Le parcours de la mort

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Bonjou  [+]

La campagne était belle en ce chaud après-midi d’automne. Là-haut, sur la pelouse azurée du ciel, le soleil jouait à saute-mouton avec les petits nuages. La forêt offrait ses plus chatoyantes couleurs et le zéphyr, cabriolant de branche en branche avec les oiseaux, chamarrait l’air de feuilles multicolores. Dans les champs, les abeilles indiscrètes chuchotaient aux fleurs de précieuses confidences. Paroles d’amour ? Secrets d’état ? Propos médisants ? Toujours est-il que les calices, longtemps après le départ de l’abeille, continuaient leurs hochements pensifs. Tout près, dans la mare, de jeunes rainettes s’essayaient à la brasse parmi les roseaux pendant que leurs mamans cancanaient sur la berge. Près du ruisseau, un lézard, immobile sur une roche ensoleillée, observait le ballet des libellules. Les buissons environnants pétillaient de sauterelles et les araignées, sous les feuilles, tricotaient en attendant le soir.
Charles voletait fièrement au milieu de ce paysage. Fièrement, car il venait d’atteindre sa majorité : 18 heures ! Il pouvait maintenant aller seul où il voulait sans demander l’autorisation à sa mère. Charles était un jeune moucheron et comme tous les diptères, il était issu d'une famille nombreuse et vivait encore chez ses parents. Il était né sur un terreau modeste et avait grandi près du ruisseau, dans une fleur de houblon. Quand on sait que le houblon est une plante cannabinacée (ce qui est déjà en soi stupéfiant !) et que ses fleurs servent à aromatiser la bière des humains, on comprendra aisément que les moucherons, qui affectIonnent ce genre d'habitat, soient très peu appréciés dans le monde des insectes volants où il est de bon ton de loger dans un vieux trognon de salade, un fruit gâté, ou, mieux, dans les entrailles d'une charogne, certaines espèces de mouches délicates poussant le snobisme jusqu'à s’établir dans des matières fécales, ce qui leur donne ce joli teint métallisé, le raffinement suprême consistant à résider dans des étrons de chien: il paraît que ça porte bonheur. Bref, tous les insectes méprisaient l’habitat de ces moucherons, le traitant vulgairement de HLM: Houblon, Logement à Moucherons !
Charles, donc, voletait fièrement au milieu de ce paysage. Il était chômeur. Il ne trouvait jamais de travail stable car il se fâchait toujours avec son employeur pour un oui pour un non ; il faut dire que c'était vraiment une grande gueule, ce qui amusait beaucoup ses amis.
Ses copains, eux, étaient déjà casés et certains avaient même fondé une famille.
Daniel était livreur de chiures de mouches. Il les transportait avec la trompe, qu’il avait puissante. Il était bien vu de son chef et prêt à faire n'importe quoi pour accéder à un poste supérieur. Car il était ambitieux : c'était un carriériste. Il avait épousé Maud quarante huit secondes avant, mariage forcé car Maud s'était retrouvée enceinte deux minutes après le début de leur liaison et la ponte était prévue pour ce soir minuit. Le couple habitait aussi une fleur de houblon.
Mokhtar était fils d'immigrés. Ses parents, originaires du sud de la mare, s'étaient laissés surprendre avant-hier par une forte brise et avaient atterri par hasard près du ruisseau, sur la fleur de houblon voisine de celle occupée par la famille de Charles. Par chance, cette fleur se trouvait inhabitée et ils l'avaient colonisée. Mokhtar était né hier à midi. Quand on sait que les moucherons naissent aux premières heures, on ne s'étonnera pas du manque d'éducation de Mokhtar, de ses manières bourrues et de sa tendance à verser dans la délinquance, ce qui, pour un fils d'immigrés, est impardonnable. C'était une force de la nature et il était craint de son entourage. Son père n'avait pas le temps de s'occuper de lui car il exerçait un dur métier peu rémunéré : il allait puiser l'eau à la mare, avec tout ce que cela comporte comme dangers : risque d’être emporté par un brusque ondoiement et de se noyer, d'être gobé par un poisson, harponné par une grenouille, englué dans les toiles d'araignées, si nombreuses près de la mare en cette saison !
Mokhtar ne voulait pas devenir puiseur d'eau comme son père. Il cherchait sa voie et suivait un stage d'insertion. Il vivait en concubinage et avait déjà une nombreuse progéniture que sa mère emmenait parfois au bled.
Jean-Louis, enfin, était de nationalité drosophile, échappé d'un laboratoire humain d'expériences génétiques. Il était divorcé et vivait seul. Grâce aux chiures de mouches que lui apportait Daniel, à l'eau livrée par le père de Mokhtar et à quelque mystérieuse potion volée dans le laboratoire humain, il avait mis en place, dans la cave du HLM, un laboratoire clandestin où il fabriquait des substances hallucinogènes qu'il revendait à prix d'or aux femelles moustiques ; celles-ci s'en enduisaient la trompe pour se donner du courage avant d'aller ponctionner les grosses bêtes.
Ces quatre insectes volants se retrouvèrent en fin d’après-midi et décidèrent de fêter la majorité de Charles. Ils partirent en vrombissant vers les buissons pour jouer aux « Sauterelles », leur sport favori. Le jeu consistait à choisir chacun une sauterelle et, accroché à son dos, arriver à la faire bondir d'un buisson à l'autre sans tomber. Celui qui allait le plus loin avait gagné. Une sorte de rodéo où, pour faire avancer la bête, il fallait l'énerver. Tous utilisaient des stratagèmes différents : Mokhtar, qui était fort comme un turc, donnait de grand coups de pattes au postérieur de l'animal. Jean-Louis utilisait une crème urticante de son invention qu'il introduisait dans l'anus de la bête. Daniel, qui avait la trompe fort développée, lui piquait le ventre. Charles, la grande gueule, lui criait des gros mots à l'oreille. Les parties étaient acharnées. Chaque adversaire essayait dans un premier temps de diriger les bonds de sa monture vers une sauterelle concurrente dans l'espoir de déséquilibrer cette dernière puis cherchait une ouverture adéquate à travers le feuillage pour s'envoler vers la victoire ! Les parties s'achevaient toujours, quel que soit le vainqueur, par un éclat de rire général, et les adversaires, redevenus amis, abandonnaient leurs engins et retournaient qui au travail, qui à la maison.
Ce jour-là, Mokhtar enseigna à Charles un autre jeu, beaucoup plus dangereux, qui s’appelait « la cible ». Il consistait à viser les toiles d'araignées, à foncer droit dessus, tête baissée, et à passer à travers le réseau de fils visqueux, le plus près possible du centre, appelé « zéro », l'espace entre les fils étant de plus en plus réduit au fur et à mesure que l'on se rapprochait du « zéro ». La moyenne était « quatre » ou « cinq », c’est à dire à quatre ou cinq trous du « zéro ». Tous les jeunes moucherons racontaient l'exploit d'un certain Yvon, surnommé Yvon le Terrible, le seul à avoir tenté et réussi un spectaculaire « deux ». La légende raconte même qu'Yvon le Terrible s'était ensuite payé le luxe de se poser une seconde sur le dos velu de l'araignée. Ceci se passait à l'automne dernier : Yvon avait rendu l'âme depuis fort longtemps, ainsi que ses enfants et petits enfants, mais l'histoire circulait toujours. Mythe ou réalité ? Peu importe. En tout cas, Yvon le Terrible avait fait des émules.
Lorsque Charles et ses copains étaient fatigués, ils allaient s'allonger sur une campanule et sifflaient les jolies demoiselles papillons qui voltigeaient en minaudant.
Ce soir-là, Charles ne voulait pas rentrer tout de suite au HLM et s'était envolé seul – il avait maintenant le droit – dans une autre direction, à la recherche de quelque nouveau jeu intéressant qu'il pourrait à son tour montrer aux copains. Il mit le cap à l'ouest et se dirigea vers un gros arbre qu'il voulait visiter depuis longtemps. Sur son chemin, il aperçut une ravissante « moucheronne » occidentale esseulée qui, posée sur une feuille, profitait des rayons du soleil couchant. Elle avait un pelage roux métallisé – sûrement une bourgeoise qui avait eu la chance de naître dans une fiente de renard ! – des yeux à facettes d'une pureté cristalline, des cuillerons au nacre parfait et de petites ailes arrondies qui, en palpitant, dégageaient une fétidité très tendance. A sa vue, Charles changea de cap, s'approcha de la donzelle et amorça une parade nuptiale endiablée, décrivant des cercles au-dessus, au-dessous, puis autour de la bien-aimée, changeant de rythme à chaque tour, virevoltant, paradant, vrombissant. Il voyait déjà les photorécepteurs de sa dulcinée s’embuer, ses ailes trémuler, son doux pelage onduler comme une flamme, exhalant des remugles de plus en plus prononcés, de plus en plus obsédants. Charles se prépara à l'assaut final qui consistait à monter, monter en hurlant, sans quitter sa belle des ommatidies, puis, toujours hurlant, piquer brusquement vers elle et s'y accrocher – comme aux « sauterelles » – pour un accouplement d'anthologie. Qu’est-ce qu’il allait pouvoir se vanter auprès de ses copains !
Sans perdre sa bien-aimée des facettes, il prit donc son élan, monta, monta encore et poussa un hurlement... de terreur en comprenant qu'il venait de se coller à quelque chose de poisseux : une toile d'araignée ! Il essaya dans un premier temps de se dégager, mais plus il s'activait, plus il s'engluait, et plus il s'engluait, plus il avait peur. Prisonnier d’une épeire, oh ma mère !
L’arthropode carnivore, attiré par les vibrations de son réseau de soie, surgissait maintenant de dessous une feuille, hasardait quelques pas rapides, s'arrêtait brusquement, semblant réfléchir, puis, sans perdre le fil, avançait encore d'un trait, se laissant guider par les tremblements de sa toile, puis s'arrêtait encore... Charles comprit alors que son unique espoir, aussi minime fût-il, consistait à ne plus bouger; en restant immobile il parviendrait peut-être à se faire oublier de l'arachnide velu qui n'avait plus l'air tout à fait jeune ; la bête immonde n'était-elle pas, vu son âge, victime d'affections neurologiques, genre maladie d'Alzheimer ? Ne plus respirer, rester l'esprit calme et réfléchi : ce n'était pas le moment d'avoir une araignée au plafond !
Hélas ! L'exécrable prédatrice, discernant la moindre oscillation dans cet enchevêtrement de fils, sentait palpiter le petit cœur de la frêle créature et s’approchait inexorablement, sur ses quatre paires de pattes, tous chélicères dressés, savourant à l'avance ce repas qui lui tendait l'aorte. « Fallait-il tout boire pendant que c'était encore chaud ou en garder un peu pour plus tard ? » était son seul et terrible dilemme ! Encore cinq mouvements : le menu était repéré ; quatre : ce soir, cou de moucheron sauce chasseur ; trois, deux... Soudain, l'affreuse bête recula en un éclair et retourna illico sous sa feuille, évitant de justesse l'oiseau importun qui, faute de mieux, de son bec, s'empara de Charles par l'aile gauche, le tira de sa gangue et l'emporta dans les airs.
De boisson chaude, Charles se transformait en goûter pour couvée tardive ! C'est les oisillons qui allaient se régaler !
D'où il était, le malheureux moucheron voyait défiler le paysage à une vitesse prodigieuse. Sa dulcinée avait disparu. Il reconnut le petit cours d’eau, sa fleur de houblon – il pouvait presque faire coucou à sa maman – la roche ensoleillée, les buissons. Maintenant, on allait survoler la mare. L'oiseau, déjà, commençait à infléchir son altitude et mettait le cap sur un autre arbre : on approchait du nid où quatre jeunes becs piaillards attendaient leur pitance. Charles avait abandonné tout espoir et se demandait auquel de ces gouffres emplumés il allait faire don de sa personne. Avec l'araignée, il aurait peut-être pu parlementer, conclure un marché : lui servir d'appeau et attirer les autres moucherons vers sa toile contre la vie sauve! Alors que là, il était dans tous les sens du terme tombé sur un bec !
La décharge de chevrotine placarda littéralement le volatile contre son arbre d'adoption, faisant du coup quatre orphelins. Merci à vous, frères humains !
Charles, violemment éjecté du bec, se retrouva enfin libre, mais, l'aile gauche endommagée, il ne pouvait se diriger et perdait dangereusement de l'altitude en virevoltant au-dessus de la mare...
En bas, les poissons, tirés de leur torpeur par la déflagration, regardaient avec envie tomber du ciel cette manne providentielle à moucheronner. Charles faisait l'impossible pour retrouver l'usage de son aile défectueuse. En vain : pâteuse et pliée, elle était hors-service pour un bon bout de temps ! Encore cinq mètres jusqu'à la surface de l'eau – quatre mètres – où grouillaient les – trois mètres – monstres aquatiques – deux mètres – affamés... Un brusque et inattendu coup de vent emporta Charles et le projeta brutalement sur un caillou au bord de la mare. Pour la poiscaille gloutonne, cette histoire se terminait en queue de poisson...
Charles se retrouva entre deux grenouilles qui...chut !...somnolaient. Essayer de s'envoler était inutile avec une aile engluée, et même avec une aile en bon état, le bourdonnement du décollage aurait certainement réveillé les batraciens qui se seraient fait un malin plaisir à l’épingler en plein vol. Mieux valait se retirer sur la pointe des pattes, s'éloigner en catimini des deux têtards adultes. Charles se dirigea à pas feutrés vers un rocher ensoleillé qu'il escalada. Là, à l'abri des amphibiens, il pourrait nettoyer et réparer son aile gauche.
Epuisé, il se laissa tomber sur la pierre pour souffler enfin.
A peine avait-il déconnecté ses capteurs optiques qu'il sentit une forte haleine, un souffle fétide envahir son environnement immédiat. Redéployant instantanément ses photorécepteurs, il aperçut, juste au-dessus, la gueule béante du lézard qui plongeait sur lui.
Pour le lézard, y'a pas de lézard ! Charles désactiva à nouveau les facettes et attendit stoïquement la fin... Son odyssée se transformait en parcours de la mort. Il vit en une fraction de seconde se dérouler le film de sa vie. Son état larvaire, quelque part dans un fumier pauvre. Son enfance heureuse dans la fleur de houblon avec l’essaim familial si chaleureux. Ses copains qu'il retrouvait souvent aux « sauterelles ». Sa dernière virée dans les contrées occidentales, sa rencontre avec la belle rousse qui l'attendait peut-être en ce moment, cachée sous une feuille et encore palpitante de désir – lui avait-il au moins demandé son nom ? Et puis enfin les situations périlleuses auxquelles il venait d'être confronté, ces pièges mortels qu'il avait su éviter ; il pouvait mourir fièrement ! Même le légendaire Yvon le Terrible n'avait pas fait mieux, ça, il en était sûr ! A peine majeur, c'était déjà une fine mouche et il avait vécu pleinement sa courte vie : flirter avec une belle étrangère, échapper en quelques minutes à une araignée, un oiseau, des poissons et des grenouilles n'était pas chose commune. Ce qu'il venait d'accomplir, aucun diptère au monde ne l'avait fait ! Ah ! S’il avait eu un témoin pour colporter ses exploits, il aurait pu, lui aussi, entrer dans la légende, sous le nom de Charles le Téméraire par exemple ! Y avait-il un paradis pour les héros-moucherons ? Un lieu sublime regorgeant de riches matières organiques en putréfaction, de toutes les formes, toutes les tailles et toutes les odeurs ? Un éden où une nuée de « moucheronnes » vierges l'attendait avec impatience ? Il suffisait peut-être seulement d'y croire ! Charles pensa à tout cela et se permit un dernier sourire...
Et puis... le silence. Soudain et total. On entendrait une mouche voler. Charles observa la gueule du saurien – qu'attendait-il ? – béante et immobile, à un millimètre de lui. Aucun miasme pestilentiel n'émanait plus de cet abysse animal fixé sur lui. Les grenouilles, en bas, étaient affalées sur les pierres, comme des baudruches dégonflées. Dans l'eau, les poissons, l'œil éteint, semblaient factices, et là-haut, l'araignée, creuse comme une exuvie, pendait lamentablement. L'oiseau, tel le Phénix, s'était de nouveau matérialisé mais se tenait inerte, comme empaillé, près de son nid devenu muet. Les sauterelles, semblables à des épaves, étaient garées en épi sur les branches basses. Etait-ce donc cela, le paradis ?
Une voix puissante et métallique retentit brusquement :
« Il est dix-neuf heures trente : le parc d'attraction ferme ses portes ! Demain, nocturne jusqu'à vingt-deux heures ! Nous vous rappelons que pour les « sauterelles », il est préférable de réserver ses places et que deux manèges aériens, « la cible » et « le parcours de la mort », sont interdits aux mineurs ! Bonne soirée ! »

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Robert Droume · il y a
La chute est…décoiffante. Super!
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Evefrance · il y a
Ha ha super drôle j aurais juste mis à la place d alzeimer une grosse myopie. Bravo
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Henri Massol · il y a
Bonjour, pardon de répondre si tard… En fait, au début, je voulais parler de myopie, mais juste avant, j'ai lu que les araignées ne sont pas si myopes qu'on ne croit, et j'ai changé la myopie en alzheimer. Votre "Ha ha super drôle" me va droit au coeur, merci!!
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Myl Lacroix · il y a
Bravo, il fallait oser... Merci d'avoir voté pour "ce mot-là".