Le pacte de Philadelphie

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Lauréat
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Recherche scientifique et vécu à l'international m'inspirent des cadres et des ambiances dans lesquelles je me plais à glisser des intrigues le plus souvent inspirées de faits réels. Un pu  [+]

Image de Été 2020

Une heure déjà que la Mini tressautait sur les routes boisées de l’Ouest parisien. Anna se demandait quel coup de tête l’avait poussée à accepter ce rendez-vous loin de tout, alors que tant de clients se bousculaient pour venir à elle. Le timbre de la voix, fragile et chantant, qui révélait un âge avancé ? Une fêlure dans le ton, révélant une angoisse retenue ? Le propos n’avait pourtant rien d’original. Combien de veuves, découvrant que la fortune laissée par leur défunt mari n’était pas à la hauteur de leurs attentes, s’adressaient à elle ?
Une pancarte rouillée annonça la fin du périple. Au bout d’une allée en sous-bois qui aurait mérité une sérieuse cure d’entretien apparut une bâtisse de style Mansart marquée par les années. La peinture des volets était écaillée, le crépi partait en cloques et la mousse donnait à la toiture un reflet verdâtre. Un lierre incontrôlé s’était emparé d’un pignon.
Une dame âgée au port élégant attendait sur le perron. Exactement l’idée que s’en était faite Anna. La mise intemporelle, un gilet beige sur une robe à fleurs, dégageait un charme suranné. La coiffure d’un blanc éclatant, ramassée en chignon, et le regard bleu sombre composaient un visage avenant :
— Merci d’avoir répondu à mon petit appel. Appelez-moi Marthe.
— Et moi ce sera Anna.
— Passons à l’arrière. Nous y serons mieux.

Le 21e siècle disparut. Les pièces regorgeaient de meubles encaustiqués, de bibelots alambiqués, de dentelles, de tableaux incertains. Les papiers peints défraîchis avaient perdu leur éclat. Un parfum de menthe fraîche imprégnait l’atmosphère. Deux fauteuils en osier et une petite table constituaient le seul mobilier de la grande terrasse ensoleillée, séparée de la forêt toute proche par une pelouse à l’abandon.
Quelques instants plus tard, Marthe Le Fur déposait un plateau sur lequel reposaient deux tasses en porcelaine blanche et une théière assortie.
— J’aime ces instants plus que tout. C’est pour les préserver que je vous ai sollicitée, commença la vieille dame en croquant dans un gâteau sec.
— Comment cela ?
— J’ai peur de devoir vendre cette maison. À mon âge, on survit rarement à un tel changement.
— Une plus petite ne serait-elle pas plus commode pour vous ?
La vieille dame regarda Anna avec une sorte de pitié.
— Avec quel argent ? Ces grandes propriétés délabrées n’intéressent plus personne.
— Vous vivez ici depuis longtemps ?
— La maison appartenait à mes parents. Nous y avons emménagé avec mon mari il y a quarante ans. Il n’en a pas profité longtemps. Il est décédé si jeune.
— Vous n’avez jamais envisagé de partir ?
— J’ai eu des occasions. Mais c’était renoncer au souvenir des moments que nous y avons passés. Il était diplomate et se déplaçait sans cesse. Je l’accompagnais parfois. Je sais aussi qu’il n’était pas très sage. Les tentations sont grandes dans ce métier. Mais les liaisons ne durent pas. Et je dois vous avouer que j’ai aussi un peu profité de ses absences, ajouta-t-elle avec un charmant rire de complicité féminine.
— Qu’attendez-vous de moi ? demanda Anna, un peu gênée par ces confidences.
Le regard de Marthe s’envola vers un univers qui n’appartenait qu’à elle :
— Ce n’est qu’après son décès, que j’ai compris qu’Albert se savait malade depuis longtemps. Un jour, il m’a annoncé qu’il avait trouvé une assurance-vie sans risque. J’avais oublié cette conversation, mais trois mois plus tard une caisse est arrivée ici. Il était au Yémen, où il avait été appelé en urgence. Une jeune Américaine, une blonde grande et élégante comme la côte est sait en produire, accompagnait les livreurs. Les papiers qu’elle m’a fait signer me faisaient propriétaire de tableaux, qu’elle a pris soin d’installer elle-même au grenier.
— Vous avez dû être surprise ?
— J’étais surtout furieuse contre mon mari qui avait fait cet achat sans même m’en parler. Il s’était toujours intéressé à la peinture, mais jusque-là ses acquisitions étaient restées modestes. Il avait dépensé une somme considérable pour ces tableaux. J’étais convaincue qu’il s’était fait berner par cette demoiselle dont je ne doutais pas qu’elle était sa maîtresse, et je ne leur ai jamais accordé d’intérêt. Mais aujourd’hui, je me dis que je pourrais peut-être en tirer un peu d’argent.
Anna soupira : le même sempiternel refrain. De toute façon, son après-midi était perdu. Et cette vieille dame entre désespoir et sincérité désarmante avait touché une corde sensible.
— Je peux vous donner mon avis, proposa-t-elle.
— Suivez-moi, répondit Marthe qui semblait soudain ragaillardie.
Dans le vaste grenier, des malles, des cartons débordant de vieux documents, des bibelots, des souvenirs de voyages lointains, des piles de livres occupaient l’espace dans le désordre le plus total. Anna repéra des chevalets protégés par des housses. Un nuage de poussière obscurcit les rais de soleil quand elle les retira. Six toiles aux arrière-plans sombres, sur lesquels se détachaient des blancs sans dégradés et de rares touches colorées, apparurent dans la lumière.
Cinq d’entre elles représentaient des scènes traditionnelles de vie campagnarde, villages et champs. La texture des toiles était typique du début du 20e siècle. Le marché était saturé de ces imitations de style flamand. Le dernier tableau était différent. Il montrait un visage de jeune homme, serein pour sa partie gauche, alors que des grimaces déformaient son côté droit au point de le rendre grotesque. L’envers laissait apparaître de nombreux points de piqûre, signes d’épisodes de mauvaise conservation. Anna replaça les housses après avoir pris plusieurs clichés de chaque œuvre.
Marthe l’attendait sur la terrasse :
— Aucune valeur, je suppose ? demanda-t-elle d’un ton fataliste.
— Très peu pour les scènes champêtres. Pour le visage, je ne sais pas. Je n’ai jamais rien vu de semblable. Il faudrait faire une expertise.
— Vous pourriez vous en charger ?
— Je vais être honnête avec vous : les frais dépasseraient sans doute la valeur du tableau.
Marthe réfléchissait :
— Je peux vous proposer un marché ?
— Dites toujours.
— Je vous laisse les cinq autres toiles en échange de l’évaluation du visage.
Anna resta muette devant tant de naïveté : le compte n’y était pas. Mais la combativité de cette vieille dame dans la détresse la touchait :
— Vous avez l’art de négocier, répondit-elle en souriant. Je vais me renseigner.
Dans son petit appartement aux murs constellés de toiles de jeunes artistes prometteurs, Anna s’installa devant son ordinateur. Le tableau au visage déformé l’intriguait.
Dans la plupart des cas, le croisement de l’intelligence artificielle, des bases de données et de son expérience personnelle lui permettait de cerner les origines d’une œuvre en quelques heures. Mais quand le sommeil la gagna, elle dut se résoudre à l’évidence : le logiciel était impuissant. Il confirmait l’école flamande, fin 16e siècle ou début 17e, mais ne suggérait aucun artiste, contrairement à la pléthore habituelle. Une telle mésaventure lui était déjà arrivée quand une veuve lui avait demandé une expertise avant d’avouer que l’auteur de la toile n’était qu’autre que son mari.

Dix jours plus tard, Anna se trouvait face à la modeste devanture de la galerie que Georg Hänsler tenait depuis un demi-siècle dans une petite rue attenante au Kurfürstendamm, la grande avenue commerçante de Berlin. Elle avait rencontré Georg lors d’un vernissage à Paris, alors qu’il était au sommet de sa renommée. Ils avaient sympathisé et il lui avait proposé de compléter sa formation en Allemagne.
Le vieil expert reçut Anna dans une petite cour aménagée pour accueillir ses sculptures de bronze filiforme, une passion qu’il n’exerçait qu’en amateur, commentait-il modestement. Anna appréciait ces moments où ils échangeaient les potins, pariant sur la réapparition d’œuvres du fait de la baisse de la Bourse ou de faillites annoncées, ou sur l’avenir d’artistes que la mode pouvait en quelques jours propulser au pinacle de la gloire ou renvoyer dans les limbes de l’anonymat.
La soirée se terminait invariablement autour d’un dîner dans un lieu choisi par Georg, ce soir-là un restaurant sans devanture auquel on accédait par une courette plantée de tilleuls sur laquelle ouvrait une salle de tradition germanique. L’endroit était élégant, feutré, et Anna y reconnut plusieurs artistes et hommes politiques en vue. Son téléphone vibra. Elle aurait rejeté l’inopportune sollicitation si elle n’avait été le fait de Marthe Le Fur. Pourquoi une dame si prévenante l’appelait-elle à cette heure ?
— Mademoiselle, je suis désolée de vous appeler maintenant, mais ce soir je suis un peu perdue.
— Que se passe-t-il ?
— Un huissier est venu. Il ne me reste plus que trois mois avant d’être expulsée.
Anna se souvint qu’elle avait oublié de rappeler la vieille dame :
— Je suis désolée, répondit-elle, sincère. Je n’ai pas pu trouver l’origine du tableau au visage. Je crains qu’il n’ait pas plus de valeur que les autres.
— Je m’en doutais, répondit Marthe d’un ton résigné.
Georg remarqua immédiatement le trouble de son amie :
— Des problèmes ?
— Parfois, je déteste ce métier. Je voudrais aider une dame tout à fait charmante, mais je suis démunie. Il ne lui reste qu’une maison délabrée et des croutes qui ne valent rien.
— Tu dois t’endurcir. Tu es certaine de ton analyse ?
— Sans hésitation, sauf pour une pour laquelle je n’arrive à rien.
— Tu as des photos ? J’ai gardé quelques réflexes.
Anna fit défiler les clichés sur la tablette numérique qui ne la quittait jamais :
— Les scènes de campagne proviennent d’une école parisienne du début du 20e siècle. Aucun intérêt, confirma sans hésiter Georg.
— C’est ce que je redoutais.
— Le visage déformé me rappelle vaguement des esquisses que j’avais remarquées au musée de Bilbao, il y a une dizaine d’années.
— Tu te souviens de l’auteur ?
— L’exposition était consacrée à Jozef Van Heist, un Hollandais pratiquement inconnu né à Rotterdam au 16e siècle, mort à vingt-quatre ans de la syphilis à Vienne.
— Tu crois qu’il peut y avoir un lien entre le tableau et ces esquisses ?
— C’est peu probable. On ne lui connait que quatre toiles, toutes en collections privées. Et même s’il y avait un doute, je ne vois pas qui pourrait le lever. Il faudrait à minima comparer les matériaux et les pigments de la peinture au visage avec ceux utilisés par Van Heist. Mais comment, puisque personne ne sait où sont ses tableaux ?
— C’est en effet un bon argument.
— Si tu veux quand même creuser un peu, je peux appeler un ami conservateur à Bilbao. Il te recevra.

Joao Anteña occupait un vaste bureau d’angle meublé d’acier et de verre à l’ombre de l’immense tour Iberdrola qui sépare le musée des rives de la Ria Bilbao. Les murs étaient couverts de toiles aux flamboyants accents basques. Après s’être préoccupé de la santé de Georg, le quinquagénaire jovial et décontracté aborda l’objet de la visite d’Anna :
— Je ne suis pas surpris que Georg se souvienne de cette exposition. Sa mémoire est une encyclopédie. Mais pourquoi vous intéresser à un peintre si confidentiel ?
— C’est justement ce qui fait son intérêt pour moi.
— Les esquisses en question ont été retrouvées dans un lot après la guerre civile avec d’autres authentifiées depuis longtemps comme dessinées par Van Heist, mais rien n’en prouve qu’il en est de même pour celles-ci.
— Et ses tableaux ?
— Ils ont longtemps été la propriété d’une famille d’entrepreneurs madrilènes dont les descendants ne cachaient pas leur peu de sympathie pour le franquisme. Ils ont expédié leurs biens aux États-Unis juste avant la guerre civile. On sait que les tableaux de Van Heist en faisaient partie, car ils figuraient dans le contrat d’assurance du transporteur.
— Et depuis ?
— Les propriétaires ont émigré quelques semaines après. Tout ce qu’ils ont laissé en Espagne a été réquisitionné ou pillé. Ils ne sont jamais rentrés. Leur trace s’arrête là, et celle des tableaux aussi.
Dans une vaste salle en sous-sol aux murs recouverts d’étagères, Joao installa sur une table une dizaine de feuilles jaunies recouvertes de traits d’un gris léger. L’une des esquisses représentait un front serein aux traits réguliers, une autre le même altéré par la souffrance, et une troisième une bouche tordue sous un nez aux lignes déformées. Pour Anna, le lien avec la toile de Marthe faisait peu de doute. Elle décida d’en informer Marthe, sans toutefois raviver ses illusions :
— Je suis allée en Espagne où je pensais retrouver des tableaux possédant des caractéristiques proches du vôtre, résuma-t-elle. Malheureusement, ils ont disparu pendant la guerre avant d’arriver à Philadelphie.
— Philadelphie ? s’exclama-t-elle. C’est là où mon mari a acheté mes toiles !
Anna sursauta :
— Vous êtes sûre ?
— C’est la ville mentionnée sur les papiers que j’ai signés.
— Pourriez-vous me les transmettre ?
— S’ils peuvent vous être utiles… Je demanderai à mon voisin.
Les papiers se résumaient à un certificat de vente à l’en-tête de la « East End Gallery » et établi par une certaine Sheila Woodmann en 1980. Il y était fait mention de six toiles cédées à Albert Le Fur. Chacune était sommairement décrite sans annotation sur leur origine ni leur auteur.

À l’adresse de la galerie, on trouvait désormais le « Buffalo’s Lounge », un bar qui organisait des événements musicaux. Le gérant de l’établissement, dont l’accent rocailleux trahissait les origines texanes, répondit sans hésitation aux questions d’Anna. Il avait acheté les lieux dix ans plus tôt au propriétaire de la galerie, un certain Eddy Granger, qui habitait toujours l’appartement du dessus.

Deux jours plus tard, un taxi déposait Anna face à un petit hôtel au charme ancien au cœur du très prisé Passyunk Square à Philadelphie. L’homme à l’accent texan, décidément très coopératif, lui proposa de rencontrer l’ancien propriétaire, d’après lui toujours prêt à évoquer le passé. Deux bières plus tard, un homme âgé vêtu avec recherche se frayait un passage dans la foule bigarrée d’étudiants, de hipsters et autres artistes qui avaient envahi les lieux. Ils s’installèrent au fond d’une alcôve dans des fauteuils recouverts de buffle.
— Teddy m’a dit que vous intéressez à ma galerie ?
— En effet.
— Toute ma vie ! Au début, Fishtown était une friche industrielle. J’ai payé une bouchée de pain ce qui n’était qu’un entrepôt rempli de caisses et de carcasses de camions. Mon intuition était bonne : en quelques années, les bars, les commerces et les galeries d’art ont envahi le quartier. J’aurais préféré que l’« East End Gallery » me survive, mais les lois du marché en ont décidé autrement.
— Je m’intéresse aux toiles que vous exposiez dans les années 1980.
— À cette époque, il en passait beaucoup, et pas nécessairement de celles dont on se souvient.
— Les débuts ont été difficiles ?
— Oui, car nous n’étions pas nombreux. Beaucoup d’étudiants, puis quelques négociateurs, quand j’ai pu les payer.
— Vous souvenez-vous de Sheila Woodmann ?
L’homme se redressa en souriant :
— Difficile de l’oublier. Un jour elle a poussé la porte de la galerie. Elle était issue d’un milieu très défavorisé et avait besoin d’argent pour payer ses études. Un physique de rêve, une culture et un charme extraordinaires : elle savait jouer des trois. Elle a été ma principale collaboratrice pendant plusieurs années. La naissance de sa fille n’y a rien changé. Je ne sais pas d’où elle tirait ses revenus. Ce n’est pas avec le salaire que je lui versais qu’elle pouvait payer les gardes. Elle est partie quand elle s’est mariée, plusieurs années plus tard. Nous avons gardé des contacts. Elle m’achetait encore des toiles quand j’ai fermé la galerie. Une sorte de reconnaissance, je suppose.
— Comment cela ?
— Son mari est Sam Harper, un milliardaire de la Silicon Valley qui a fait fortune dans les services informatiques. Tous deux sont des collectionneurs avisés. Elle dirige une fondation de bienfaisance qu’elle a créée pour aider les enfants en difficulté à s’intégrer par l’art.
Une nouvelle piste s’ouvrait :
— Vous croyez que je pourrais la rencontrer ?
— Je l’appellerai demain.

Sheila Harper habitait New York, dans un appartement en bordure de Central Park. Le concierge la fit patienter dans un hall où trônait une sculpture de Botero qui semblait presque perdue dans la débauche d’espace et de cuivres rutilants. Un maître d’hôtel conduisit Anna à travers un dédale de pièces où elle reconnut des toiles qui auraient fait pâlir d’envie les conservateurs des plus prestigieuses galeries. Sheila l’attendait sur la terrasse. La vue était fabuleuse.
— Merci de me recevoir.
— Eddy m’a intriguée. Il parait que vous allez me faire remonter le temps. J’aimerais bien, mais hélas…
La vie ne semblait pas avoir été avare de bienfaits pour Sheila. Elle avait conservé ce charme et ce magnétisme dont avait parlé Eddy. Grande, les cheveux blonds retenus en un catogan, une élégance naturelle et décontractée telle qu’il était difficile d’imaginer qu’elle avait largement dépassé la cinquantaine.
— Je m’intéresse à un peintre peu connu : Jozef Van Heist.
Sheila se figea. Sa surprise ne semblait pas feinte :
— Van Heist ? Pourquoi ce choix ?
Anna avait compris que seule la franchise serait payante.
— Je suis mandatée par Marthe Le Fur.
La milliardaire restait muette :
— Vous voyez de qui je parle, je suppose ?
C’était quitte ou double. Sheila pouvait la mettre à la porte ou accepter de parler. Elle choisit la seconde option :
— Il y a si longtemps ! Mais quel lien avec Van Heist ?
— Il se pourrait que Marthe Le Fur en possède un.
Sheila partit d’un rire presque inaudible :
— Vous devriez savoir qu’il n’en existe que quatre.
— Vous vous souvenez de cette toile ? demanda Anna en montrant une photo du double visage.
— C’est l’un des tableaux que j’ai vendus à Albert, répondit la milliardaire, comme tétanisée par une vague incontrôlable de souvenirs.
— À un prix exorbitant ! Pourquoi une telle escroquerie ?
Les yeux parfaitement maquillés de Sheila se remplirent de larmes :
— Vous êtes tellement loin de la réalité !
— Quelle réalité ?
— Pouvez-vous me promettre de ne jamais divulguer ce que je vais vous dire ?
Anna s’y engagea, mais Sheila semblait encore hésiter. Enfin, elle lâcha dans un souffle :
— Cette vente n’en était pas une.
— Comment cela ?
— Je travaillais à la galerie depuis plusieurs années quand me suis retrouvée enceinte. Le père était Albert Le Fur, un homme adorable plus âgé que moi. Nous partagions les mêmes passions. Mais notre histoire était sans espoir. Il était marié et son métier l’envoyait aux quatre coins du monde. De mon côté, je voulais me consacrer à la peinture. Nous avons décidé de garder l’enfant, mais je ne disposais pas des moyens de l’élever décemment. Albert était prêt à assurer son avenir, mais il ne voulait pas que sa femme l’apprenne. Il a eu une idée. Constituer un capital en achetant fictivement cher des tableaux sans valeur. Sa femme pourrait tout juste lui faire reproche d’investissements hasardeux. Il y avait dans la réserve de la galerie six tableaux dont personne ne voulait. Eddy nous les a cédés pour presque rien. J’ai fait un faux certificat sur un formulaire de l’« East End Gallery ». Qui irait vérifier ? Je suis allée livrer les tableaux chez Albert en France. Il était en poste en Éthiopie quand la petite Audrey est née. Il est décédé peu de temps après.
— Il ne l’a pas reconnue ?
— Non, mais j’ai pu lui donner l’éducation que nous voulions pour elle. Plusieurs années après, j’ai rencontré Tom et nous avons eu deux enfants. Il a toujours traité Audrey comme sa fille. Elle mène une brillante carrière d’avocate à Washington. Nous lui dirons peut-être la vérité un jour.
Après un long silence, Sheila reprit :
— Vous pensez vraiment que l’une des toiles d’Albert est un Van Heist ?
— Plus après ce que vous venez de m’apprendre. Il me reste à l’annoncer à Marthe.
Anna se leva, mais Sheila restait immobile, contemplant l’immense poumon vert qui s’étendait au pied de l’immeuble.
— J’aimerais aider Marthe. C’est en partie de ma faute si elle se trouve dans cette situation, même si je ne regrette aucun des instants passés avec Albert. Pouvez-vous différer votre départ ?
Anna terminait son petit-déjeuner quand un SMS s’afficha sur son téléphone :
— Je vous attends à l’aéroport de Palo Alto à 18 heures. Sheila.
Après six heures de vol et une escale à Seattle, Anna retrouva la milliardaire installée à l’arrière d’un mini-van noir.
— Où allons-nous ? demanda-t-elle.
— Dans un lieu connu de rares initiés.
Le véhicule démarra alors que les stores s’abaissaient, masquant la vue extérieure aux passagers. La nuit était tombée quand il s’immobilisa. Anna eut à peine le temps d’apercevoir une immense villa aux formes cubiques surplombant l’océan Pacifique, avant que deux gardiens conduisent les visiteuses dans un sous-sol luxueusement aménagé. Un homme dans la soixantaine à la chevelure blanche flamboyante les accueillit. Il s’adressa directement à Anna :
— Vous vous trouvez dans l’une des plus importantes galeries privées du monde. J’en suis le conservateur. Très peu de personnes connaissent son existence. Inutile de chercher à la retrouver. Nos précautions sont éprouvées.
Abasourdie, Anna traversa à sa suite des salles sans fenêtres débordantes de tableaux. Que les plus grands maîtres ! Le conservateur déverrouilla une porte et ils pénétrèrent dans une petite pièce. Chaque mur accueillait une seule toile aux motifs sombres : les Van Heist ! La triste fin du jeune peintre racontée par lui-même. Malade, il avait reproduit sur la toile ce qu’il voyait sous les toits de Vienne : les tours de la cathédrale Saint-Étienne, un repas apporté par sa voisine, une nature morte, sa chambre-atelier. Le conservateur désigna des feuillets sur une table au centre de la pièce :
— J’ai imprimé les photos de votre tableau. Rassurez-vous, tout est sécurisé.
— Qu’en pensez-vous ?
— Ma première réaction a été : cela ressemble à du Van Heist. La seconde : le faussaire a bien travaillé.
Sheila semblait désorientée :
— Pourquoi nous avoir fait venir ici, alors ?
Après un moment de silence, l’homme reprit la parole :
— Pour ceci, indiqua-t-il en s’approchant de la toile représentant l’atelier de Van Heist. Que voyez-vous à côté de la fenêtre ?
— Un chevalet.
— Examinez bien la toile au-dessus, demanda le conservateur.
Anna poussa un cri :
— Un visage déformé !
Sans un mot, le conservateur se tourna vers le tableau représentant une soupe et des fruits :
— Et ici, dans l’angle ?
— Le chevalet avec la même toile !
Anna réfléchissait aussi vite que l’émotion lui permettait :
— Ce visage est donc la première peinture de Van Heist !
Le conservateur eut un geste de modération :
— La seule certitude est que cette toile était chez lui quand il a peint les autres. Mais qui en est l’auteur ? Lui-même, un ami, à moins que ce soit un cadeau ?
Il ajouta, lentement et en pesant ses mots :
— Mais ma conviction est que nous sommes face à un autoportrait de Van Heist, la moitié sereine avant sa maladie et l’autre moitié exprimant sa rage devant l’issue qu’il savait inéluctable. Quoi qu’il en soit, il faudra plusieurs années pour s’en assurer.
— Marthe Le Fur aura tout perdu depuis longtemps, objecta Anna, désespérée.
Le conservateur désigna trois chaises :
— J’ai discuté avec le propriétaire de cet endroit. L’idée d’un Van Heist inconnu l’intéresse beaucoup. Il est prêt à prendre des risques. Je crois aussi que la situation de madame Le Fur n’est pas étrangère à la proposition qu’il m’a chargé de vous transmettre, déclara-t-il en faisant glisser une liasse de papiers.
— Une proposition ? répéta Anna, prudente.
— Si ce tableau est un Van Heist, il vaut une petite fortune. Si ce n’en est pas un, c’est zéro. Il propose de l’acquérir pour une somme forfaitaire. Si un jour il est démontré qu’il est authentique, il s’engage à reverser l’équivalent à sa propriétaire actuelle ou à ses héritiers. Dans le cas contraire, il aura tout perdu et madame Le Fur sera la grande gagnante de la transaction.
— Je dois lui en parler, répondit Anna, incrédule face à la somme qu’elle avait sous les yeux.
Seule dans sa chambre d’hôtel, la jeune experte relut dix fois le contrat sans y trouver de faille. Certes, Marthe perdrait beaucoup si le tableau s’avérait être authentique, mais la proposition lui promettait un avenir serein, au-delà de toute espérance. N’était-ce pas ce à quoi elle aspirait ?

Trois jours plus tard, Anna prenait place dans l’étroite cabine du Falcon de location où le conservateur lui confirma qu’il avait mandat pour virer la somme prévue à Marthe, sauf preuve formelle que le tableau n’est pas de Van Heist. Cette condition rendait Anna folle d’inquiétude, tétanisée à l’idée d’être passée à côté de l’évidence.
Une camionnette les conduisit directement du Bourget au vieux pavillon Mansart. La vieille dame tremblait un peu dans ses plus beaux atours. Anna retrouva le grenier étouffant de chaleur et de poussière. Sans un regard pour les autres toiles, le conservateur se figea face au visage grimaçant. Ganté, il se saisit d’une loupe. L’examen semblait ne jamais devoir se terminer. L’homme s’arrêtait sur chaque détail, lâchant à intervalles réguliers des soupirs dont il était impossible de discerner s’ils étaient de dépit ou d’admiration. Enfin, sans un mot, il rabattit la housse de protection.
— Descendons, conclut-il sobrement.
Marthe attendait au bas de l’escalier :
— Qu’en pensez-vous ?
— Notre métier ne connait pas les sentiments et je dois être franc avec vous. Je n’ai aucune certitude que ce tableau a été peint par Van Heist.
— Je m’étais préparée à ces paroles. Les jeunes sont toujours trop enthousiastes, répondit-elle d’une voix teintée de reproches en se tournant vers Anna.
Pour la première fois, un sourire éclaira le visage de l’homme de l’art :
— Vous ne m’avez pas compris. Je ne peux pas affirmer que c’est un Van Heist, mais je suis tout aussi incapable d’affirmer que ce n’en est pas un. J’ai retrouvé beaucoup de similitudes avec ses autres toiles, mais aussi des différences notamment sur l’appui du pinceau.
— Vous allez me l’acheter ? intervint Marthe qui semblait désorientée.
Le sourire se fit plus franc :
— Si un jour on apprenait que j’ai raté un Van Heist, je serais la risée de mes confrères pendant des décennies. Alors, je ne prends pas le risque.
Les minutes qui suivirent passèrent comme un rêve. La toile disparut des regards dans une caisse en bois aux arêtes renforcées. Anna avait exigé que l’argent soit versé avant le départ du tableau et ils patientèrent jusqu’à ce que le montant apparaisse sur le compte de la vieille dame.
— C’est fini, la rassura-t-elle. Vous êtes désormais tranquille.
Le conservateur prit place à l’avant de la camionnette :
— À votre place, je ferais la fête ce soir, lança-t-il avec un regard complice.

Il avait raison : il n’était pas question pour Anna de laisser Marthe seule dans l’état d’excitation qui était le sien. Un peu plus tard, un taxi vint les conduire dans un des meilleurs restaurants de Paris où elle avait réservé une table en terrasse. Au dessert, après quelques verres de vin, la vieille dame remarqua d’une voix nostalgique :
— Mon mari ne m’avait donc pas menti. Ces tableaux étaient bien une assurance-vie.
Anna se figea. Elle avait oublié cette promesse d’Albert. Pourquoi ces mots envers une épouse qu’il semblait adorer malgré ses écarts, s’il savait que les toiles ne valaient rien ? Un impensable scénario se faisait jour dans l’esprit d’Anna. Et si, en fin connaisseur qu’il était, il avait deviné que le tableau abandonné dans la réserve de l’« East End Gallery » était un Van Heist ? Sa fonction d’attaché culturel de l’ambassade lui ouvrait de nombreuses portes, peut-être même celles du musée secret. La fausse vente prenait alors une autre dimension. Non seulement Albert assurait l’avenir de sa fille, mais sa femme pourrait compter sur le Van Heist quand la maladie l’aurait emporté. Il n’avait simplement pas imaginé que Marthe n’accorderait jamais le moindre crédit à ses achats, convaincue qu’il s’était fait berner par Sheila.
Admirative devant l’ingéniosité d’Albert, Anna n’en finissait pas de dérouler les hypothèses. Il restait une dernière question : quel avait été le rôle exact de Sheila ? Pourquoi l’avait-elle conduite à la galerie privée en Californie ? La réponse s’imposait avec évidence. Albert et elle avaient monté de concert le stratagème qui préserverait l’avenir de Marthe. Mais la visite d’Anna lui avait appris qu’il n’avait pas fonctionné. Même introduit sur le marché, l’authentification du Van Heist prendrait des années, bien trop tard pour que Marthe profite de sa vente. Alors, Sheila avait joué de son influence pour trouver un collectionneur qui accepterait le pari.
— Je ne comprends pas comment vous avez réussi à faire venir dans ma campagne ce monsieur américain ? Il avait l’air si important.
— J’ai cru en votre histoire. L’instinct… répondit Anna dans un rire.
Les verres s’entrechoquèrent.

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Toujours passionnant à la relecture
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Bonne chance
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Nelson Monge · il y a
Merci beaucoup Daniel pour votre fidélité.
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Joëlle Diehl-Lagae · il y a
Bravo, j'avais bien vu et je suis ravie pour vous.
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Nelson Monge · il y a
Merci Joëlle. Je suis tout aussi ravi de votre gentil message.
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Gérard Jacquemin · il y a
J'avais voté pour vous...à juste titre. Bravo!
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Nelson Monge · il y a
Merci Gérard. Ce résultat est aussi grâce à vous.
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Brandon Ngniaouo · il y a
Bravo à vous pour cette belle victoire. Content d'avoir pu contribuer en ce sens. Peut-être auriez-vous quelques secondes pour découvrir le combat de Marthe face à son cancer ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lintrepide-marthe

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Nelson Monge · il y a
Merci beaucoup Brandon. Mes félicitations pour votre émouvante nouvelle.
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Chan Jau · il y a
Bravo mon soutien!
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Nelson Monge · il y a
Merci beaucoup Chan
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Virgo34 · il y a
Je rentre d'un mois de "vacances" pour m'apercevoir que j'ai raté la finale... Mais je ne suis pas surprise du résultat... Bravo !

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