses schizophrènes, d’ailleurs. Le cabinet du docteur Owen était situé à quelques rues seulement du pénitencier de Dutchess county, les passages à l’acte de ses patients les plus atteints étant réguliers, Jeffrey continuait donc à entendre les confidences des écroués dans les parloirs de la prison voisine.

En ce matin ensoleillé du mois de juin, Stanley Sutton était campé droit sur sa chaise au sein de la salle d’attente de ce bon docteur Owen qu’il était sur le point de rencontrer pour la première fois. Stanley était un homme à l’allure discrète, pas très grand, portant été comme hiver un désuet costume de flanelle verte. Il affichait une coiffure sobre et rigoureuse, était doté de pommettes proéminentes et son nez aquilin était chaussé d’élégantes lunettes rondes. La banalité de son apparence n’était sabotée que par ses yeux, étrangement vifs et agités par une anxiété permanente.
Stanley était, selon son dossier, un névrosé notoire à fortes tendances schizoïdes souffrant d’hallucinations chroniques.
Ledit schizoïde se pencha en avant dans un mouvement plein de délicatesse afin d’attraper un numéro du Reader’s digest sur la table basse qui trônait au centre de la pièce. Il fut stoppé dans son élan par une main autoritaire qui se déposa sur sa cuisse. Celle de sa sœur Ida qui patientait à ses côtés et qui asséna à Stanley sur un ton impérieux :
— Au nom du ciel, pourrais-tu contrôler tes emportements nerveux, ne serait-ce qu’en mémoire de notre chère mère ? Tu te donnes en spectacle et tu me mets dans l’embarras !

Après avoir pris congé d’un habitué bipolaire en pleine crise d’euphorie, Jeffrey Owen s’octroya une Lucky Strike, s’accouda sur le rebord de sa fenêtre, et s’amusa de la nuée d’oiseaux moqueurs qui donnait un récital enjoué depuis le toit de l’église de la Science chrétienne. Cette église, implantée au sud de Garden street, prônait les lois appliquées par Jésus pour guérir les maladies et atténuer les aléas de la vie, et ses fidèles reléguaient tout traitement médical au rang de vulgaire placebo.

Après avoir écrasé son mégot, Jeffrey Owen invita sa secrétaire à faire entrer le malade nommé Stanley Sutton. Owen fut légèrement déconcerté de voir une grande dame vêtue de noir pénétrer dans son étude. Celle-ci portait une robe stricte à manches longues, fermée sur le devant par une cinquantaine de boutons qui remontaient jusqu’à la base d’un cou maigrelet. Un médaillon visiblement ancien y pendouillait, une imposante pierre opaline montée sur une chaînette d’or terne. Le chignon strict de la bourgeoise était entouré d’une natte épaisse.
— Euh... J’attendais un certain Stanley, hésita Jeffrey.
— Je suis sa sœur aînée, Ida Sutton, précisa la frangine d’une voix rigide.
— Je croyais avoir rendez-vous avec votre frère.
— C’est le cas, je ne me présente à vous que pour l’entretien préliminaire.
Le docteur Owen indiqua à Ida Sutton qu’un entretien préliminaire se pratiquait directement avec le patient mais elle préféra ignorer l’information. Elle déposa sur le bureau de Jeffrey une sacoche de cuir, y plongea les mains et en extirpa une importante quantité de dessins d’enfant. Elle exhiba devant la trogne d’un Jeffrey perplexe un croquis naïf représentant une maison biscornue devant laquelle se tenaient des bonshommes en bâton :
— Voyez docteur, mon frère a toujours eu une sensibilité très forte, observez la finesse de son coup de crayon.
— Hmm. C’est... intéressant.
Ida montra ensuite à Jeffrey Owen une curieuse vache avec des ailes barbouillée sur une feuille à gros grain :
— Notez la fertilité de l’imagination de mon frère, docteur. C’est du pastel gras. Touchez le bovin, cher docteur, appréciez donc le relief de la bête. N’ayez crainte, nous avons aspergé l’œuvre de fixateur pour ne pas l’altérer. Touchez la vache, touchez-la...
— Pardonnez-moi, madame Sutton, puis-je vous demander quel genre de rapports vous entretenez avec votre frère ?
Ida Sutton apprit à Owen qu’elle avait pratiquement élevé Stanley. Leurs parents avaient trouvé la mort dans un atroce accident survenu au cours d’un safari au Kenya, des hyènes avaient été impliquées et les détails confinaient au sordide. Ida était alors âgée de vingt ans, elle prit donc naturellement en charge son cadet qui n’avait que neuf ans à l’époque. Mademoiselle Sutton insista auprès du médecin sur l’importance qu’elle avait accordée à l’éducation de son frère, et confessa une certaine intransigeance quant au respect des bonnes manières qu’elle avait inculquées au chérubin.
Elle indiqua ensuite qu’elle vivait toujours dans la demeure familiale située sur Rosalind road et qu’elle faisait pression sur Stanley pour qu’il y ré-emménage avec elle. Celui-ci habitait un petit appartement sous les toits d’un immeuble de Cannon street.
— Vous n’êtes pas mariée, Ida ? demanda innocemment le docteur Owen.
— Mademoiselle Sutton, je vous prie ! s’offusqua la marâtre de substitution avant de poursuivre. J’ai été fiancée il y a dix ans mais l’homme a soudainement mis fin à ses jours. C’était un faible personnage, lâche, porté sur la bouteille et dominé par son phallus !
Ida Sutton farfouilla de nouveau dans son bagage puis agita devant le visage de Jeffrey un collier de nouilles de fabrication enfantine :
— Voyez ce que Stanley a confectionné pour notre mère, une pièce unique ! Touchez donc, docteur, touchez l’une de ces nouilles !
— Bon, mademoiselle, c’est bien beau tout ça mais j’ai rendez-vous avec monsieur Sutton, vous comprenez ?
Ida se redressa et adopta une posture hautaine. Elle récupéra promptement les créations étalées devant Owen et tourna les talons sans même saluer le praticien. Une fois sur le seuil, elle décocha un signe de tête altier à Stanley pour qu’il entre à son tour. À l’instant où il croisa sa sœur, elle lui souffla sèchement :
— Je ne l’aime pas du tout, cet Owen.

Le fluet Stanley Sutton n’avait pas l’air à son aise sur le fauteuil qui faisait face à Jeffrey Owen. Les mains du pauvre bougre étaient crispées sur les accoudoirs, et ses mâchoires se contractaient au rythme de discrets spasmes convulsifs.
— Vous semblez embarrassé, monsieur Sutton, remarqua poliment Jeffrey.
— Z’avez parlé de moi avec Ida, c’est ça ? bégaya le déséquilibré.
— Un peu, nous avons évoqué votre enfance...
— Et les insectes ? Elle vous a parlé des insectes, non ?
— Je ne crois pas... Vous vous entendez bien avec votre sœur ?
— Oui, elle est très gentille.
— Vous trouvez vraiment ?!
Sutton lissa fébrilement ses cheveux et réajusta son nœud papillon avant d’ajouter :
— Voici la raison de ma présence ici, je suis persécuté par une bande d’insectes vicieux !
— Des insectes, dites-vous ?
— Oui. J’ai probablement fait quelque chose pour les contrarier, du moins je pense. Le dernier incident date de la semaine dernière.
— Bien, racontez-moi ce qui est arrivé, cela me permettra de mieux vous connaître...

Stanley Sutton était depuis quelques années employé par la bibliothèque municipale de Poughkeepsie et il s’était récemment épris de l’une de ses collègues. Valentina. Stanley était très sensible au charme mutin de la jeune fille, il s’était instantanément ému de ses yeux de biche, de ses couettes blondes d’ingénue, de ses lèvres pincées et de son nez retroussé. Mais de son propre aveu, il était principalement séduit par la largeur de ses hanches et par la profondeur de son décolleté.
Un mercredi soir, après la fermeture de la bibliothèque, Stanley avait osé l’impensable : il avait proposé à Valentina de flâner en sa compagnie jusqu’à Upper Landing park, pour y déguster une barbe-à-papa en se moquant des passants. La donzelle avait accepté l’invitation de bon cœur.
Les tourtereaux étaient assis sur un banc au bord de l’Hudson river, taquinant quelques canards en leur jetant des cailloux, lorsqu’un violent orage éclata. Stanley suggéra innocemment de filer s’abriter dans son appartement et, la belle Valentina, tétons dressés sous son polo détrempé, qualifia l’idée de délicieuse.
Dix minutes plus tard, le couple en devenir se trouvait au fond du hall miteux de la tour dans laquelle Stanley était domicilié, ils attendaient l’ascenseur dont ils venaient de presser le bouton et patientaient en se pelotant mutuellement les flancs. C’est alors qu’un bref éclair révéla à Sutton une présence extérieure qu’il aperçut au travers de la porte vitrée du vestibule. Il reconnut immédiatement la silhouette gothique et longiligne de sa sœur. Il s’excusa auprès de Valentina et rejoignit Ida dans le sas de l’immeuble.
— Qui est cette catin qui t’accompagne, Stanley ? rugit la gorgone.
— Merci d’être passée, Ida, tu es si bienveillante. Elle, c’est Valentina, c’est mon amoureuse !
— Qu’allez-vous faire dans ton deux pièces, forniquer comme des délurés ?! Pense à notre chère mère, qui t’observe en permanence depuis l’autre monde ! EN PERMANENCE, te dis-je !
Le candide Stanley Sutton prit congé de son adorable sœur en la remerciant d’être passée prendre de ses nouvelles. C’est une fois serré contre Valentina dans l’étroite cabine de l’élévateur que le drame survint. La demoiselle était sur le point d’embrasser son collaborateur lorsque l’attention de ce dernier fut attirée par un étrange bourdonnement au-dessus de lui. Stanley releva la tête et vit une douzaine de volumineux papillons de nuit qui s’excitaient sur le néon faiblard fixé au plafond. L’un d’eux mâchouillait énergiquement les fils électriques qui alimentaient le tube. La lumière s’éteignit brusquement et l’ascenseur s’immobilisa entre deux étages dans un grincement sinistre.
— Les sales bêtes ! pesta Stanley.
Sans céder à la panique, il parvint à entrouvrir le portillon d’accès et à se glisser hors de la machine. C’est au moment où il était sur le point de tendre une main héroïque à sa Valentina que le câble de la cabine se rompit, probablement dévoré par ces saloperies de lépidoptères.
Stanley Sutton, horrifié, observa les bras ballants la chute de l’ascenseur et de sa belle qui s’écrasèrent dans un immense fracas sur le sol du rez-de-chaussée, six étages plus bas.

Jeffrey Owen, stupéfait, resta la bouche grande ouverte après que Stanley eut fini de lui relater sa curieuse mésaventure. Il avala une gorgée de café froid avant de se risquer à une question :
— Et donc, la pauvre Valentina est... morte ?!
Monsieur Sutton fut agité d’un rire nerveux puis répondit avec allégresse :
— Figurez-vous que non ! Le lendemain elle était présente à la bibliothèque, elle allait très bien et elle n’avait pas le moindre souvenir d’être décédée la veille dans un accident d’ascenseur ! Elle m’a expliqué qu’une fois arrivés à mon étage, je l’aurais éconduite en prétextant être victime d’une gingivite foudroyante. Je ne me rappelle de rien, je la soupçonne d’avoir imaginé tout ceci, la coquine.
Owen se plongea dans ses pensées théoriques un instant, avant de déclarer :
— Un détail de votre histoire m’intrigue...
— Les papillons.
— Euh... non, c’est la présence d’une certaine personne qui m’interpelle, celle de votre sœur.
— Une simple visite de courtoisie, assura Stanley en haussant les épaules.
Jeffrey se leva et déambula dans son cabinet en regrettant qu’il soit impossible pour un médecin de ne traiter que des cas faciles. Il envisagea différentes méthodes thérapeutiques qui pourraient éventuellement porter leurs fruits et se laissa aller à une certaine franchise :
— Vous savez, Stanley, un psychanalyste ne peut donner son interprétation directe à un névrotique tel que vous. Si je le faisais, vous vous enfermeriez dans le déni et le traitement n’aurait aucune chance d’aboutir. Par contre, mon devoir est de vous aiguiller de façon à ce que l’interprétation puisse venir de vous-même, ce qui provoquerait une catharsis, une prise de conscience aboutissant généralement à la guérison définitive. Dans la symbolique de Freud, le fait de s’élever, en volant, en montant un escalier ou en... prenant un ascenseur, a une signification très forte.
— Ah. Et c’est le symbole de quoi ?
— Eh bien, que comptiez-vous faire avec Valentina une fois dans votre appartement ?
— Nous sécher en buvant un chocolat.
— Mais encore, hmm ? Peut-être un acte découlant naturellement d’une certaine... promiscuité ?
— Manger de la glace en regardant un vieux film. Y’avait Le magicien d’Oz sur le câbl...
— Faites un effort, mon vieux, sinon on va pas s’en sortir ! explosa Jeffrey.
Le psychothérapeute regretta aussitôt son éclat de voix. Il avait noté la réaction de Stanley, qui venait de se recroqueviller sur lui-même en croisant jambes et bras. Sutton s’était totalement fermé à la conversation, le docteur Owen décida donc d’ajourner la rencontre et planifia un nouveau rendez-vous pour le mardi de la semaine suivante.

* * *


Le mardi suivant.
Stanley Sutton avait l’air terriblement confus. Il ne ressemblait plus au garçon soigné que Jeffrey Owen avait reçu huit jours plus tôt. Le malade suait à grosses gouttes, sa chevelure était étonnement désordonnée et sa barbe naissante traduisait un laisser-aller inquiétant. Il ne portait même plus de nœud papillon.
— Vous semblez particulièrement anxieux aujourd’hui, Stanley, constata Owen.
Sutton, les yeux révulsés, confirma son angoisse en opinant frénétiquement du chef.
— Que vous arrive-t-il, reprit Jeffrey, peut-être une engueulade avec votre sœur ?
— Bien sûr que non, docteur, ma sœur est la douceur incarnée ! Personne ne peut se fâcher avec elle.
— Non, sérieusement, vous la trouvez douce ?!
— ... ?
— Bon, cessons de tergiverser et racontez-moi un peu ce qui vous a mis dans cet état.
Stanley Sutton recouvra ses esprits, se focalisa sur la question posée et se lança dans la narration de ses déboires les plus frais.

Lundi soir, après la fermeture de la bibliothèque, Sutton s’était risqué à inviter Valentina dans son modeste logement afin de grignoter des chips devant la retransmission de Singing in the rain. La blondinette s’était volontiers laissée tenter. Stanley, qui devait au préalable passer à l’épicerie pour se procurer les indispensables pommes-chips, avait été attendri de voir sa dulcinée tremblante de froid dans son simple tricot de peau. Il lui avait donc confié ses clés, pour qu’elle l’attende bien au chaud sur son canapé convertible pendant qu’il faisait ses emplettes.
Une fois ses achats effectués, Stanley Sutton se dirigea d’un pas guilleret vers sa promise mais, au détour d’une ruelle, il se retrouva brusquement nez à nez avec sa grande sœur.
— J’ai vu cette catin monter chez toi, Stanley, vomit une Ida pleine d’amertume.
— Ah, bonsoir sœurette, quelle bonne surprise de te trouver là !
— Avez-vous planifié des cochoncetés buccales qui vous mèneront droit en enfer ?! Vas-tu faire don de ta précieuse semence à cette insignifiante racoleuse ?! Au nom du ciel, pense à maman !
— Ta prévenance à mon égard me remplit de joie, chère Ida. Que ferais-je sans toi ?
Stanley abandonna négligemment Ida sur le trottoir après lui avoir chaleureusement tapoté l’épaule. Il s’éloigna d’un pas espiègle en direction de sa bien-aimée Valentina, qu’il devinait déjà nue sous son débardeur seyant.
Durablement traumatisé par les cabines d’ascenseur, Stanley avait pris l’habitude de gagner son étage en empruntant les escaliers. Il se préparait à poser le pied sur la première marche mais un bruit crispant le cloua sur place. Un grattement bruyant qui remontait manifestement du sous-sol, via une porte d’accès restée grande ouverte. Intrigué, Sutton se rendit prudemment jusqu’à l’entrée des caves, accolée aux boîtes à lettre de la copropriété. Malgré les ténèbres qui enveloppaient le passage exigu, il devina dans l’obscurité une forme monstrueuse qui obstruait le passage. Il recula de quelques mètres et fut tétanisé de voir une immense patte, de couleur verdâtre et hérissée de picots, s’extraire de l’ombre pour venir se planter dans le carrelage du vestibule. Une mante religieuse de trois cent kilos apparut, dirigea ses yeux ronds et globuleux vers le pauvre Stanley, et déploya ses ailes en adoptant une posture agressive. Stanley Sutten crut sa dernière heure arrivée, mais une seconde mante religieuse de six cent kilos apparut à son tour et dévora sa consœur menaçante. Son casse-dalle terminé, la colossale bébête observa Stanley avec un air joueur, se tourna ensuite vers l’escalier, et bouffa toutes les marches de celui-ci jusqu’au premier niveau.

Sur son fauteuil de cuir, Jeffrey était resté coi. Il s’octroya discrètement une lichette de bourbon avant de réagir :
— Laissez-moi deviner, vous n’avez pas pu monter jusqu’à Valentina ?
— Eh non, docteur. J’ai dormi chez Ida. Le lendemain, quand je suis retourné sur place, l’escalier était réparé, mais Valentina était évidemment partie.
— Je vois. Une chose m’interpelle dans votre récit...
— Les mantes religieuses.
— Euh, non. Je dirais plutôt cette rencontre inopinée avec votre sœu... Vous savez quoi, Stanley, nous allons procéder autrement. Par la suggestion. Chez Freud, le genre de vermines qui vous pose problème à un sens symbolique très précis. Qu’est-ce qui caractérise les insectes qui vous pourrissent la vie ? Ils vivent en...
— Amérique.
— Non, en bande. En meute. En groupe !
— Mouais.
— Qui d’autre vit en groupe ? Les fa...
— Les FARC de Colombie.
— Non, les fami...
— J’vois pas du tout, se désola Stanley.
— Quelqu’un vous empêche d’avoir une sexualité épanouie, une personne proche de vous qui vous tyrannise ! Mais refusant de voir la réalité en face, votre cerveau vous fabrique des chimères pour vous leurrer sur la cause du problème ! C’est pourtant évident, MERDE !
Comme la fois précédente, Stanley Sutton se ramassa sur lui-même suite à la perte de sang froid de son psychiatre. Il fixait désormais ses mocassins d’un air absent et ne remuait plus un cil.
— Pfff, eh bien on se voit mardi prochain, se résigna Jeffrey après avoir retrouvé son calme.

Tourmenté par ces apparitions épouvantables et déstabilisé par un terrible sentiment d’abandon, Stanley, hagard, vagabonda des heures durant dans Poughkeepsie et s’égara sur Hooker avenue.
Aux dernières lueurs du jour, la devanture ostentatoire d’une librairie encore ouverte accrocha son regard. Il jugea qu’il lui fallait chasser d’urgence ses idées noires et se traîna dans la boutique jusqu’au rayon des mots croisés.
Le champ de vision envahi par des carrés noirs et blancs, Stanley Sutton leva la tête et découvrit, sur le haut du rayonnage, la présence de revues polissonnes. Son bas-ventre fut agité par un accablant besoin de contact charnel.
Un petit gros affublé d’un Stetson vint se planter devant les grilles de sudoku et sautilla fougueusement pour tenter d’attraper le dernier Hustler. Après une série d’essais infructueux, il chercha une solution aux alentours. Il courut vers le fond de l’allée, ramena le tabouret rouge qui s’y trouvait à l’endroit qu’il venait de quitter puis se percha sur la sellette. Il admira le corps dénudé de la nénette en couverture du numéro qu’il venait de chopper, puis s’adressa à Stanley avec un sourire crapuleux :
— Tu veux que j’t’attrape un magazine de cul, l’ami ?
Sutton hésita un instant, avala bruyamment sa salive et fit demi-tour en restant muet.
Il repéra tout à coup Ida qui l’attendait sur le trottoir, le nez collé contre la vitrine de l’établissement. Sourcils froncés, œil fiévreux, elle psalmodiait un mot qui embuait le verre devant sa bouche. Stanley crut déchiffrer le terme « catin » en lisant sur les lèvres de sa frangine avant de lancer un coucou enthousiaste à celle-ci.
Le petit gros à chapeau de cowboy, lui, se dirigea vers le guichet dans le but de régler son mensuel. L’espace de quelques secondes, l’infortuné Stanley se demanda ce que pouvaient être les deux carapaces noires et brillantes, de deux bons mètres de hauteur, qui gigotaient derrière le comptoir. C’est en s’approchant qu’il réalisa qu’un couple de scarabées gargantuesques s’appliquait à réapprovisionner les présentoirs à cigarettes. Le client toussota pour signaler sa présence et déposa son Hustler près de la caisse-enregistreuse. Les coléoptères se retournèrent, détaillèrent l’article scandaleux et actionnèrent simultanément leurs mandibules qui envoyèrent au visage de l’acheteur des bramements outrés :
— Vous devriez avoir honte, dévergondé que vous êtes, HONTE !
Stanley Sutton détala en quatrième vitesse, traversa l’avenue en évitant miraculeusement les voitures et se précipita dans une cabine téléphonique. Il composa en tremblant le numéro de Jeffrey Owen :
— Docteur, voilà qu’ils parlent ! J’ai l’impression que ma situation ne s’arrange vraiment pas !
— Calmez-vous, Stanley, je suis encore à mon bureau, passez donc me voir et je vous donnerai de quoi dormir, ça vous fera le plus grand bien !
Le schizoïde raccrocha en hâte mais ne put ouvrir la porte de la cabine afin d’en sortir. Le visage déformé d’une Ida enragée était plaqué contre la vitre. Elle vociféra :
— Laisse-moi t’aider, Stanley, je suis la seule pour qui tu importes ! MOI ! Ne laisse pas ce charlatan te prescrire ses lamentables drogues, pense à MAMAN ! Je ne l'aime pas du tout cet Owen !
Stanley s’extirpa laborieusement du réduit dans lequel Ida l’avait piégé. Il la gratifia d’un zélé câlin en rendant hommage à sa générosité, puis se dirigea d’un pas volontaire vers le cabinet du docteur Owen.

* * *


Les locaux psychiatriques étaient déserts à cette heure tardive et Stanley dut prendre sur lui pour s’engager dans la pénombre qui avait colonisé les couloirs. Il s’attendait à voir surgir des diptères belliqueux à chaque détour, et redoutait d’être pris à partie par des hyménoptères venimeux dès que sa concentration se relâcherait. À force d’abnégation, il atteignit la loge inoccupée de la secrétaire d’Owen, qui était vraisemblablement dans son foyer depuis longtemps. Stanley s’avança avec précaution jusqu’à la porte du bureau de Jeffrey, en saisit la poignée, l’actionna avec détermination et poussa le battant pour récupérer ses cachetons.
Manque de bol pour le brave aliéné, la pièce était saturée de très épaisses toiles d’araignée. Sutton distingua un insolite cocon de soie suspendu sur sa gauche, de forme humanoïde, qui ondulait en laissant échapper des onomatopées plaintives. Il approcha la chose, devina une personne sous la fibre compacte et prit l’initiative de dégager son faciès pour que celle-ci puisse respirer. La tronche contrariée de Jeffrey Owen apparut. Ce dernier repris son souffle, toisa son patient, et lâcha sur un ton concerné :
— Bonsoir, Stanley, vous avez une petite mine, vous êtes sûr que ça va ?
— Euh... Non, docteur, ça ne va pas du tout, les bestioles parlent ! Mais vous alors, qu’est-ce qui vous arrive ?
— Oh, la routine, Stanley, la routine.
— Ah.
Stanley fut tout à coup tracassé par un mouvement ample qu’il venait de détecter dans le dos de son psy.
C’est là qu’il la vit. Une dolomède prodigieuse dont les huit pattes velues et tigrées mesuraient chacune la taille d’un autobus. Le monstre était en embuscade sur un mur et fixait Sutton de six prunelles soupçonneuses.
— Stanley, vous vous souvenez de Gertrude, ma secrétaire ? se renseigna Jeffrey en pointant l’animal du menton.
— Ah euh... Bonsoir madame... Sinon, docteur, qu’est-ce qu’on fait pour ces saletés d’insectes qui causent ?
— Stanley, et si je vous disais que vous fréquentez une personne qui compense sa misère affective et son besoin de materner en vous gardant sous sa coupe malfaisante, vous penseriez à qui ?
— Ma concierge.
— Pfff, vous êtes désespérant ! s’emporta Jeffrey.
Un silence pesant régna dans l'officine avant que Stanley, abasourdi, ne se risque à une supposition :
— Eh bien, du coup j’imagine qu’on se voit mardi prochain, docteur Owen ?
— Aïe, j’ai peur d’être indisponible mardi prochain.
— Ah ?
— Vous voyez cette bouboule blanche, animée de vilaines palpitations et fixée dans un coin du plafond ? C’est un œuf qui devrait éclore d’ici peu, et je suis le déjeuner attitré de la centaine de bébés arachnides qui vont en sortir. Donc bon, voilà, pour mardi c’est râpé.

Stanley Sutton, tourneboulé par la perte dramatique de son médecin garde-fou, descendit quatre à quatre les escaliers de l’immeuble en direction de la sortie, déboula sur le bitume de Garden street et tendit les bras au ciel en expulsant un interminable et déchirant « NOOON ! ».
Totalement désemparé, il sanglotait au milieu de la route lorsqu’il entendit appeler son prénom. Il identifia instantanément le timbre mélodique de son irremplaçable sœur.
Sa précieuse Ida apparut de nulle part et le serra affectueusement dans ses bras.
— Idaaaaa-a-a-a, hoqueta Stanley.
— Oui, mon tout petit.
— Il a été mangéééé-é-é-é !
— Qui ça ?
— Mon psyyyy ! Par des z’araignéééées !
Après de longues minutes de cajoleries, Ida Sutton réussit à calmer les tressautements qui agitaient les épaules de son petit frère. Elle posa alors les mains sur ses joues, se para d’un sourire aussi rare qu’éclatant et murmura avec tendresse :
— Mais c’est pas grave s’il a été mangé, vraiment pas grave, mon kiki ! Moi, je ne l’aimais pas du tout, cet Owen ! Tu vas venir avec moi à la maison, hein ? On va se griller des Marshmallows en regardant Alice au pays des merveilles, tu veux ?
— Voui, répondit Stanley en reniflant.
— Tu sais, Stan...
— Voui, Ida ?
— Maman serait très fière de toi.

PRIX

Image de Été 2019
84

Un petit mot pour l'auteur ?

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François B. · il y a
La dernière scène chez le psy est particulièrement déstabilisante et... c'est très bien !
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Ginette Vijaya · il y a
Le pire ce sont ces petites bêtes qui ont grossi commme si la folie augmente à mesure que la lecture se poursuit !
Essayer de comprendre , voilà ce que font les psychologues......

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Zouzou · il y a
des cerveaux fantasques à gogo !
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Moniroje · il y a
Une belle plume ! trempée dans l'encre noire d'une imagination foisonnante... nom di diou !
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Pierre alias Pierrotdu84 · il y a
Terrifiant... !! J'ai mis un peu de temps à mordre dans l'histoire, mais quand j'ai été mordu, ça ne m'a pas lâché jusqu'au bout, tout comme les araignées... bravo !
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Yvonne Bobonne · il y a
Tout simplement envoûtant !
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Marcello C. Jones · il y a
Un texte bien amené! Bravo.
·
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Samia.mbodong · il y a
On navigue dans la folie dans ce récit bien construit prenant et agréable à lire.
De l’humour à la pelle, mais aussi des questionnements.
Bravo et merci je soutiens.

·
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Robert Grinadeck · il y a
Un texte qui par l'humour grinçant et le persiflage met en lumière l'absurdité de certains des fondements de nos sociétés modernes et des comportements qui leur sont associés.
·
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michel jarrié · il y a
Charmante cette Ida, vous n'auriez pas, par hasard, ses coordonnées ?
·

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