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Le parfum des groses

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Pauline Esse

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Il faut que je dorme. Cela fait trois jours que je n'ai pas dormi. J'ai du rester éveillée 24h sur 24 à cause de ce calculateur longue distance foireux. J'aurais du m'en douter lorsque le type qui me l'a vendu a eu un petit rire narquois. Mais j'ai mis ça sur le compte de mon imagination, comme une imbécile de première. Il faut que je dorme. Je me suis posée sur l'astroport désolé de Tisiane 7, cette planète inhabitée. Le thermomètre indiquait 40 degrés à l'intérieur de mon vaisseau et le vent soufflait à 200 km/h. Cela fait maintenant 6 heures que les éléments se déchainent et impossible de fermer l'œil. Il faut que je dorme.

***

La tempête s'est calmée ce matin. Enfin, à l'heure où je me suis réveillée, car on ne peut pas vraiment appeler ça un matin. Le soleil cogne encore plus fort qu'à midi en pleine période volcanique sur Alberinthe un jour de canicule. Pour la première fois depuis mon arrivée, j'aperçois autre chose qu'un gris-beige opaque à travers le hublot de ma cabine. Ce que je vois me sidère. Je sort dehors pour en avoir le coeur net, mais je n'en crois toujours pas mes yeux. Tout est plat. Autour de moi s'étend une immense plaine de sable à perte de vue. Pas de vent. Pas la moindre trace de la tempête d'hier.

Je rentre en hâte dans le vaisseau. Pas question de rester au soleil par cette chaleur, c'est un coup à mourir brulée. Je réfléchis un instant. Me voilà donc, en panne, perdue à mille milles années lumière de toute terre habitée, sur cette planète de chaos, et mes très maigres connaissances en mécanique pour m'aider. Tout un programme !

J'enfile une combinaison solaire. Si ce truc fonctionne, ça devrait récupérer l'énergie du soleil et refroidir mon corps avec. Je finis ensuite par débusquer une caisse à outils, ainsi qu'un manuel "La mécanique pour les nuls". Je regrette soudain d'avoir jeté le mécano par-dessus bord, c'est vrai qu'il n'aurait pas du me peloter, mais en y réfléchissant bien, ma réaction était plus qu'exagérée.

***

Mon manuel ouvert au chapitre "comment réparer un calculateur longue distance", Je me mets au boulot. Je commence par soulever une plaque de la carrosserie en cherchant où pourrait se trouver le fameux calculateur, quand une petite voix me sort de pensées.

-Eh, m'dame! Steuplé, dessine-moi un golbarg !

-Un quoi ?!

Je me retourne et dévisage le petit bonhomme tout bleu avec une grosse tête qui me fait face.

-T'es qui, toi ? Un shtroumpf ?!

-Steuplé, dessine-moi un golbarg !

-Mais c'est quoi un golbarg ?

-Un genre de grand reptile avec huit yeux, une lourde carapace et une grosse queue pleine de piquants. il a deux pattes arrière garnies de ventouse, deux pattes avant munies de griffes, et deux avec des pinces, pour décapiter ses proies...

À ce moment-là, mon cerveau décroche, et je n'entends plus cet étrange petit bonhomme qui parle aussi vite qu'un spacio-train intergalactique lancé à pleine vitesse.

-Alors ? Tu m'le dessines, madame ? Allez, steuplé steuplé steuplé steuplé !

Il commence à m'agacer, ce mioche. Je crois que si je veux un jour avoir la paix, il va falloir que je lui dessine, son foutu Golbarg. Je sors un carnet et un crayon de ma poche.

-Comment t'as dit que c'était déjà ?

Après une demi-heure de prise de tête, j'arrive enfin à quelque chose. Le résultat est plutôt réussi, mais il n'a pas l'air de plaire autant à mon nouvel ami.

-Il est nul ! Et puis c'est pas un golbarg ! Regarde ses cornes, elles sont toutes tordues !

-Mais pourquoi tu le dessines pas toi-même, puisque tu sais si bien comment c'est, un golbarg ?

-Bah, j'peux pas. J'sais pas dessiner, et en plus j'ai que deux doigts, c'est pas pratique !

À bout de nerfs, Je gribouille une boite, histoire qu'il me foute la paix et la lui tends en disant que son "golbarg" est dedans.

-Mais un golbarg ça mesure plus de vingt mètres, comment il a pu rentrer dedans ?

-C'est une boite à défalcateur de particules. Ton golbarg il entre dedans, et pouf ! Il devient tout p'tit.

Tout content, il observe la boite, et moi, je me remets à la recherche de mon calculateur longue distance.

-Cool ! Mais, quand il ressort, il est toujours grand ?

-C'est comme tu veux. Si tu préfère qu'il ne prenne pas de place, il peut rester tout p'tit.

-Non. Je veux qu'il soit grand. Et il peut prendre de la place. C'est très grand, chez moi.

J'ai de plus en plus de mal à me concentrer sur ce que je fais.

-Dis, tu crois que ça mange du sable, un golbarg ?

-Je n'en ai rien à foutre.

-Non parce qu'il y a que ça, ici à manger. D'ailleurs, ça fait une semaine que j'ai pas eu un vrai repas. T'aurais pas un sandwich, m'dame, par hasard ?

-Oh, la paix ! Tu ne vois pas que j'ai d'autres préoccupations pour le moment ? Je dois réparer ce ***** de vaisseau de mes ***** !

Mon "ami", qui a entendu la version non-censurée, ne trouve rien à répondre.

-Et puis, d'abord, moi c'est "mademoiselle"!

Je me repenche ensuite sur mon manuel, puis sur le vaisseau, essayant de repérer un truc qui ressemble à un calculateur longue distance.

-Eh, dis mademoiselle, elle a quoi ta boite de conserve volante ?

-C'est le calculateur longue distance... à priori. En fait, je ne suis même pas sûre de l'origine de la panne.

-Tu permets que je regarde ?

***

Voilà maintenant trois heures que cette bestiole loufoque est plongée dans les entrailles de mon vaisseau. Je m'approche en essayant de me rendre utile.

-Tu as besoin de quelque chose ?

-Ouaip ! À becter ! Je crève la dalle !

Je ne suis pas très bonne cuisinière. Je rentre à l'intérieur du vaisseau et pioche dans ma réserve de plats déshydratés. Je ressors quelques minutes plus tard avec deux sandwichs au poulet 100% reconstitués. L'extra-terrestre se décide à faire une pause. Pendant quelques minutes, nous mangeons en silence.

-Ouah ! Ça fait du bien ! Glapit-il, la bouche pleine, d'habitude je me fais livrer des provisions, mais ça fait un moment que je n'ai pas vu la navette qui passe par ici. Du coup, forcement, la bouffe commence à manquer, et le sable, c'est très mauvais pour la digestion.

-Et c'est pour ça que tu voulais un golbarg ? Pour le manger ?

-T'es folle ! C'est dégeu un golbarg ! C'est pour l'engrais. Il parait qu'il n'y a pas mieux que les bouses de golbarg pour fertiliser.

-Et tu comptes cultiver quoi sur ta planète ? Des patates ?

-Mais je cultive déjà, ma chérie. Tu as devant toi le plus grand producteur de groses de la galaxie !

-Des quoi ?

-Des groses. T'en as jamais entendu parler ?

-Si, effectivement ça me dit quelque chose.

Si ma mémoire est bonne, les groses, ce sont de grandes fleurs rouges assez moches, sensées dégager un parfum aphrodisiaque. Ça a fait succès auprès des filles à une époque. Moi, j'ai toujours trouvé l'odeur plutôt écoeurante.

-Et sinon, pour mon vaisseau ? Tu peux faire quelque chose ?

Il avale patiemment sa bouchée avant de déclarer:

-Nan désolé. J'ai pas les pièces nécessaires.

-Et cette navette dont tu m'as parlé, elle passe quand ?

-Tous les cycles, normalement. Je leurs refile ma marchandise, et ils m'amènent à bouffer. Mais j'ai pas de nouvelles depuis plus de trois cycles. Ils se sont surement faits trucider par des pirates. Si tu veux mon avis, on les reverra pas avant un bon moment.

Me voilà bien mal barrée. Je suis coincée ici alors que la rébellion a besoin de moi.

-Tu peux vraiment rien faire pour m'aider ?

Il pousse un long et lent soupir tout en réfléchissant.

-Faut voir, fait-il enfin, j'ai peut-être quelques pièces de rechange chez moi.

J'entrevois une lueur d'espoir.

-Génial ! Tu pourrais y aller ?

-Mais je vais faire mieux que ça, mademoiselle. Je t'invite dans ma piaule ! Ça va être cool ! Tu vas voir, y a une ambiance d'enfer !

Je ressens une légère pointe d'appréhension en regardant la plaine déserte autour de nous.

-Euh... C'est loin chez toi ?

-À peine trois jours de marche.

-Ooookay, trois jours...

Je prends une grande inspiration histoire de me donner du courage.

-Nickel ! On part quand ?

***

Pendant la première journée de marche, rien de spécial n'est survenu. Nous avons marché tout droit à travers la plaine. Quand nous nous sommes arrêtés pour manger et dormir, le soleil était encore là pour de longues heures. Heureusement que j'ai cette combinaison solaire qui marche plutôt bien, même si ce n'est pas vraiment adaptée pour la marche.

-Alors, c'est quoi ton p'tit nom ? Me demande mon ami tandis que je bois ma soupe de légumes reconstituée.

-Leïla.

-Charmant. Enchanté, Leïla. Tu peux m'appeler Prince.

-Ah, ouais. Prince. Carrément. Ça va les chevilles ?

-Roh la la ! Tout de suite les grands mots. Il me fallait un nom pour créer une entreprise et exporter mes groses. Alors, tu vois, j'en ai choisi un qui a de la geule. Tu te serais appelée comment, toi, si tu avais pu choisir ton nom ?

-Je ne sais pas. Mais certainement pas Princesse, en tout cas.

-Bah pourquoi ? Ça sonne bien pourtant, "Princesse Leïla".

-Celle-là, tu la sors à toutes les filles que tu rencontres, ou bien je suis la seule à y avoir droit ?

-Mais non, je suis très sérieux.

-C'est ça. Bon, parle moi un peu de toi au lieu de dire des âneries. Qu'est-ce que tu fais ici tout seul ? D'où tu viens ? Tu es né ici ?

-Non. En fait j'viens de Minastélite. Tu connais ?

-Seulement de nom.

-J'ai grandi là-bas. Le peuple minastélien controle pas mal de systèmes solaires dans cette galaxie, dont certains sont très éloignés de la planète mère. Tisiane 7 en fait partie.

-Et pourquoi as-tu décidé de venir t'enterrer ici ?

-En fait, j'ai pas choisi. Disons que j'ai fait quelques conneries, et comme punition, je dois surveiller ce coin paumé jusqu'à la fin de mes jours.

Le silence s'installe.

-J'ignorais que cette planète appartenait à Minastélite.

-Eh, ouais. C'est un peu loin tout ça, pour toi. Tu viens d'Alberinthe, pas vrai ? Qu'est-ce qu'une si belle jeune femme comme toi vient faire dans le trou du cul de l'univers ?

Je trouve plus prudent de clore cette conversation. Préciser la raison de mon voyage à Prince risquerait de mettre en péril la mission qui m'a été confiée.

-Je crois qu'il est temps que je dorme. Mes pensées se brouillent.

-Vas-y, fais- toi plaisir, pionce. Je vais rester éveillé. Mon corps s'est adapté à la vie ici. J'ai besoin de très peu de sommeil.

***

Je n'ai aperçu la petite maison de brique qu'au matin du troisième jour de marche. Ce que je remarque en premier, c'est l'odeur.

-Pouah ! Quelle infection !

-Ça chlingue, hein ? C'est les groses. Normalement ça sent pas aussi fort, mais pour pouvoir les conserver, je les fais sécher au soleil pendant plusieurs semaines.

Je distingue en effet le petit champs de groses ainsi que de longues tables où les fleurs sont étalées et semblent bronzer. Il ne leur manque que les lunettes de soleil. Nous arrivons devant la porte.

-Entre ! Fais comme chez toi ! Je t'offre un verre ? Il doit m'rester une bouteille de chitz en réserve. J'ai aussi de l'alcool de groses, mais je pense pas que ça te plaise.

Je pénètre à l'intérieur. Le mobilier est étonnement moderne. Je m'assois dans un fauteuil avec soulagement. Ouf ! Je suis couverte de courbatures. Prince revient bientôt avec une bouteille et deux verres. Nous trinquons. Le chitz coule dans mon gosier et diffuse une agréable chaleur dans mes veines. Ma foi, c'est une excellente bouteille. Je me ressers un verre.

-Finalement, on s'y habitue, à l'odeur. Désolée d'aller à l'essentiel, mais tu as les pièces de rechange ?

-Bah non.

-Comment ça ?

-J'ai pas de pièce de rechange. J'ai juste dit ça pour qu'tu viennes chez moi.

-Mais je fais quoi, du coup ?

-Tu restes ! On sera bien ici. Rien que toi et moi. Ça va être d'enfer !

Je laisse échapper un petit rire moqueur. Je crois que je n'aurais pas du reprendre un troisième verre de chitz.

-Mais, je n'ai aucune envie de rester ici ! Et même si j'en avais envie, je ne pourrais pas. La rébellion a besoin de mon aide. D'ailleurs, je me barre. J'ai une galaxie à sauver, moi !

-Fais comme tu veux, j'te retiens pas, ma jolie. Vas t'en... Si tu penses être capable de retrouver ton vaisseau toute seule.

Je blêmis.

-Tu plaisantes, j'espère !

Prince me toise d'un air indifférent, ce qui me plonge dans une rage folle. J'empoigne son petit cou et le soulève du sol en le menaçant de mon poing.

-Tu vas me ramener à mon vaisseau, répugnante créature, ou sinon, je te jure que...

-Wow, wow, wow, s'agite soudain Prince, relax ! Je déconne ! C'était une blague ! J'ai des pièces de rechange ! Keep cool.

Il a un petit rire nerveux. J'hésite un moment, puis j'abaisse mon poing et le repose sur son fauteuil.

-C'est de l'humour minastélien, ça ?

-Plutôt de l'humour princier, je pense.

Je le fusille du regard.

-Les pièces de rechange ?

-Au fond à droite...

***

Prince me rejoint dans ce qui ressemble à une petite épicerie. Je suis penchée au-dessus d'un présentoir contenant une douzaine de pièces de rechange en tout genres.

-Ça va ? Fait-il, hésitant, t'as besoin d'aide ?

-Il faudrait que je sache l'origine exacte de la panne.

-Tu vas avoir besoin d'un nouveau calculateur longue distance, mais ça tu l'sais déjà...

-Oui, effectivement. Bien vu Watson. Ce truc-là pourrais bien être ce que je cherche, mais il est d'un tout autre modèle. Je ne sais pas si je pourrais l'équiper sur mon vaisseau.

-Les aérofreins aussi sont morts.

-Ça explique pas mal de choses vis-à-vis de mon dernier atterrissage.

-Y a aussi la stéréo qui déconne... Mais j'pense pas que ça soit le plus important.

-Et ensuite ?

-C'est tout. Enfin, d'après ce que j'en ai vu.

-Ok, c'est moins grave que je ne le pensais.

-Bon, t'as l'air de te débrouiller, je crois que je vais t'laisser...

-J'ai mon manuel.

-Et puis... J'suis désolé pour tout à l'heure. J'ai été stupide.

-Non, c'est moi qui m'excuse. Tu m'a beaucoup aidé, merci. J'aurais pas du m'emporter comme ça.

-Allez, c'est pas tout ça, mais faut j'examine la marchandise, moi ! J'espère que tu m'as bien filé un golbarg, parce ton "défalcatrateur" de particules, j'y crois moyen !

***

Impossible de me concentrer sur mes fichues pièces de rechange. Je ne peux pas m'empêcher de songer à Prince. Que m'arrive-t-il ? Je l'entends, dans la pièce d'à côté, qui semble analyser ma "boite".

-La vache ! Ça chlingue ! Rien qu'à l'odeur, c'est sûr, c'est bien un golbarg.

Je referme mon manuel et tends l'oreille pour mieux l'entendre.

-Ah, ok ! Donc les grilles, là, c'est pour qu'il respire ? Mais c'est que c'est bien foutu, dis donc ! Y a même la clim' ! Et ce bouton, c'est celui qui commande l'ouverture ? Voyons ça...

Soudain un hurlement bestial résonne dans toute la maison. Je me relève en hâte et cours pour voir l'origine de ce vacarme.

-Ouais, bah c'est bien un golbarg.

Prince se tient en face de moi, appuyé de tout son poids pour refermer la couvercle de... ma boite. Ma boite, celle que j'ai griffonée à la va-vite sur un petit bout de papier, et qui est là, en chair et en os, si l'on puit dire. Ma boite, la copie conforme, avec ses ferrures de metal, et dedans, si on se réfère au son et à l'odeur, un monstrueux golbarg.

-Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel ?!

-Bah, tu vois bien, c'est un golbarg.

-Mais qu'est-ce que fout ma boite ICI ?!

-Tu me l'as dessinée, tu t'rappelles pas ?

-Exactement, je me rappelle te l'avoir DESSINÉE ! Alors explique-moi comment elle peut se retrouver là, devant moi !

-Détend-toi, princesse. D'accord, j'vais tout t'expliquer.

Je me calme un peu et m'écroule sur le divan.

-Tu sais, Leïla, la vie, c'est comme ça. Vous avez le pouvoir de créer, nous de donner la vie. Les gens croient qu'c'est la même chose, mais ils se trompent. On a que deux doigts, tu t'rappelle ? Je suis même pas capable de tenir un crayon, mais je peux donner la vie à la création de quelqu'un d'autre. Tu es la première personne qui m'donne l'occasion de créer vraiment. En me dessinant une boite, je peux y trouver ce que je veux à l'intérieur. Je me demande pourquoi j'y ai pas pensé plus tôt. Alors, ça va, tu es pas trop perdue ?

-Bof. Tu sais, plus rien ne m'étonne. Et donc il y a vraiment un golbarg ?

-Ouaip.

-Tu vas en faire quoi ?

-Du purin, je t'en ai déjà parlé.

-Certes, mais tu m'as aussi parlé de sa technique pour décapiter, lacérer, puis broyer ses proies. Ou alors lacérer, puis décapiter... Enfin bref ! Peu importe l'ordre, je te repose ma question: Qu'est-ce que tu comptes faire ?

-Bah ! Je l'apprivoiserais.

-Mais enfin, Prince ! Un reptile à huit yeux mesurant plus de 20m de haut débarque chez toi, et tout ce que tu trouves à dire, c'est "je l'apprivoiserais" ?

-Bah ouais, pourquoi ? Comme c'est moi qui l'ai créé, c'est un peu comme un fiston pour moi.

-Un fiston qui mesure 20m de haut !

-Et ça change quoi ?

-Mais regarde-toi, tu...

-Tu... quoi ?

-...Tu... Enfin, tu n'es pas vraiment taillé pour...

-Oui, je mesure 1m20, et alors ? Ça te dérange ? Et une fois qu'on en est là, on est bien avancés ! À quoi ça mène de juger les gens à leur taille, hein ?

-Voyons, tu sais bien que c'est pas ce que je voulais dire.

-Mais c'est ce que t'as dit. Parce qu'il mesure 20m et moi 1m20, je pourrais pas l'apprivoiser? Quand on aime on ne compte pas. C'est un dicton de chez vous, pourtant.

-Comment tu connais ça ? Et comment peux-tu être si sûr que je viens d'Alberinthe ? Je ne te l'ai jamais dit.

-Aucune importance.

-Si, ça en a. Que sais-tu à propos d'Alberinthe ?

-Rien du tout.

-Tu mens.

-Si tu veux pas que je mente, t'as qu'à pas me poser de questions !

-C'est très stupide comme manière de penser.

-Et c'est encore plus stupide et inconscient d'insulter la seule personne ici, qui essaye de te sortir de la merde, princesse !

Il a craché cette dernière réplique comme du venin. Il a raison. Il représente ma seule chance de me tirer d'ici un jour. Je devrais lui présenter mes excuses, mais mon cerveau est trop embrouillé par les trois jours de marche, le chitz et le parfum des groses pour fonctionner correctement. Je me lève, prête à empoigner Prince encore une fois. C'est tout ce dont j'ai envie, le frapper. C'est à cause de lui tout ça. Même la panne, je suis sûre que c'est lui qui a tout calculé.
Pourquoi les objets tournent-ils autours de moi ? Soudain, le plafond et le sol s'inversent. Je tombe dans un vide intersidéral. Puis plus rien.

***

Tout ça, c'est à cause de Prince. Il travaille pour l'empire. Il m'a droguée avec ses foutus coquelicots. Je suis piégée, enfermée dans une cage. Un golbarg garde l'entrée. Je suis revendue comme de la marchandise, transportée dans les cales d'un cargo transgalactique. Je suis réduite en esclavage, sur une planète sous-développée dans laquelle on organise des courses d'autruches. On m'attache avec une laisse, on me déguise en fantasme masculin, et on annonce à la foule que je suis le premier prix de la course.

***

Prince.
Au moment où je me réveille, ma première pensée est pour lui. Il n'est pas à mes côtés. Je suis allongée sur mon lit, dans ma cabine, à l'intérieur de mon vaisseau. Je suis seule. Je frémis. Et si tout cela n'était qu'un rêve depuis le début ? Si Prince n'a jamais été rien d'autre que le fruit de mon imagination ?

J'aimerais en avoir le coeur net, mais impossible de faire le moindre effort pour sortir du lit. Je suis toute engourdie et je transpire à grosses goutes. Étrangement, malgré mon corps endolori, je semble avoir les idées plus claires que jamais. Ma combinaison solaire est suspendue au porte-manteau, et sur la table de nuit, à mon grand soulagement, je repère un bouquet de groses, témoignage de l'existence de Prince. Alors voilà d'où venait l'odeur...

Prince entre, vêtu uniquement d'une salopette. Il est couvert de cambouis et sifflote gaiement une chanson paillarde. Il s'arrête net en me voyant.

-Ça, pour une surprise ! Mais c'est que t'es réveillée !

-Je dors depuis combien de temps ?

-Une semaine, que tu roupilles ! Au moins ! Comment tu t'sens ?

-Je meurs de faim.

-Ok, bouge pas, je m'occupe de tout.

***

Je bois doucement mon bouillon de poule reconstitué en reprenant des forces.

-Prince, qu'est-ce qui m'est arrivé ?

-Tu m'as fichu une de ces trouilles ! T'es tombée dans les pommes, comme ça. J'ai d'abord cru à une crise d'hypoglycémie. Avec la chaleur, la déshydratation... Ça arrive souvent ! C'est après, que j'ai pigé que c'était plus que ça. Comme t'avait toujours pas repris connaissance au bout de 6h.

-Et qu'est ce que j'avais, alors ?

-Probablement la fièvre des sables. C'est rare, mais ce sont des choses qui arrivent. C'est assez dangereux, car ça arrête toute l'activité du cerveau. Le traitement est simple. Des antidotes, beaucoup, et du repos, beaucoup aussi. Attendre, c'est tout ce qu'on peut faire dans ces cas-là. J'en ai profité pour retaper ton engin. D'ici peu, tu seras en mesure de te tirer d'ici.

Il se tait. Je ressens un léger pincement au coeur à l'idée de partir bientôt loin de cette planète et de son curieux habitant auquel je me suis finalement attachée.

-... Merci.

-J'ai pas l'impression que ça te fait vraiment plaisir.

-Et toi ? Ça te fait plaisir ?

Prince ouvre la bouche, comme sur le point d'ajouter quelque chose, mais finalement se ravise.

-Oh, je... Enfin, c'est pas ça qui compte, déclare-t-il. Il y a plus important. La rébellion a besoin de toi.

-Faudra quand même que tu m'explique comment tu sais tout ça sur moi alors que je t'ai rien dit...

-C'est une longue histoire.

-J'ai tout mon temps.

-Bon, je vais essayer de résumer. Comme tu l'sais, j'ai fait pas mal de conneries, dans ma jeunesse. À Minastélite, quand quelqu'un fait une grosse connerie, il est enfermé et dépouillé de son nom. Sans nom, impossible de retrouver un logement ou un boulot sur la planète mère. Autant dire que lorsque tu sors de prison, tu n'es plus rien. La plus-part des "sans nom" partent à l'étranger où sombrent à nouveau dans l'illégalité dès leur libération. Moi, je me suis racheté pendant mon séjour en prison.

-Tu as fait quoi ?

-Oh, j'ai échangé des infos contre quelques faveurs. Et donc, quand j'ai été libéré, le gouvernement m'a offert une vie et un job. Je suis le gardien de cette planète. C'était il y a 4 ans.

-Mais alors, tu as le droit de partir.

-Et c'est c'que j'ai fait ! Dès que j'ai pu, j'ai piqué un vaisseau et je me suis barré ! Comme j'avais nulle part où aller, j'ai échoué sur une planète de marais où j'ai rencontré un type chelou tout vert qui savait pas former une phrase avec des mots dans le bon ordre. Il m'a dit des tas de trucs mystiques, du genre "Qu'avec la force on ne voit bien, invisible l'essentiel est pour les yeux" un taré complet, ce type ! Bref, il m'a dit qu'il fallait que je retourne sur ma planète pour t'aider, toi. Il m'a décrit ta venue, m'a tout expliqué sur ta mission, et sur toi.

-Incroyable ! Et tu l'as cru ?

-Ben ouais. Et j'ai bien fait apparement. Tu ne le connais pas ? Il avait un nom bizarre, genre Yota. Un truc comme ça.

-Ça ne me dit rien du tout.

-Ou bien Yoga...

-Non, jamais entendu.

-Vraiment ? Enfin bon, donc je suis revenu. J'ai pris l'habitude de faire dessiner des choses aux voyageurs égarés. C'est comme ça que j'ai créé mes groses, et bien d'autres choses. Et je t'ai attendu. Tout ce temps.

Prince met un point final à son récit et me laisse sans voix.

-Euh... Wahou... Ben, je sais pas trop quoi dire...

-Dans ces cas-là, vaut mieux ne rien dire du tout.

***

-Tu peux pas me le demander, tout simplement, puisque tu en meurs d'envie ?

Prince ne semble pas comprendre. Nous sommes le jour du départ, et l'ambiance est tendue, ces derniers temps.

-Te demander quoi ?

-"S'il te plait Leïla, je peux venir avec toi ?" C'est pas compliqué, non ?

-Mais qu'est-ce que tu... ?

-Oh, fais pas l'innocent. Depuis que le départ approche, je te sens prêt à te planquer dans la cale du vaisseau pour ne pas avoir à me quitter. Ais au moins le courage de l'admettre !

-Mais... Pas du tout. Je... J'me disais juste que si tu insistais, je pourrais consentir à faire un bout de chemin avec toi. Mais puisque ma présence te gène à ce point, je ne te dérangerais plus !

-Eh bien tant mieux !

Je rentre en trombe dans mon vaisseau. S'il veut rester sur sa planète pourrie, je ne vais pas l'en empêcher. Moi, je me casse ! J'en peux plus de cet endroit. Je m'installe et mets le contact. La machine tousse, suffoque, puis redevient silencieuse. Je réessaye, même résultat.

-Un p'tit problème, princesse ?

Je passe la tête par le hublot et foudroie du regard Prince, qui me toise d'un air moqueur.

-J'ai l'impression que tu ne peux pas te passer de moi.

-Je n'ai aucun problème !

-Si tu me le demande gentiment, je pourrais peut-être te donner un coup de main.

-Je serais toi je m'écarterais de là rapidement, parce que tu t'trouve juste en dessous de la vidange de ma fosse septique !

Je mets le contact pour la troisième fois. Cette fois-ci, le moteur vrombit. Je me détends un peu. Je suis prête à partir. Plus rien ne me retient ici. Soudain un papier posé devant moi attire mon attention. C'est ma boite, avec mon golbarg dedans. Au coins de la feuille, il y a écrit : "Là où tu vas, tu en auras plus besoin que moi. Signé : Prince"

Je suis prête à partir, il ne manque plus qu'une chose. Je sors. Prince fais la gueule.

-Allez, lui dis-je, dépêche-toi d'embarquer, on a une galaxie à sauver !

Prince sourit

-On peut quand même faire un p'tit détour ? Faut qu'je passe récupérer mes groses.
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