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Le Patron

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Yann Olivier

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- Bonjour, fut mon interjection introductive.

BING BANG BUNG. Elle rangeait les sous tasses qui devaient être en un alliage révolutionnaire et incassable. BING BANG BUNG. Elle les empilait sur le comptoir en zinc. A n’en pas douter, bientôt viendrait le tour des tasses. Ça sentait la vieille eau de vaisselle. Chaude.
- Dis donc, il manque un rouleau de pièce de un. J’avais mis 200 euros ce matin. Et là je vérifie et il manque un rouleau. Il faut le noter quand tu prends un rouleau.
- C’est pas moi. Elle n’était pas grande derrière le comptoir. Blonde à fort taux de fond de teint. Yeux couleur curaçao.
- Viens voir, dit celui qui était le Patron. Lèvres épaisses, crâne rasé, bouche à demie-ouverte.
- C’est pas moi papa. Elle avait dit « papa », alors que j’aurais juré que les deux étaient frère et sœur. Ca changeait la donne.

Le Patron parlait à un client. Ils étaient à l’autre bout du comptoir. J’entendais des bribes de conversation :
- Ben ouais. C’est toujours triste quand ils crèvent. Il essuyait le comptoir d’un chiffon. Et ne regardait pas son interlocuteur.
- Ouais, enfin c’est surtout ma femme. Il avait une tête de grand, et parlait en regardant de côté. Une façon de signifier qu’il n’allait pas rester longtemps.
Elle s’était attachée. On savait qu’il était pas en forme. Mais on a dû le piquer. On s’y attendait pas. On est entré avec lui chez le veto. Et on est ressorti sans rien. Tu vois le truc ! Ils voulaient qu’on récupère tout l’attirail. Son collier et puis je sais plus ce qu’il avait d’autre. C’était la fille à l’accueil qui proposait ça. J’ai pas voulu. Elle parlait comme si j’avais perdu quelqu’un de la famille. Faut peut-être pas exagéré quand même. 150 euros pour le faire cramer le matou ; quand même !
- Ben ouais. Le Patron luttait contre les restes de son repas qui s’étaient coincés entre ses dents.
- Ils m’ont demandé si on voulait l’incinérer individuellement ou en groupe. On a le choix. Mais c’est pas le même prix.
C’est moi qu’ai tout géré parce que ma femme elle était pas en état. Elle était secouée, fallait voir comment. Mais ce matin elle va mieux. Bon, j’ai pas eu droit au café au lait, elle avait rien branlé quand je me suis levé. Mais après elle a pleuré une fois ou deux seulement. Tu penses, on a des affaires de la bestiole un peu partout dans la baraque alors...
- Ben ouais.
- Tu te rappelles papa quand mon chat est mort. Elle avait parlé fort pour se faire entendre. Elle empilait des tasses propres. BING BANG BUNG. On ne pouvait pas dire qu’elle était mignonne.
- Arrête tes conneries. On n’a jamais eu de chat, dit le Patron.
- Mais si papa. Il était dans la petite cabane derrière. Et un matin. Je me souviens, j’étais en CM2. Je suis allé pour le voir avant d’aller à l’école, et il était mort. Ça m’a fait un choc. J’ai jamais eu d’autre bestiole depuis. Elle nettoyait une table avec une éponge, et tirait la langue : - Ah, c’est plus propre comme ça.

- Vous avez vu les gars dehors, qu’est qu’ils font avec leurs bâtons sur votre trottoir. Ils te veulent quoi ?, demanda le client.
- Ouais je l’ai ai vu. Ça a rien à voir avec moi. Ils prennent des mesures. J’sais pas comment ça marche leur bastringue. C’est à visée laser ou j’sais pas quoi. C’est la mairie qui fait ça. Ils étaient déjà là ce matin, ils sont venus prendre un café.
- Ils vont vous mettre un parcmètre grand comme ça. Et le client qu’était plus maigre que grand écarta les bras.
- Ah ouais, ils peuvent faire ça. Je m’en fous, j’ai une scie mécanique. Je leur coupe leur machin. Et zaAAH ! Il fit le geste d’un faucheur.
- Eh papa ; faudra choisir un jour où il sera rempli de pièces...
- Ouais c’est pas con. Et je prendrai un grand sac. Je dois avoir ça. Ah ah. Et je gagne au loto. Ah ah.
- Ah ah ah ! Elle débarrassait une table. BING BANG BUNG. Eh papa regarde ; ils sont toujours dans le quartier. Un groupe de trois types passa sur le trottoir. Rasta. Sac à dos. Et chiens.
- Putain ! Ceux-là... Y’a eu de la peinture rouge sur ma voiture, c’était je sais plus quand. Ses gros yeux tournèrent comme des billes parce qu’il réfléchissait.
C’était y’a plusieurs semaines déjà. Le temps passe vite, putain. Sa fille qui balayait en soulevant un nuage de poussière acquiesça.
C’est ces types-là, ils m’ont fait un truc dégueulasse. Je sais même pas ce que c’est censé représenter ce qu’ils ont grabouillé. Un gribouillis de dégénéré. Si je les attrape à faire une connerie, je leur pète les deux jambes à ceux-là. Il fit le geste d’un faucheur.
Et je m’occupe de leur chien. Ou peut-être l’inverse ; d’abord leur chien, et eux ensuite. Pour les faire chier. Il était devenu cramoisi. Il renifla.
- Y’a que ça à faire. Ils font chier les gens avec leurs chiens qui aboient sur tout le monde, de vrais repoussoirs. C’est pas bon pour le commerce. En plus c’est même pas solvable des types comme ça. Ils consomment pas. Ils dégradent et c’est tout. Papa regarde ce qui font maintenant ! Sa voix était montée dans les aigues. Le balai passa à dix centimètres de la pile de tasses posée sur le comptoir.
- Ouais je vois, ils ramassent des mégots par terre.
- Ils vont fumer ça ?
- Ça en fera autant de moins à ramasser.
- Ils les mettent dans la poche. Et ils les fumeront plus tard. Direct dans la bouche. Moi je pourrais pas faire ça.
- Ça en fera autant de moins à ramasser. C’est la misère qui fait ça. On peut pas savoir ce que c’est.
- Moi je préfère arrêter de fumer dans ce cas-là. Non mais c’est vrai.
- C’est la misère. La misère. Et puis eux ça les rend con.

Un minet à gros bide sortit d’une salle bien planquée au fond du resto : - Bonjour à ceux que je n’ai pas encore salué, dit-il. Il avait les yeux bien bleus clairs. Et un beau par-dessus bleu nuit. Et il était poli. Genre commercial. Chef d’agence peut-être.
- Bien mangé ?
- On était deux, tu me fais une fiche pour quatre plats du jour avec du vin. Hein ma chérie. Et tiens je te prends un paquet de cigarette. Qu’est-ce que tu fumes ?
- Des mentholées.
- OK choisi ton paquet, c’est pour toi ma chérie, je te l’offre. Allez bisous.
- Tu prends des habitudes de bourgeoise, dit le Patron à sa fille dès que le minet fut sorti. Quand tu seras calmée, tu fumeras des gauloises comme tout le monde. C’est un paquet à plus de 7 euros que tu fumes. Putain je rêve !
Un homme était rentré au ralenti comme le minet sortait. Une tête très chiffonnée. Une barbe râpeuse. Un œil absent. Le teint jaune.
- C’est peut-être maman, dit la fille.
- Quoi ?, dit le Patron à grosse voix.
- Pour le rouleau de pièces, c’est peut-être elle.
- Je sais pas moi. Ce que je sais, c’est que j’ai mis 200 euros ce matin, c’est pas rien, et qu’il en manque. Au fait il est pas là ton frère ce midi ; on est mercredi.
- Non il avait cours pour une fois. Une journée de rattrapage ou je sais pas quoi. Ça existait pas à mon époque.
- Un truc de fonctionnaire encore.
- Un truc de fainéant tu veux dire. Ah ah.
- Mais non, pour une fois i’bossent. Ah ah. Il est à la cantine alors.
- Non je crois pas. Il est à Quick. Il est malin, ça me fait rire. Parce que maman lui donne 15 euros pour manger, alors qu’un menu Junior GIANT c’est 4 euros. Avec un dessert ça fait 6 ou 7 euros max. Lui il dit rien quand maman lui donne 15 euros ; il se fait 7 ou 8 euros de bénéf.
- Moi ça me fait pas rire ton histoire parce que je lui paye la cantine et il y va pas. Le Quick, et en plus son bénéf comme tu dis.
- Ah nan. Au collège ils pointent. Tu payes pas pour rien. C’est en primaire qu’ils te font un forfait pour le mois. BING BANG BUNG avec les tasses qui n’avaient rien vu venir.

- Je me fais un p’t noir. Après je vais pisser un coup.
- Ouais, prends ton temps papa.
- Non non je fais vite. Le type à tête fripée était resté debout à un mètre du comptoir. Le regard très loin. Paul, t’attends quoi ? Tu sais que je te sers rien maintenant. C’est trop tôt.
- Fais pas chier. Je suis client. Tu me sers un jaune. Je te paye. Il avait une voix qui venait de la cave.
- Non. Tu te lèves ? Si tu veux je te paye un café. C’est cadeau. Regarde-moi. Il se pencha au-dessus du comptoir pour l’ausculter.
Ah nan, putain t’as pas dormi toi. T’es encore allé trainer cette nuit vieille crapule.
- Sers-moi un jaune. Fais pas l’infirmière ; je les choisis plus gironde.
- Tu causes bien pour un mec qu’est dans ton état. Y’a pas à dire l’entraînement ça paye. Ah ah. Mais pas chez moi. Je te sers de l’eau. Et puis un truc à manger si tu veux.
Paul se hissa sur le tabouret. Où il sembla tout tassé.
- Tu m’emmerdes. Sers-moi un jaune, dit Paul.
- Je te le servirai pas. Tu sais bien. Paul repoussa le serveur à sucre qui était devant lui. Tu ferais bien d’aller dormir. Et de prendre une douche. Tu pues.
Paul se leva, et se dirigea vers la porte d’un pas trainant : - Je me barre. Tu me verras plus. Tu perds ton meilleur client. Heureusement qu’elle est là elle, dit-il en parlant de la fille. Elle est toujours gentille. Il faut l’appeler Gentille.
- Accompagne-le chez lui. Il est capable de faire une connerie.
- Oui papa ; je fais vite.
- Prends ton temps. C’est calme. Je pisserai plus tard. Tu prends pas de douche avec lui. Méfie-toi de lui. Ah ah.

La fille sortit, et croisa un type chauve, en bleu de travail, plus vieux que le Patron. Le grand père peut-être :
- Salut ma belle, je te chasse ? Ses yeux rougis rigolaient. Salut Patron.
- Salut Rocky. Ils se serrèrent la pogne.
- Ça sent la bouffe chez toi.
Le Patron tira la tronche : - Bah ouais, c’est un resto.
- Ouais mais il est 14h et ça sent la bouffe. Moi le client j’ai pas envie de sentir ça à 14 heures. Je suis passé à autre chose.
- Ouais, on a fini le service et on a ouvert les cuisines. C’est normal que ça sente.
- T’as eu du monde ?
- C’est calme. On est mercredi.
- Tu vois si j’entrais et que je sentais quelque chose de fruité ce serait mieux. Les clients ils attendent ça.
- Ouais Rocky il aime bien les fleurs, ce qui sent bon et tout ça, dit la fille.
- T’es déjà revenue toi !, s’étonna le Patron.
- Ouais, il a pas voulu que je l’aide à monter l’escalier. Et en même temps il habite en face. J’ai pas attendu le métro trop longtemps. Ah ah. Elle sortit un petit vaporisateur de désodorisant. Et aspergea à hauteur de visage. Et hop, ce sera mieux comme ça.
- Fais gaffe aux clients, merde, dit le Patron.
- Je mets du sens-bon, dit la fille.
- C’est à quoi ?, demanda Rocky.
- Euh... citron-orange.
- Ah OK. Il renifla. On sent le citron. C’est bien mais... ça sent les chiottes maintenant. Ah Ah. Son rire était hyper-grave.
T’as l’air crevé dit donc. T’as des cernes mon pote, dit-il au Patron. Tiens mets moi des vitamines. Sers-moi ton truc là, comme l’autre jour. Je suis crevé, j’ai besoin de ça. Je te raconte pas ma semaine.
- Ah ouais tu sais papa ; Rocky il a adoré le jus d’orange. Elle lui servit non sans avoir tapoté le couvercle métallique de la bouteille. Eh t’exagère, Rocky, l’autre jour c’était hier.
- Je suis crevé. J’ai fait deux nuits sans dormir. Sa voix était plus que grave. Je suis allé à Grenoble. Il a flotté mon pote... J’étais descendu avec maman. Mais elle pas pu conduire. Le camion sous la pluie c’était l’horreur. J’ai cru que mes yeux allaient sauter sur la route à force de les écarquiller.
- Ah ouais.
- Le Sud cette année j’ai l’impression qu’ils sont pas gâtés. D’habitude en cette saison, au sud de Vienne, t’as des pêches, des abricots. Tu sais des cagettes sur le bord de la route. Là rien. Que dalle. Les fruits qu’on voit ils viennent d’Espagne.
- Ah ouais.
- On aura des fruits en septembre.
- Ah ouais mais ce sera cher.

- Oh MA-DE-LEINE, une RE-VE-NAN-TE, continua le Patron pour saluer l’arrivée d’une dame bien mise et d’un certain âge.
- Inutile de parler fort, j’entends bien maintenant.
- Mais oui papa, Ils lui ont posé des appareils dans les oreilles. Des SO-NA-TUNE.
- Oui des sonotones. Elle souleva ses boucles de cheveux permanentés pour montrer l’arrière de ses oreilles. Maintenant j’entends bien. Trop bien même.
- Ah bon, s’étonna le Patron qui resta bouche ouverte.
- Oui j’entends maintenant tous les bruits d’arrière-fond que je n’entendais plus avant. Alors je dois me concentrer pour écouter quelqu’un. Ou même la télévision quand je suis chez moi. Je dois faire le tri dans les différents bruits.
- Ah par exemple si le voisin fait crac-crac vous allez entendre. Ah ah, dit le Patron.
- Ah ah ah, dit la fille, puis quand elle eut repris son souffle : - Papa, je voulais te dire, pour le rouleau de un euros. C’est maman.
- Comment tu sais ça toi ?
- Je l’ai appelé. Elle l’a utilisé ce matin.
- Tu l’as dérangé pour ça ! Avec tout ce qu’elle a en tête aujourd’hui. C’est pas le jour de l’emmerder. Il était cramoisi.
- Qu’est-ce qui se passe chez vous ?, demanda Madeleine sur le ton qui appelle la confidence. Rien de trop grave j’espère.
- Oh c’est privé. On peut pas tout raconter vous savez Madeleine ?, dit le Patron avec ses yeux
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