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139 voix

FINALISTE
Sélection Jury

Octobre 2017
Je me tenais immobile sur scène, debout, face à mon étrange chorale. Le spectacle était terminé ; nous n’avions pas chanté une seule note.
Le cœur battant, nous patientions.
Dans les fauteuils d’orchestre, un spectateur plus hardi que les autres se leva pour ovationner notre silence. Il y en eut ensuite douze, puis vingt. Au bout d’un moment, ce fut une foule de mille cinq cents personnes qui, dressées sur leurs jambes, nous offrit un tonnerre d’applaudissements continus. Les acclamations durèrent cinq bonnes minutes, faisant trembler les murs et tanguer les lustres de la salle de spectacle. J’avais gagné mon pari insensé.
En voici l’histoire.

* * *

Lorsque je fus contacté par l’association Humanité Solidaire, je bénéficiais d’une belle notoriété en tant que compositeur de musiques de films. Le cinéma et la télévision me sollicitaient régulièrement ainsi que divers chanteurs de variétés pour lesquels je réalisais parfois des arrangements orchestraux. Mon agenda était plein pour les deux années à venir sans me laisser beaucoup de répit.
Ce fut Emeline Grynberg, la vice-présidente de l’association, qui m’invita à la rencontrer dans ses locaux à Marseille. Je découvris une femme d’une quarantaine d’années, menue et nerveuse, peu coquette, la tignasse en friche. Cette personne au physique de chat écorché m’expliqua que sur de nombreux fronts, la situation humanitaire devenait intenable. On le savait, l’arrivée en Europe de migrants fuyant les guerres, les dictatures et les famines avait pris des proportions imprévues. Face à l’afflux, des moyens supplémentaires s’imposaient ; la survie de son association en dépendait autant que celle de ces pauvres rescapés. Le moment était donc venu de récolter des fonds en adoptant un système simple mais éprouvé : réunir de richissimes donateurs dans une salle de spectacle, les sensibiliser aux réalités douloureuses de la géopolitique contemporaine et ne les laisser ressortir qu’en échange d’un chèque à cinq chiffres. En général, ça fonctionnait.
Pour deux raisons, l’association décida que la ville de Nice accueillerait l’événement. D’abord, le pouvoir attractif de la Côte d’Azur étant ce qu’il est, on se donnait toutes les chances de rassembler un maximum d’invités fortunés. Ensuite, sa proximité avec la frontière italienne où tentaient de passer chaque jour des centaines de migrants en faisait un lieu sensible, éminemment symbolique.
Ce choix me parut de bon augure car je possédais dans la capitale azuréenne un petit pied-à-terre où, lorsque Paris devenait invivable, je venais composer au calme, bercé par la lumière, les couleurs et les embruns.
Mon interlocutrice en vint aux raisons pour lesquelles elle m’avait convoqué. Après un cocktail suivi de diverses allocutions et témoignages, la soirée de charité se clôturerait par la projection d’un reportage de trente minutes consacré à l’action d’Humanité Solidaire. On y verrait, entre autres, le sauvetage en mer des bateaux de réfugiés, l’aide offerte aux associations italiennes débordées par l’affluence humaine, la gestion des camps d’accueil, le soutien psychologique apporté aux mères ainsi qu’aux plus jeunes enfants.
— Des images très émouvantes. Par moments, difficiles, affirma la vice-présidente qui avait supervisé le montage du film. Ce que j’attends de vous...  –elle marqua une pause pour trouver les mots les plus appropriés –, c’est une musique bouleversante, un supplément d’âme qui fera du documentaire un moment d’émotion inoubliable. En un mot, nous devons emballer le public. Je veux voir les loups se transformer en agneaux, les égoïstes se découvrir altruistes. L’ombre dans les cœurs les plus cyniques doit faire place à la clarté, parce que je vous le dis sans détour, nous avons besoin de pognon. Des milliers de personnes sont en train de crever. Vous comprenez ? 
— Je dispose de combien de temps ? m’informai-je avec prudence.
— Un peu plus d’un trimestre. Vous êtes partant ?
— Cela va de soi.
— Formidable. Suivez-moi, je vais vous remettre un DVD sur lequel est gravée une copie du film dans sa version définitive. Vous vous baserez là-dessus pour créer vos thèmes. 
Emeline Grynberg me raccompagna vers la sortie de l’immeuble où m’attendait un taxi. Avant de m’engouffrer dans le véhicule, je promis, assez ému, de revenir quinze jours plus tard avec plusieurs propositions de mélodies.
Rentré à Paris, je visionnai aussitôt le DVD qui me consterna. En réalité, ce n’était pas un documentaire mais une sorte de clip interminable composé de séquences éphémères mises bout à bout. Sur ce déferlement ininterrompu d’images avait été enregistré un commentaire misérabiliste et convenu, déclamé par une voix nasillarde martelant sans relâche les mots Humanité Solidaire, à la manière d’un mantra. Au bout de quelques minutes, un peu gêné, je m’aperçus que mon attention se détournait de l’écran. Car ce film mal ficelé avait toutes les caractéristiques d’un navet, servi hélas dans un contexte caritatif rendant impossible tout refus de ma part. C’était en tout cas ainsi que je le ressentais.
Afin de me mettre dans la tonalité de la commande, je sortis vaillamment de ma discothèque des musiques qui me faisaient presque toujours monter les larmes aux yeux. Je commençai ma cure avec l’adagio du Concerto pour clarinette de Mozart, puis enchaînai avec celui du Concerto pour piano en sol majeur de Ravel. Enfin, comme je m’y attendais, le redoutable adagietto de la Cinquième symphonie de Mahler que je n’avais pas écouté depuis des années me serra le cœur au point de me faire pleurnicher comme un enfant abandonné.
Imprégné de cette mélancolie, je composai sur un clavier numérique plusieurs thèmes que je fis écouter à Tatiana, ma compagne. Elle les trouva tristes à souhait, « limite déprimants ». À l’aide d’un logiciel, je les habillai de quelques arrangements, pris aussitôt rendez-vous avec Emeline Grynberg et réservai un aller-retour pour Marseille.
La rencontre se déroula dans des conditions pénibles. Non seulement ma commanditaire se montra encore plus stressée que lors de notre premier entretien, mais pendant l’écoute de mes morceaux, elle fut constamment importunée par des coups de fils urgents et par l’irruption de collaborateurs venant lui soumettre des documents à relire ou à signer. À la fin de l’audition, elle me déclara, l’air chagrin, que ce n’était pas tout à fait ce qu’elle attendait. Elle espérait de moi davantage de lyrisme, plus d’emphase. Je n’étais pas là pour plomber l’ambiance déjà lourde ; mon rôle était de « faire battre les cœurs ». En la quittant, j’eus l’impression de comprendre enfin ce qu’elle désirait. Mes prochaines propositions la combleraient, j’en étais certain.
Après vingt jours de travail acharné, j’avais dans ma besace quatre thèmes qui selon moi, répondaient très précisément à la demande. On y trouvait de beaux accents de nostalgie romantique éclairés de passages plus ardents, comme des promesses de jours meilleurs.
Enthousiaste, je repris mon TGV en direction de la cité phocéenne et ce fut Emeline Grynberg en personne qui vint me chercher à l’accueil de l’association. Malgré des efforts manifestes de sa part pour paraître avenante, je la trouvai terriblement tendue. Sur son cou et ses avant-bras étaient apparues de grandes plaques d’eczéma, conséquence probable de ses anxiétés. Elle me conduisit vers une salle de réunion dépourvue de fenêtre où nous attendait Gaétan Douilly, le président d’Humanité Solidaire. À sa façon de me serrer la main de façon furtive sans lâcher son smartphone des yeux, je compris que cet homme pressé ne m’accorderait ni beaucoup de temps, ni une grande attention. Durant l’audition de mes musiques, il ne cessa de répondre à des SMS qu’il recevait sur son iPhone tandis que sa collaboratrice, en proie à des démangeaisons insupportables, grattait le plus discrètement possible sa dermatose prurigineuse.
À l’issue de l’écoute, ce fut lui qui prit la parole pour me livrer son verdict,
— Il y a de bonnes choses. Cependant, je vous trouve trop éloigné de l’univers dont il est question. N’oubliez pas que la plupart de ces réfugiés viennent d’Afrique subsaharienne, de Syrie, de Libye. Pourquoi ne pas tenir compte de ces cultures ? Vous pourriez introduire dans vos thèmes des éléments de musique africaine ou orientale. Je ne sais pas... Des percussions, des voix, des instruments ethniques qui apporteraient des couleurs sonores différentes.
— C’est-à-dire, il faudrait tout reprendre à zéro... répondis-je décontenancé. Ce que je viens de vous faire écouter ne va pas du tout dans le sens d’un métissage. Mais je peux essayer.
— N’oubliez pas qu’il ne nous reste que deux mois à peine, intervint Emeline Grynberg sur un ton pointu.
— Je n’oublie pas, répliquai-je presque sèchement.

Dès le lendemain, j’achetai une dizaine de CD de musiques traditionnelles maliennes et syriennes que j’écoutai avec acuité durant de longues heures. Comme je m’y attendais, pour partir sur ces bases, il fallait oublier mes dernières propositions, profondément enracinées dans une tradition harmonique européenne. Je me remis à l’ouvrage et devant ma partition, désemparé, je vis que j’étais incapable de restituer les nuances de ces orchestres lointains que pourtant, j’adorais. Mes longues années de conservatoire semblaient me paralyser dans un savoir-faire typiquement occidental ; dès que je tentais de franchir la barrière méditerranéenne, je m’enlisais dans un folklore de pacotille, fait de clichés éculés.
Au bout d’une semaine de stérilité créative, je résolus de reprendre mes autres projets restés en rade. Un coup de fil d’Emeline Grynberg me rappela soudain à l’ordre. Elle me demanda où j’en étais. Alors que je n’avais rien produit, je lui répondis avec l’aplomb d’un comédien de l’Actors Studio que je mettais la dernière touche à une composition vraiment intéressante qui allait les bluffer. D’ici quelques jours, ils auraient l’occasion de l’entendre. En raccrochant le combiné, j’étais trempé de sueur, le ventre noué. Je ne pouvais plus reculer.

Tatiana me conseilla de quitter Paris pour rejoindre la Côte d’Azur qui en général, m’offrait de bonnes inspirations. Je suivis ses conseils.
Parvenu dans mon petit deux pièces niçois où je n’avais pas séjourné depuis des mois, j’ouvris en grand les baies vitrées pour gagner la terrasse, baignée ce jour-là d’une température idéale. Lorsqu’au loin, j’aperçus sur la mer les scintillements de ce beau soleil d’octobre, j’eus l’intime conviction qu’une issue favorable se présenterait bientôt, d’une manière ou d’une autre.
Vers dix-huit heures, je sortis faire un tour dans les rues animées du centre ville. En passant devant les vitrines éclairées de la FNAC, un élan mystérieux me poussa vers l’intérieur du magasin. Au rayon disques, sans réfléchir, je me mis à farfouiller dans les bacs dédiés aux musiques traditionnelles où un enregistrement de chansons sud-africaines, interprétées par différentes chorales, me tomba par hasard dans les mains. J’achetai l’album et fis aussitôt demi-tour pour l’écouter chez moi. Dès les premières mesures, je frissonnai de tout mon corps, saisi par la splendeur de ces voix du bout du monde. Elles délivraient, selon moi, tout ce qu’on est en droit d’attendre d’une œuvre : de la joie, de la mélancolie, du sens, de l’espoir, de la poésie, de l’évidence. Je compris alors comment sortir de l’ornière : j’allais mettre mes orchestrations classiques entre parenthèses au profit d’une pièce pour ensemble vocal, d’inspiration sud-africaine, augmentée de quelques percussions. Voilà, j’avais la solution !
Surexcité, je m’installai devant mon clavier et mis une telle ferveur dans mon travail que quarante-huit heures plus tard, j’avais en main quelque chose qui tenait la route. Sans tarder, je contactai mon amie Solange Oddo qui, non loin de Cannes, dirigeait l’Ensemble Vocal de la Valmasque, un chœur exceptionnel dont la notoriété dépassait désormais les limites du département. Je lui demandai si elle consentait à tester ma partition auprès de son groupe.
« Bien sûr, mon petit lapin », répondit-elle sans hésiter, avec cette pointe d’accent méridional que je lui connaissais depuis le conservatoire.
Dès le lendemain, je la retrouvai avec son ensemble dans un local que la commune de Mougins mettait à sa disposition pour les répétitions. Collaborer avec eux fut un délice tant ils se montrèrent compétents, enthousiastes et coopératifs. Au bout de trois séances, mon œuvre était en place, cohérente, conforme au cahier des charges. J’en fis un enregistrement numérique, gommai deux ou trois défauts à l’ordinateur, ajoutai quelques motifs rythmiques et convertis le tout au format MP3.
Fier de mon travail dans lequel j’avais mis toute mon âme, j’appelai Emeline Grynberg à qui je proposai de transmettre le fichier numérique par Internet. Elle me donna son accord, consciente du temps que cela nous faisait gagner.
— J’espère qu’on y est, cette fois, grinça-t-elle. Le colloque a lieu dans quelques jours. Si je n’ai pas votre musique dans sa version définitive soixante-douze heures avant la projection, nous allons à la catastrophe. Vous n’êtes pas sans savoir qu’il reste à réaliser le mixage des sons sur les images.
— Je vous envoie tout de suite le fichier, la rassurai-je.
Avant de raccrocher, elle m’informa, glaciale, que Gaétan Douilly était dans les locaux. Ils allaient écouter ensemble mon morceau et me rappeler dans les plus brefs délais.

Deux heures plus tard, le téléphone sonna enfin. Dans le combiné, j’entendis le ton rogue de la vice-présidente,
— Bon, on a écouté. Ce n’est pas encore ça. Gaétan trouve que ça manque d’humanité. 
J’en restai hébété. Au bout d’un moment, ma stupeur fit place à de la colère que j’eus du mal à contenir. Je m’entendis élever la voix,
— D’humanité ? Bordel, j’ai fait interpréter ce chœur par le meilleur ensemble vocal du département, voire de la région, et vous trouvez que ça manque d’humanité ? Qu’est-ce qu’il vous faut de plus ? Passez-moi Douilly, parce que là, franchement, je n’y comprends plus rien...
— Ne quittez pas, je vous mets en relation. 
Durant une attente qui me parut interminable, on m’infligea en boucle les quinze premières mesures de La petite musique de nuit puis la voix d’Emeline Grynberg se fit de nouveau entendre,
— Impossible de vous passer Gaétan, il est en réunion. Mais il m’a confirmé ce que je vous ai déjà dit : votre musique manque de chaleur, d’humanité.
— Et vous, qu’est-ce que vous en pensez ? lui demandai-je, déconfit.
— Il n’a pas tort.
— Alors ?
— Il nous faut une nouvelle proposition dans les plus brefs délais. 
Je lui raccrochai au nez.

La soirée qui suivit fut un enfer. Je me mis à douter de tout. De mon métier, de mon talent, de mes capacités à comprendre le sens d’une commande. Finalement, je n’étais peut-être qu’un petit compositeur ordinaire, pétri d’académisme, confit dans ses certitudes, incapable de se dépasser et de saisir l’air du temps.
Je restai plusieurs heures dans l’obscurité totale, prostré sur le canapé. Mon abattement était tel que je n’avais même plus l’élan d’appeler Tatiana qui m’aurait sans doute remonté le moral ou tout au moins prodigué de bons conseils. Dans mon esprit ne cessait de résonner cette question lancinante : et si Gaétan Douilly avait raison ? Moi, le petit bourgeois élevé dans une banlieue cossue de l’ouest parisien, entouré de l’affection des miens, que savais-je de la détresse humaine ? Pas grand-chose, pour être franc. Je n’avais jamais manqué de rien, ceci expliquant le manque de philanthropie qui asséchait mes œuvres.
Après une nuit d’insomnie, alors que l’aube commençait à poindre, je pris une décision folle. Pour éprouver et comprendre la misère, il me fallait l’appréhender de l’intérieur. Pendant quelques jours, j’irai donc vivre dans les conditions d’un individu sans ressource ni domicile fixe. Pas de papiers d’identité. Nul argent. Aucun téléphone mobile.
Je fermai les fenêtres, abandonnai sur la table du salon tout ce que j’avais dans les poches, envoyai un SMS à Tatiana en lui demandant de ne pas s’affoler de mon silence momentané puis quittai l’appartement vêtu d’un simple pantalon en toile et d’une chemise blanche. Avant de sortir de l’immeuble, je pris soin de cacher mes clés derrière un compteur électrique situé sur le palier.

Afin de m’alimenter, je dus d’abord rejoindre un quartier animé où j’appris à mendier, sport pour lequel je n’avais aucune aptitude. Les passants me regardaient d’un air soupçonneux, se demandant pourquoi un type bien nourri et proprement vêtu se comportait comme un clochard. À midi, j’étais toujours bredouille. Ce fut un couple de touristes suédois qui, au moment où je m’y attendais le moins, me glissa dans la main un billet de cinq euros avec lequel je pus enfin m’acheter quelque chose à manger ; je n’avais rien avalé depuis la veille.
Mon festin consommé, je m’endormis sur un banc. La pluie me réveilla car un orage avait éclaté ; dans mon sommeil abyssal, je ne m’étais rendu compte de rien. Ruisselant, je courus me réfugier dans un café. Lorsque le barman vint me trouver pour prendre la commande, je réalisai, honteux, que je n’avais plus d’argent. Sous les bourrasques, je repris alors mon errance.
Plus tard, je dus me préoccuper d’un lieu abrité pour passer la nuit ; l’air ayant fraîchi, je ne me voyais pas camper à la belle étoile. Aux abords de la vieille ville, je repérai un parking municipal, libre d’accès, dans lequel régnait une température clémente. Je m’allongeai à même le sol dans un recoin discret et sommeillai, bercé par le son des moteurs et les claquements de portières. Alors que je parvenais enfin à m’endormir, un vigile accompagné d’un rottweiler me délogea d’une voix tonitruante. Il était à peine cinq heures du matin.
La seconde journée se passa sensiblement dans les mêmes conditions. Cependant, avec une tête pas lavée et des vêtements défraîchis, j’avais acquis une crédibilité qui rendait mes initiatives de mendicité plus fructueuses. Disposant d’une vingtaine d’euros, je me lançai, fébrile, à la recherche d’une brasserie ; manger un plat chaud me faisait terriblement envie. Je trouvai un restaurant avenue Jean Médecin, m’installai à une table et consultai le menu. Lorsque le serveur vint me trouver, il me glissa, l’air penaud,
— Monsieur, je regrette... Vous ne pouvez pas rester là. 
Je compris la réaction de l’employé quand, médusé, j’aperçus mon reflet dans un des grands miroirs de l’établissement. J’avais les cheveux terreux, d’énormes cernes sous les yeux, tandis que des traces de cambouis zébraient mon visage.
En début de soirée, mon vagabondage m’entraîna par hasard dans le quartier du port où ce jour-là, une association caritative distribuait des repas chauds aux sans abris. Cinquante personnes environ s’y trouvaient, faisant la queue à côté de grosses marmites fumantes. Je les rejoignis et pris place derrière un jeune Africain qui attendait son tour. Brusquement, sans raison apparente, il fut agoni d’injures par deux clochards imbibés de mauvais vin. Voyant leur agressivité prendre une tournure inquiétante, je voulus m’interposer pour calmer le jeu, mais un de ces ivrognes ne le supporta pas et m’asséna un direct en plein nez. A moitié groggy, je me mis à pisser le sang ; un flot abondant qui transforma mon ancienne chemise blanche en tablier de bourreau. Je dus quitter le groupe, chancelant, pour m’effondrer à quelques mètres de là, sur le parvis de l’Immaculée Conception, une petite église autour de laquelle bivouaquaient toujours des miséreux.
Lorsqu’aux premières lueurs du jour, la tête dans un étau, je m’éveillai, j’aperçus le jeune Africain pour lequel j’avais sacrifié mon appendice nasal, adossé non loin de moi contre l’édifice religieux. Nous fîmes connaissance. Cet homme timide répondait au nom d’Ousmane et m’avoua mal maîtriser le français. Nous échangeâmes alors dans la langue de Shakespeare et en peu de temps, je compris combien ce compagnon d’infortune était fin et cultivé. Nous parlâmes musique un long moment ; ses connaissances en la matière m’impressionnèrent. Dans le courant de la conversation, j’en vins à lui demander ce qui l’avait poussé à quitter son pays, le Niger, pour venir vivre une existence aussi compliquée en Europe.
— La religion, lâcha-t-il, laconique. Chez moi, la pression du fondamentalisme devient terrible. Je ne sais pas si, en France, vous en avez pleinement conscience, mais nos libertés s’assèchent comme une flaque d’eau au soleil. Très bientôt, nous n’aurons plus que deux alternatives : rentrer dans le rang ou fuir avant qu’une catastrophe ne se produise. J’ai préféré partir. 
Je passai la journée avec mon nouvel ami puis le quittai sur le coup des dix-huit heures en lui promettant de revenir le voir bientôt, s’il était toujours dans le quartier.

Battu, affamé, sale comme un peigne, je regagnai mon domicile. Aussitôt le seuil franchi, je me défis de mes oripeaux maculés de sang pour courir sous la douche où je restai vingt minutes à me savonner. Après avoir enfilé des vêtements propres, je rallumai mon téléphone ; le répondeur était saturé de messages. J’en trouvai cinq de Tatiana qui, sans être affolée, s’inquiétait tout de même de ce qu’elle appelait « ma dérobade ». Et dix autres d’Emeline Grynberg dont le ton, au fil des communiqués, montait en aigreur. Je la joignis sur son mobile. Dès les premiers mots, elle me donna l’impression de faire des efforts surhumains pour ne pas laisser exploser sa rage.
— Vous me mettez dans un beau pétrin, lança-t-elle d’emblée. Nous sommes maintenant à moins de quarante-huit heures de la soirée et je n’ai toujours rien de vous.
— Vous n’aurez rien de plus, lui répondis-je, calmement.
— Pardon ?
— Il n’était pas prévu que je vous refasse dix fois le travail. Cette pièce pour groupe vocal sera mon dernier effort. J’y ai mis le meilleur de moi-même. Maintenant, si vous trouvez que « ça manque d’humanité », j’ai une proposition : je fais venir l’Ensemble Vocal de la Valmasque qui interprètera le morceau en public pendant la diffusion du film.
— C’est à Gaétan Douilly d’en décider. Je vous le passe. 
Elle était à bout de nerfs.
Alors que je m’attendais à ce qu’il sorte de ses gonds, le président de l’association s’adressa à moi avec une décontraction surprenante,
— Un chœur en direct ? Pourquoi pas ? Il faudra tout de même une ou deux répétitions pour vous synchroniser avec les images. Sinon, sur le principe, je ne suis pas contre. Je trouve cela même intéressant. 
Je n’en croyais pas mes oreilles. Sans perdre un instant, je composai le numéro de Solange Oddo à qui j’exposai la situation. Hélas, elle n’était pas libre ; ce soir-là, son chœur était réquisitionné par le philharmonique de Nice qui donnait un concert à l’opéra.
Une fois de plus, je m’effondrai sur le canapé. Silencieux, concentré, je réfléchis un long moment. C’est ensuite que je pris la décision la plus extravagante de toute ma carrière.

Le lendemain matin, alors que sept coups de cloche retentissaient dans le quartier du port, j’allai retrouver Ousmane qui campait toujours sur le parvis de l’église. Quand je lui fis part de mon projet invraisemblable, je vis son visage s’éclairer d’un grand sourire et il me serra dans ses bras comme un frère. Il était d’accord ; je pouvais compter sur lui.

Des coulisses où j’étais installé me parvenaient les échos de la grande soirée caritative d’Humanité Solidaire. Témoignages, débats, allocutions s’enchaînaient depuis maintenant plus de deux heures, ponctués d’applaudissements venant de la salle de congrès pleine à craquer. Autour de moi s’agitait Emeline Grynberg au comble de l’inquiétude. Dans sa robe du soir chamarrée qui lui allait comme des porte-jarretelles à une écrevisse, elle me fit presque pitié. Pour couronner le tout, un énorme herpès avait bourgeonné à une commissure de ses lèvres.
Elle vint de nouveau vers moi, menaçante, les traits tirés,
— Ils sont où vos choristes ? On les attendait pour une répétition à dix-sept heures. Il est bientôt vingt et une heures et il n’y a personne. Je vous le dis franchement, on court vers un désastre dont je vous tiendrai responsable.
— Allez, ne vous en faites pas, répondis-je avec un flegme contrefait. Ce sont de super pros. Ils assureront comme jamais. Vous serez surprise. 
Honteux, je songeai au projecteur numérique que j’avais méticuleusement saboté dans le courant de l’après-midi afin d’empêcher la diffusion de ce film insupportable.
À l’instant où la vice-présidente de l’association s’apprêtait à quitter les coulisses pour rejoindre l’audience, la bonne bouille d’Ousmane apparut sur le seuil de l’entrée des artistes. Mon camarade d’infortune était talonné par une cinquantaine de sans abris parmi lesquels je reconnus certains visages aperçus dans le quartier du port. C’était un bel échantillonnage de fracassés de tous horizons, plus ou moins édentés, en guenilles et pas très attirants sur le plan olfactif. Ousmane avait tenu parole.
Mâchoire pendante, livide, Emeline Grynberg regarda cette armée de gueux investir les loges.
— C’est ça l’Ensemble Vocal de la Valmasque ? s’informa-t-elle, incrédule.
— Non. C’est bien mieux, rétorquai-je, sans autre commentaire.
Je la vis quitter les lieux comme une somnambule, vaincue par l’adversité.
À ces indigents qui se demandaient pourquoi Ousmane les avait fait venir dans une salle de spectacle rutilante, j’expliquai mon idée,
— Une fois arrivés sur scène, vous vous placerez côte à côte, debout, face au public, comme dans une chorale. Il est important que vous restiez parfaitement droits, aussi raides que des statues. Ensuite, fixez les spectateurs dans les yeux, sans jamais baisser la tête ni émettre une parole. Pas un mot. En silence, attendez que quelque chose se produise. 
Pour ceux qui ne comprenaient pas le français, Ousmane assura la traduction. Au bout de cinq minutes, ma petite légion de va-nu-pieds était prête à jouer le jeu.
Côté salle, j’entendis Gaétan Douilly annoncer au micro la projection d’un « documentaire formidable » consacré à l’action de l’association. Naturellement, le film refusa de démarrer ce qui provoqua un moment de confusion idéal pour assiéger la scène avec ma troupe.
Quand je vis mes loqueteux prendre place, parfois avec peine, sur les gradins installés pour la circonstance, je sentis mes yeux s’embuer. A quoi auraient ressemblé ces gens s’ils n’avaient pas un jour trébuché sur un piège que le destin leur tendait ?
Le cœur battant à tout rompre, j’allai prendre place devant eux et ensemble, sans desserrer les dents, nous commençâmes à observer les mille cinq cents visages nous faisant face dans la salle de congrès. Aux premiers rangs, j’aperçus l’expression suffoquée de certains spectateurs. Comment osait-on se présenter sur scène dans un tel état de déchéance ? Quelques-uns se raclèrent la gorge, indiquant peut-être qu’on attendait de nous un acte concret, une performance, quelque chose. Mais nous restâmes de marbre.
Une chape silencieuse d’une densité exceptionnelle tomba alors sur l’assemblée. Car personne dans l’audience ne s’attendait à cette confrontation. À partir de cet instant, le miracle que j’espérais se produisit : un dialogue sans parole s’instaura doucement entre ces misérables qui avaient tout perdu et notre public en tenue de soirée ; les uns projetant d’un regard leurs questions ; les autres délivrant leurs réponses, muettes et déchirantes. La plus belle des musiques.
Si cet incroyable échange ne prit que quelques minutes, il me sembla durer une éternité. Depuis les fauteuils d’orchestre, un homme en smoking, bouche bée, se leva pour applaudir. Il fut imité par douze spectateurs, puis vingt.
La suite, vous la connaissez.

Après notre petit triomphe, je n’eus pas envie de m’éterniser sur les lieux. Je quittai aussitôt la salle de congrès avec mon groupe et proposai l’hospitalité à Ousmane. Il déclina avec gentillesse, m’assurant avoir trouvé pour dormir un centre d’hébergement « pas extraordinaire, mais acceptable ».

Revenu chez moi, rompu, je sombrai dans un sommeil entrecoupé de rêves complexes et filandreux. Ce fut la sonnerie du téléphone qui le lendemain, m’en arracha. Au bout du fil, je reconnus la voix de Gaétan Douilly me félicitant pour ce qu’il appelait de façon excessive « mon coup de génie ». Car les dons faits en fin de soirée après ma prestation avaient, dit-il, très largement dépassé les pronostics les plus optimistes. Il me demanda comment me remercier. Je lui proposai d’exprimer sa reconnaissance en prenant en charge la cinquantaine de vagabonds qui avait participé au numéro. Il me promit de s’en occuper sans délai.
Douilly laissa passer un ange et me lança, incertain,
— À propos, je me posais la question... Cette œuvre silencieuse d’hier soir, vous lui avez donné un titre ?
Son sens du surréalisme me stupéfia. J’imaginais un homme bien plus cartésien. J’hésitai un instant avant de lui faire cette suggestion,
— « Le pari », ça vous va ? 
— Parfait, me répondit-il avant de raccrocher.

PRIX

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Val Silure · il y a
Stupéfait, par cette chute dont j'en découvre la beauté des mots, je vous les offre sans regret.
Je vous invite également à lire: "C'est le meilleur exil" officiellement en lice pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/cest-le-meilleur-exil

Merci

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Guy Pavailler · il y a
Un moment de grâce : le silence ,et oser , oser encore les actions de cœur. De la belle ouvrage.Mes voix pour votre texte.
Si le cœur vous en dit , vous pourriez aussi avoir envie de découvrir mes textes.

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Aya · il y a
Un texte riche de couleur et d'émotions. Je vous donne mes voix et bonne chance. Merci de me soutenir en allant lire mon récit https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/ma-vie-notre-combat-1
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Thara · il y a
Merci de nous avoir fait partager cette lecture. Je vous souhaite une belle finale...
+ 5 voix !

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Claire Bouchet · il y a
Frédéric, je viens de terminer la lecture de votre texte et j'en reste suffoquée ! Plusieurs histoires se mêlent de façon très intelligente entre elles. Celle de ce compositeur qui "cent fois sur le métier remet son ouvrage" pour atteindre la perfection attendue par d'autres. On sent ici par quels tourments l'artiste peut passer pour convier l'inspiration. Celle des membres de l'association qui veulent provoquer des réactions chez leur auditoire et leurs mécènes mais qui semblent oublier l'objet même de leur lutte. Celle enfin des laissés pour compte que l'on retrouve dans la rue.
Chacun à sa façon trace sa route avec ses propres préoccupations, mais à quel moment les chemins se rejoignent-ils vraiment ? Sans doute là, sur cette scène, avec le pari osé d'un chant silencieux par les sans-abris eux-mêmes. Je suis admirative de la façon dont vous nous avez conduit jusqu'au dénouement. Vraiment, bravo !

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Doria Lescure · il y a
Cher Frédéric, revoici mes voix !
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Frédéric Nox · il y a
Merci beaucoup Doria. J'apprécie!
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Chantal Sourire · il y a
Bravo et mon vote !
Je suis en finale avec deux textes, si vous voulez passer sur ma page...

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Frédéric Nox · il y a
Merci Chantal pour votre soutien. Bien sûr, j'irai sur votre page
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Joël Riou · il y a
Les affres de la création confrontées à une réalité qui vous saute à la figure et vous laisse sans voix. Malheureusement, en ces temps où tout s'achète, le consumérisme en sort encore victorieux. Belle histoire au demeurant.
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Frédéric Nox · il y a
Merci Joël. En effet, aujourd'hui tout s'achète. Même la charité...
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Sandi Dard · il y a
J aime beaucoup cette quête. .. Merci et au plaisir de vous lire sur ma page. ..
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/eventail-ouvert

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Frédéric Nox · il y a
Merci Sandi. J'irai dès que possible sur votre page. Je ne connais pas encore vos textes mais ne demande qu'à les découvrir
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Eve Roland · il y a
J'étais passée à côté de ce texte au premier tour… et j'ai été embarquée dès les premières lignes. Bravo pour ce beau récit et mes voix pour la finale !
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Frédéric Nox · il y a
Merci Eve. Très touché par ce commentaire et votre soutien
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