Le Pardon

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Auteur de trois recueils de nouvelles dont « L’Oiseau et autres nouvelles d’aujourd’hui » et « 24, noir, pair et passe et autres nouvelles à lire dans le métro », je me sentais un peu  [+]

Image de Automne 2020

À Nicole


Cela fait presque 28 ans jour pour jour que Léon Rejoie vit dans cette cellule. Mais il ne compte pas les jours comme Robinson sur son île. Cette cellule, il l’a choisie. Les moines l’ont mise à sa disposition et il est probable qu’il y restera jusqu’à la fin de sa vie. En contrepartie, il effectue de menus travaux dans le couvent. Cela lui semble la moindre des choses. Le père supérieur ne lui a pas posé de questions. Léon ne s’est pas épanché non plus. À défaut de sérénité, il goûte le silence des lieux.
Voilà 28 ans qu’il tente de retrouver la paix, mais il n’y parvient pas. Il a recours à des dérivatifs. Léon peut aller et venir dans le couvent, se rendre là où une tâche ou une autre l’attend, au jardin, en cuisine ou à la sacristie. Il ne prend pas part aux offices ; Léon n’est pas croyant et les moines n’ont pas insisté. Il partage avec eux le silence, eux pour rendre grâce à Dieu, lui pour tenter d’échapper aux rumeurs de sa conscience.
Sa cellule est un refuge. C’est sa grotte. Les murs sont gris, granuleux mais épais. Aucun bruit extérieur n’y pénètre. Le mobilier est succinct, mais il y trouve tout ce qu’il souhaite, un lit, une table, une chaise. Il peut écrire. Ce qu’il fait depuis son arrivée au couvent, presque chaque jour. Il ne tient pas à proprement parler un journal. C’est plutôt une somme de pensées fugaces qui lui traversent l’esprit et qu’il consigne sur son cahier avant qu’elles ne s’échappent définitivement. C’est l’un de ses dérivatifs, si toutefois on peut appeler « dérivatifs » ces pensées qui sonnent comme des aveux. Comme désaveu.
Il profite assez peu de la possibilité qui lui est donnée, en tant que laïc n’ayant prononcé aucun vœu, de sortir dans le monde. Le bourg voisin est ce qu’on appelle « une ville franche », une de ces communes auxquelles, au Moyen-âge, le roi de France accordait des libertés particulières, des franchises. Les rues rectilignes s’y croisent à angle droit, au centre du quadrilatère se trouve une place bordée d’allées couvertes. C’est là, chez le papetier, qu’il achète ses cahiers qui lui servent d’herbier. À côté de chaque pensée en effet, Léon colle une fleur ou une feuille qu’il a pris soin de faire sécher au préalable. Les moines, à qui Léon donne un coup de main, entretiennent un jardin de plantes médicinales, ornementales ou sauvages au centre du cloître. Léon a fini par devenir un bon jardinier. Oui, là, on peut dire que c’est un bon dérivatif, innocent. Il a rempli au fil du temps une centaine de cahiers qu’il a entreposés dans le placard encastré dans le mur sud de sa petite chambre, le moins exposé à l’humidité.
Une fois par semaine, Léon se rend à la douche. Il y en a trois, chacune au bout d’une coursive. C’est un quart d’heure de volupté que Léon s’autorise. C’est l’occasion pour lui de revenir sur des souvenirs dont il ne sait toujours pas aujourd’hui s’ils sont douloureux ou agréables. L’eau de la « Sainte-douche », comme il aime à le dire, finit par en effacer les stigmates. Et puis, le corps calmé, il retourne à ses cahiers qui sont autant de lampes allumées dans la nuit.
Quand il se rend au bourg, Léon fait généralement un détour par le magasin d’informatique. En voyant les ordinateurs pas plus épais que ses cahiers, il s’amuse. Lorsqu’il était encore « dans le siècle », les ordinateurs ressemblaient plutôt à un poste de télévision. Aujourd’hui, ils peuvent contenir des millions et des millions de pensées sur quelques centimètres d’épaisseur, mais aucune senteur cependant… Alors que les fleurs qu’il collige exhalent le parfum désuet des choses qui ont vécu. C’est là, devant la vitrine, que certains enfants du village – qui ont appris son nom il ne sait pas comment – lui crient : « Rejoie, rabat-joie, Rejoie, rabat-joie ! » Pourquoi pas, après tout ? Peut-être l’a-t-il mérité. S’il est rabat-joie, il en est le seul responsable.
Il y a beau temps que le fracas du monde extérieur ne l’ébranle plus – je dis bien « extérieur ». Sa vie est rythmée par celle du couvent, même s’il préfère prendre ses repas dans sa cellule plutôt que de les prendre au réfectoire où la plupart du temps les moines observent un silence scrupuleux. Leur silence n’est pas la proie de remords, le sien bruisse d’échos comme autant d’acouphènes dont il voudrait se défaire. Le silence pour lui n’est ni une vocation ni un refuge, il est pesant. Léon est silencieux parmi les silencieux.
Léon a perdu tout contact avec la vie. Assis sur la margelle entre deux pilastres, à l’heure où la nuit envahit le cloître, il en fait le constat. Que cette réclusion ait été volontaire n’y change rien. Moi qui l’ai connu, je peux l’imaginer, il n’est pas comme ces moines qui en ont fait le vœu. Il est là par un coup du destin. L’humilité opiniâtre des moines l’impressionne, mais je dirai, moi qui l’ai connu, que la sienne m’impressionne davantage. Léon se reconnaît comme criminel, ce n’est pas donné à tout le monde. Ah ! Si ces bons moines savaient ! Comme leurs petits péchés mesquins leur sembleraient véniels !
Il est maintenant minuit, l’heure des insomnies imparables, l’heure des comptes insolvables. Léon est la proie d’une ritournelle, toujours la même. Il est en voiture dans la brousse africaine. Il a rendez-vous avec des chercheurs d’un centre de recherche et de production de sérums anti-venimeux. Il conduit vite, il a rendez-vous, vous dis-je. Il est en retard et il sait qu’une fois sa voiture garée, il lui faudra encore parcourir un kilomètre à pied sur un chemin caillouteux, raide, empli de serpents. Léon a une peur bleue des serpents. Pourquoi, fichtre, s’est-il installé là-bas comme photographe pour des magazines animaliers ? Il se le demande encore à cette heure où la nuit bascule d’un jour sur le suivant. Le pire est que dans ce centre de recherche où il se rend, on élève des mambas noirs et des vipères du Gabon. C’est vraiment se jeter dans la gueule du loup. Léon qui n’a jamais eu peur de grand-chose nourrit une véritable aversion pour tout ce qui rampe. Il en a une frousse terrible. S’il conduit vite, c’est avant tout pour en finir le plus vite possible avec ce reportage sur les reptiles.
Il se gare. C’est toujours la même ritournelle. Il gare le 4X4 qu’il s’est acheté pour passer dans tous les chemins. Inutile de fermer le véhicule à clef. Il pourrait le fermer, mais il ne le fait pas. Il s’engage dans le chemin qui mène au centre de recherches. Puis il a un doute. On ne sait jamais, mieux vaut fermer à clef la voiture. Il revient sur ses pas. Non loin, un vieil homme est assis. Ça tombe bien, il va lui demander de surveiller le 4X4. Mais c’est l’homme qui s’adresse à lui en premier et qui lui montre un avant-bras violacé dont on ne sait s’il est tuméfié ou nécrosé. Pourrait-il l’aider à se soigner ? N’aurait-il pas dans sa voiture une trousse de secours, rien qu’un peu d’alcool, ça permettrait peut-être de nettoyer la plaie ? Mais Léon est pressé, sa tête bruisse du sifflement des serpents. Cet homme qui lui demande des soins devrait savoir ce qu’il faut faire. Les Africains ont leur propre pharmacopée. La trousse de secours est logée au fond du coffre, Léon ne sait pas très bien où. Il sera toujours temps de la chercher en revenant de son rendez-vous. Et puis, Léon ne comprend rien à ce que ce vieux lui dit, ni ce qu’il lui veut exactement. Alors, il l’envoie balader, le laissant à sa plaie et à ses tourments. Il en a, lui aussi, Léon, des tourments… Non, ce n’est pas vrai, Léon n’avait pas de tourments particuliers, rien qui ne l’empêchait ni de voir ni d’entendre, seule une crainte ridicule des serpents. C’est ce qu’il se dit à cette heure tardive, moi qu’il l’ai connu.
Quand Léon est revenu au bout de deux heures du centre de recherche où il a pris des photos de vipères dans leur vivarium, l’homme n’était plus là. Si ! Il était là ! Si ! Il était là ! Je suis rentré dans la voiture, ai mis le contact, ai manœuvré en marche arrière, ai jeté un coup d’œil au vieux qui somnolait, et ai filé sans plus m’occuper de son bras qui, peut-être, était en voie de se nécroser. Avec les serpents, on ne sait jamais, surtout avec les mambas. Il suffisait de chercher dans la trousse à pharmacie, on pouvait au moins nettoyer la plaie. Mais est-ce que l’alcool eût empêché le mal de se répandre ? Bien sûr que non. Mais il aurait pu, il aurait dû, conduire le blessé à l’hôpital de brousse à une soixantaine de kilomètres de là. Bien sûr, ça faisait faire un détour. Mais il aurait dû. J’aurais dû.
Ce n’est que quatre ou cinq jours plus tard que les chercheurs du centre, rencontrés dans un bar des quartiers résidentiels de la ville, lui annoncèrent la nouvelle. Un vieil homme s’était fait mordre par un serpent et il était mort. Le venin avait diffusé lentement, très lentement. C’est vraiment stupide qu’on ne l’ait pas vu à temps. « Vous ne l’avez pas remarqué ? » Non ! non ! Je n’ai rien vu.
Allez expliquer aux enfants et à cette femme qui vous admirent tant que vous êtes un peureux ! Allez avouer aux jumeaux – un garçon et une fille – qui vous prennent pour modèle que vous êtes un lâche ! Léon a préféré se taire. Il a fui le Congo, quittant sa femme, ravissante Congolaise aux yeux en forme de nef, abandonnant ses deux petits « feux follets » pour ne jamais plus les revoir. L’aveu était au-dessus de ses forces. Aujourd’hui, oui, peut-être saurait-il leur expliquer qu’un père n’est pas ce qu’un petit garçon et une petite fille croient…
Ils doivent être grands aujourd’hui. Deux adultes. Quelle voie ont-ils choisie ? Chaque fleur qu’il consigne dans son herbier, c’est pour eux. Ils n’en sauront rien, bien entendu. Personne n’en saura rien. Quand ils étaient petits, ils s’amusaient tous les trois à cueillir de ces feuilles dont certaines étaient très grandes et débordaient largement la page d’un herbier. Les siennes sont plus modestes. Elles sont plus secrètes aussi.
Et sa femme, qu’est-elle devenue ? D’elle, on pouvait dire que c’était une liane aussi souple que solide. Elle avait une volonté à toute épreuve et un esprit extrêmement subtil. Elle avait passé son agrégation de grammaire à la Sorbonne à Paris avant de rentrer dans son pays. Quand il l’avait épousée, c’était déjà une brillante linguiste, spécialisée dans quatre ou cinq langues du bassin du Congo. Son « chez elle ».
C’était aussi une spécialiste de « l’hyper-texte ». Ce n’est peut-être pas le terme exact. Je veux dire qu’elle tentait de retrouver dans un texte des traces d’autres écrits ou d’autres déclarations. « Quand nous écrivons, nous ne sommes jamais seuls à écrire… Écrivent avec nous les écrivains que nous avons aimés. Nous cliquons dessus sans le savoir. » C’était ce qu’elle avait coutume de dire lorsqu’elle parlait de littérature. Mais, ajoutait-elle, c’est encore plus vrai de la transmission orale. « Nous trimbalons avec nous la voix de nos ancêtres et de tous ceux que nous avons aimés ». Léon y pense en cette heure tardive. Il y pense tous les soirs, je le sais, moi qui l’ai connu. Mais quelle trace, lui, Léon, laissera-t-il à ses enfants lorsque sa fin dernière aura sonné ?
L’heure des comptes insolvables passe. De qui pourrait-il obtenir le pardon ? Léon ne croit pas en Dieu. Il ne peut donc espérer Son Jugement. Il ne croit pas en la justice des hommes, elle est toujours au-delà ou en deçà de la faute. Seul le vieil homme dont le visage chaque nuit lui revient pourrait lui accorder son pardon. Mais il est mort. Et de sa famille, Léon n’a jamais rien su ou n’a jamais rien voulu savoir. Il aurait dû en faire l’aveu à sa femme. Elle aurait pu intercéder, proposer réparation. Après tout, il n’avait pas causé directement de préjudice. Peut-être l’aurait-on compris… La peur, la panique, l’incapacité de se dominer, tout le monde connaît ça. Mélodie aurait sans doute su trouver les mots pour l’apaiser. Mais il a préféré fuir… fuir le regard des trois êtres qu’il avait le plus aimés au monde. Quel âge a-t-elle aujourd’hui, Mélodie ? Mais oui, c’est aujourd’hui son anniversaire.
D’ordinaire, Léon finit généralement par s’endormir à l’heure où les moines s’éveillent pour chanter mâtines. La journée reprend alors et avec elle le crépuscule de sa honte, un peu de répit. Mais moi qui le connais sais bien que le visage de sa femme aujourd’hui le hante. C’était une fière Téké, d’une famille noble de l’ancien royaume Batéké sur les hauts plateaux de l’actuel Congo. Elle n’aurait pour rien au monde renié ses origines, prétendant, comme ce cinéaste italien, que ce qui est profondément ancré dans une culture est forcément universel. Léon partageait ce point de vue. C’est du reste ce qui l’avait séduit chez elle, en plus de sa beauté et de son intelligence. On peut revendiquer une identité sans nécessairement rejeter celle des autres. Leur métissage avait été une réussite. Il n’avait pourtant pas été facile au début de faire admettre cette union auprès des familles. Elle l’avait emmené à la maison familiale, en plein massif du Mayombe, une maison sans apprêt particulière, située au-dessus du village, en marge d’une forêt dense et impénétrable. Le père de Mélodie s’y était retiré après avoir été évincé de ses fonctions suite à un différend avec le pouvoir en place. Il avait fallu déchirer les clichés, renverser les a priori, calmer les préventions que des siècles d’incompréhension avaient créées. Le père de Mélodie avait cédé.
Mélodie prétendait qu’il y avait trois façons de lire un texte : une façon désinvolte qui consiste à le parcourir et ne fait que le survoler. Une façon laborieuse qui s’arrête à chaque phrase pour en décortiquer l’idée. Et une façon, sensuelle, qui se laisse bercer par l’agencement des mots, leur enchaînement, leur sonorité. C’était, bien sûr, cette troisième façon qui avait leur faveur. Il s’étonnait en l’écoutant – et il lui en faisait souvent la remarque –, de l’aptitude qu’elle avait de lire un texte – d’un auteur français ou africain francophone, et même anglophone – en mettant en relief le « grain » des mots, la texture d’une phrase. Elle tenait ce don sûrement de son père qui, naguère encore, avait joué un grand rôle dans la conservation du patrimoine culturel du Congo, qu’il s’agisse des sculptures, du mobilier, des traditions orales ou de la musique populaire. Son père, comme l’avaient fait en Europe Bartok et de Kodaly dans leur Hongrie natale, avait parcouru le bassin du fleuve du Congo pour recueillir, alors qu’il en était encore temps, les témoignages des « ancêtres » qui, bientôt, seraient morts. Léon s’était souvent entretenu avec lui sur les questions de transmission écrite et orale, sur la validité de l’une et de l’autre. Le père de Mélodie avait soutenu que la tradition orale était peut-être plus crédible que la tradition écrite. À l’époque, Léon n’était pas d’accord. Mais Florent Samoveh avait fini par le convaincre.
Léon ne peut dormir, il est sorti de sa cellule et s’est assis au milieu du jardin, sur la margelle du lavabo. Les moines chantent mâtines et lui reviennent en mémoire ces voix, autrefois familières, celle de Mélodie, si douce, et celle de son père si puissante. Tandis qu’il observe les étoiles du Nord qui veillent sur le monastère, il se souvient de la nuit congolaise qui tombe brusquement tous les jours à la même heure. Lorsqu’ils s’étaient rencontrés – c’était au monastère de la Bouenza en pleine brousse dans des circonstances que je dirai plus tard, moi qui l’ai connu –, le jour courait à sa fin. Dans le flamboiement du soir, les arbres s’embrasaient. Ils enflammaient l’atmosphère, l’espace d’un instant seulement, avant que la nuit ne vienne recouvrir tout de son linceul noir. Il se souvient qu’il avait contemplé avec Mélodie un horizon qui semblait ne pas avoir de limites. En bon européen habitué aux bornes d’un paysage familier, l’horizon africain lui semblait inhospitalier. Elle en riait. Elle lui avait appris à regarder au-delà de l’horizon. Au-delà des limites. Au-delà, peut-être, de soi-même.
En voyant Mélodie si belle et si altière, le visage tourné vers le soleil couchant dont il ne savait pas, dans cette région traversée par le cercle équatorial, s’il était à l’ouest, au sud, au nord, Léon s’était imaginé ce qu’il serait advenu d’elle trois siècles plus tôt à la disposition des esclavagistes. Et il avait eu mal pour elle et pour ses ancêtres. Mais quel remords ne pourra jamais racheter ce crime contre l’humanité qu’avait été la traite des Noirs !? Oui, il la revoit, calme, majestueuse, annonciatrice d’une humanité réconciliée avec elle-même. Il l’avait tout de suite aimée. Et il l’aimait encore.
Hélas ! Ce sont des souvenirs morts qu’aucun espoir de retrouvailles ne fait revivre. Ce soir son cœur bat un peu plus vite que d’habitude. Mélodie aurait 60 ans. Mais pourquoi parle-t-il d’elle au conditionnel ? Elle a 60 ans. Oui, elle a 60 ans. Il parle d’elle au conditionnel parce qu’il ne l’a jamais oubliée. Moi qui l’ai connu, je le sais. Elle lui a enseigné à ne pas oublier ni les amis, ni les proches, ni les morts. À cette heure tardive de la nuit, à cette heure avancée de l’aube, il aimerait plus que tout qu’elle soit à ses côtés. Moi qui l’ai connu, je le sais.
Ah ! Il peut donner des leçons à la terre entière. Il n’empêche que lui, Léon Rejoie, avait refusé de porter assistance à un vieil homme. Aurait-il agi de même s’il se fût agi d’un blanc ? À cette heure tardive de la nuit, Léon en doute. Il est même sûr du contraire. Il a trahi sa femme et ses enfants pourtant de sangs mêlés. C’est ce qu’il se dit.
Pourquoi s’est-il retrouvé ici, dans ce monastère du centre de la France, là où les hivers sont rudes et les étés étouffants ? Pourquoi un monastère, lui qui n’était pas croyant et qu’il ne l’est toujours pas ? Moi qui l’ai connu, je peux le dire. Les parents d’Ève – c’est le nom de la petite fille – et de Florian – c’est le nom du petit garçon, vous les connaissez peut-être – se sont rencontrés au monastère de la Bouenza, monastère de briques et de tôles qui n’a rien à voir avec ceux qui remontent au Moyen-âge, humble monastère en pleine brousse. Ils assistaient tous les deux à un colloque sur la tradition orale dans l’Église catholique et dans les religions animistes. Mélodie et son père y étaient invités, l’une comme chercheuse, l’autre comme témoin. Léon y était aussi pour parler de photographie censée immortaliser un geste, un évènement, un paysage… Mais une parole ? Quel moyen a-t-on de l’immortaliser ? Le magnétophone ? Aujourd’hui, l’enregistrement numérique ? Oui, certes. Ils peuvent reproduire à la perfection un grain de voix, un accent, une mélodie. Mais peuvent-ils traduire une présence ? La tradition orale, c’est avant tout la transmission d’une présence. C’est pourquoi on fait silence et que l’on se passe des instruments de la fête, lorsque l’on entend le conteur. Le conteur est, par définition, hors du temps. Il est présent sur scène, certes, mais sa voix sourd du passé.
Oui… Les contes laissent des traces. Les petits enfants le savent, on les a bordés avec. Il avait parlé aux siens de son pays – les monts d’Auvergne –, de la neige qu’ils n’avaient jamais vue, de la petite bruine fine qu’ils connaissaient à peine, sauf celle qui annonce la saison des pluies, il avait évoqué ces lointains bleutés si proches, les châteaux forts, tous perchés aussi haut qu’il était possible de les construire, il leur avait raconté tout cela sous forme de contes. Et peut-être s’en souvenaient-ils ? Peut-être se souvenaient-ils de ces feuilles de manguier qu’ils ramassaient dans les rues en s’en faisant des éventails. Il leur avait décrit les arbres de son pays.
Ce soir, en écoutant le bruit de l’eau qui sourd du lavabo au centre du jardin, Léon Rejoie fête à sa manière l’anniversaire de sa femme. C’est ainsi qu’il vit votre père, mes enfants, je le sais, moi qui l’ai connu et aimé. Vous êtes aujourd’hui en âge de le comprendre et de lui accorder votre pardon : dans ce récit, il n’y a qu’une seule chose fausse. Le reste est peut-être inventé, mais il n’y a qu’une seule chose qui soit inexacte : votre père n’est pas parti sans m’avouer ce qu’il appelait « son crime ». Je n’ai pas pu le retenir. Il voulait expier. Mais surtout, il n’avait pas le courage d’affronter votre regard ni de ternir le souvenir que vous pouviez conserver de lui.

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Catherine Emilie Corvisy · il y a
Je suis cet auteur de nouvelles depuis le début. Ce texte regroupe toutes ses qualités d’écriture: cette subtilité toujours présente à tenir le lecteur en haleine des le début de la nouvelle, ces valeurs humanistes et tendres mises en exergue qui font la richesse des nouvelles de cet auteur. Un grand merci pour ce moment offert.
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci de ce beau commentaire
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Marie-Chrisine WALCHSHOFER · il y a
Bravo pour ce beau texte dense et sensible, plein d'humanité !
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci Marie-Christine de ce commentaire encourageant.
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Jeanne Mercier · il y a
Après la lecture de l’Angélus , celle de cet autre texte du même auteur nous offre ici un superbe voyage au Congo, subtilement tissé de détails finement documentés dans un souffle d’écriture qui nous tient dans une intensité pétrie d’humanité. Un grand merci
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci Jeanne de ce commentaire et merci aussi d'être allé lire "l'Angélus".
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Sylvie Fontlupt · il y a
Bonjour Pierre-Yves,
Quelle imagination et quel beau témoignage d'humanité ! On est captivé de la première à la dernière ligne. Bravo !
Amitiés
Sylvie

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CHRISTINE LAOUENAN · il y a
J'ai beaucoup aimé votre texte haletant et très bien écrit.
Un vrai talent ! Christine Laouénan

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Pierre Levy · il y a
Quelle crédibilité tant dans le style que dans l'histoire !!! Excellente reflexion sur le pardon jamais facile à obtenir. Quant à la tradition orale tous ceux qui ont connu l'Afrique et la brousse s'y retrouvent
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Yves DECALF · il y a
Excellente nouvelle, parfaitement écrite, suscitant pas mal de réflexions …
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Pierre LE FRANC · il y a
Une très belle écriture. Limpide. Pas de faute de texte. pas une maladresse qui coupe le lecteur dans son élan à poursuivre sa lecture.
Un texte fort. Terriblement humain.

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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci de ce commentaire bienveillant qui m'est un encouragement.
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Aubry Françon · il y a
Un texte qui prend aux tripes avec cette culpabilité terrible qui ronge cet homme, le condamne à une vie sans âme et sans amour. Une belle découverte.
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AB AB · il y a
J'ai pris beaucoup de plaisir à lire votre texte que j'ai trouvé très bien écrit et émouvant.
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci beaucoup de votre commentaire encourageant.

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