Le p'tit Richard

il y a
9 min
250
lectures
20
Qualifié

J’écris avec les pieds. Ils sont la pointe de la pointe de mon bic sur le tapis que la planète couche sous mes semelles chaque jour. Ils sont mon saphir plongé dans le disque du monde. On  [+]

Image de Automne 2015
WOP BOP A LOO BOP A LOP BAM BOOM !

Johnny releva le bras de l’électrophone qui avait l’air d’une allumette dans sa main de géant. Il se retourna vers moi en lançant un clin d’œil.

One more time, Kid ? Encore ?

Il n’attendit pas ma réponse et repositionna l’aiguille au début du disque et la fit plonger de nouveau dans la cire.

— Ecoute !

Après un court silence seulement accompagné de quelques légers craquements, le cri mystérieux surgit une nouvelle fois du haut-parleur : WOP BOP A LOO BOP A LOP BAM BOOM ! Il releva de nouveau l’aiguille du disque. Je lançais un coup d’œil vers Richard, mon petit frère. La bouche ouverte et les yeux écarquillés, il regardait fixement le disque qui continuait de tourner sur le plateau, comme ensorcelé.

— A toi maintenant, dit Johnny

Je compris qu’il me demandait de répéter ce que je venais d’entendre. Richard et lui me regardaient maintenant avec un large sourire, comme si j’allais accomplir un tour de magie devant leurs yeux. J’avalais ma salive, fermais les yeux et lançais timidement :

— Ouah bappe alou la boum bappe boum.
No, no no!No way, Kid. Pas comme ça, me dit Johnny en riant. Ta langue, là. Elle est toute molle, toute collée. Enlève la glue, Kid. Il faut que ça... que ça bounce, you see. Faut que ça saute, Kid !

Ce jour de la fin de l’été 57, je m’en souviens aujourd’hui comme si c’était hier. Ma langue était peut-être scotchée au fond de ma bouche selon Johnny, mais c’étaient nos jeunes vies toutes entières qui venaient de décoller avec ce 45 tours.

Nous étions des enfants de la ville que nos parents avaient laissés à la ferme chez leur grand-père pour les vacances d’été. Nous aimions bien venir à la campagne, Richard et moi, mais c’était la première fois que nous y retournions seuls et pour une aussi longue période depuis la mort de Mamie deux ans auparavant. Pépé, lui, c’était le genre sévère mais juste. Mais sévère ! Et avec des grosses paluches bien calleuses. Il nous réveillait tous les matins à l’aube pour l’aider à traire les vaches, et puis après le petit déjeuner, nous allions travailler aux champs ou dans la grange. Il y avait toujours quelque chose à faire : des piquets à planter, des herbes folles à arracher, une porte à réparer.

Les vraies vacances, c’était l’après-midi. Nous battions alors la campagne en culottes courtes. Je jouais encore avec beaucoup de plaisir à ces jeux qui ne seraient bientôt plus de mon âge. J’aimais surtout y tenir le rôle du grand frère que je prenais très au sérieux. J’apprenais à Richard comment faire un arc avec une branche d’arbre et une longueur de ficelle, comment tailler bateaux dans les bois morts que nous faisions flotter dans la rivière en bas du champ de Pépé. On rentrait pour goûter, morts de faim et tout crottés, salopant la cuisine ce qui nous valait à chaque fois une sacré engueulade, assortie d’une paire de taloches ou pas, selon l’étendue des dégâts.

Et puis, il y avait les Amerloques, comme disait Pépé qui ne les aimait pas trop mais les préférait quand même aux Boches. Cinq ans auparavant, ils avaient installé leur base militaire à Bourscheid, que l’on rejoignait en coupant à travers champs en moins d’une heure. Mon grand cousin Rémi avait un petit business avec la base et m’avait fait entrer dans la combine. On faisait le tour des fermes du patelin et on partait la musette pleine de fruits, légumes ou même un poulet ou un jambon à l’occasion, qu’on revendait ensuite aux boys de l’US Air Force. Ça mettait du beurre dans les épinards.

C’est comme ça que j’avais rencontré Johnny pour la première fois. Lui, c’était un géant, l’homme le plus grand que j’avais jamais vu jusqu’ici. Le plus noir aussi. Il était vraiment très noir, à tel point que lorsqu’il riait, je restais hypnotisé par le spectacle de ces dents blanches qui brillaient au centre de son visage. On aurait dit des touches de piano. Il m’avait pris sous son aile en quelque sorte, m’apprenant même quelques mots d’anglais. Et je repartais toujours avec des chewing-gums dans ma poche ou des cigarettes américaines qu’on fumait en cachette. De temps en temps, Johnny me passait une commande un peu spéciale. C’est pourquoi, ce jour-là, j’étais d’abord passé récupérer une bouteille de mirabelle chez le père Chassoulier, le champion toutes catégories de l’alambic dans la région. Et pour une fois, j’avais emmené Richard avec moi jusqu’à la base.

— Hey Kid ! T’as pensé à ma mirabel’ liquor ? cria Johnny en guise de bonjour.

Je fis signe que oui. Johnny, rassuré, s’accroupit et se pencha de façon à se mettre à la hauteur du visage de mon petit frère.

— Et c’est qui ce petit homme ? dit-il en remuant de sa main la tignasse blonde de Richard. C’est ton frère ?
My name is Richard, dit Richard tout ébouriffé en répétant les rudiments d’anglais que je lui avais donnés sur le chemin.
Hey Little Man ! Look at you ! « My name is Richard », répéta Johnny en forçant sur sa grosse voix.
Il eut un sourire pour lui-même et nous demanda :
— Dis-moi, Richard, est-ce que tu connais Little Richard ? Et toi, Kid ?

Devant nos mines ahuries, il nous fit signe de le suivre en direction de la salle des jeux du camp militaire. Il ajouta mystérieusement :

Boys, « Tutti frutti ». Vous devez entendre ce truc !

La salle n'était pas très grande et les persiennes à moitié descendues coupaient la lumière du dehors. Les murs blancs étaient couverts d'étagères remplies de livres et de boîtes de jeux, alternant avec des posters de pin-ups posant en tenue légère devant des avions de combat. Les tables étaient vides à l'exception d'une dans un coin où quatre soldats avachis étaient en train de jouer aux cartes en silence, cigarette au bec et comme anesthésiés par le nuage de fumée suspendu autour d’eux. Ils parlèrent un moment avec Johnny dans un anglais dont j’attrapais quelques mots à la volée : French, friend, Kid, Richard. Et encore cet étrange « Tutti frutti ». Puis Johnny se dirigea vers l’électrophone qui était posé sur un buffet et mit un disque sur la platine.

C'est ainsi que, quelques instants plus tard, je me retrouvais à bredouiller des « Ouah bappe alou la boum bappe boum » laborieux. Après trois essais infructueux, Johnny eut pitié de moi et se décida à laisser tourner le 45 tours jusqu'au bout de ses deux minutes trente. Toutes ces années après, je pourrais faire le malin et dire que j’avais tout saisi du premier coup : la rythmique endiablée et le piano bondissant, les breaks de batterie et le cri primal, le solo de saxophone et les paroles sulfureuses... Bref, la révolution en marche. Mais tout ça est venu bien plus tard. Sur le coup, j’ai juste eu la sensation que la vie venait de s'accélérer subitement, comme si je dévalais la grande côte du ballon d’Alsace les yeux fermés et pied au plancher.

Mon pied, justement, battait la mesure à en fendre le carrelage, tandis que le haut-parleur catapultait à plein volume la musique de cet orchestre fou aux quatre coins de la pièce. Je me sentais comme pris à l'intérieur d'une tornade, secoué dans tous les sens et seulement relié au monde par le claquement frénétique de ma semelle sur le sol. Johnny ne me laissa pas le temps de respirer et remit le disque en route à peine celui-ci terminé. Le sortilège se reproduisit à l'identique mais, alors que la chanson était à moitié écoulée, il me tapa doucement sur l'épaule :

Kid, regarde Little un peu !

Cette musique qui me clouait sur place semblait avoir l'effet inverse sur mon petit frère. Bouche bée, je le regardais s'agiter dans tous les sens, pris d'une véritable danse de Saint Guy. Richard sautait d'un pied sur l'autre, se mettait à courir en lançant ses bras dans l'espace, devant, sur les côtés, puis s'arrêtait net en tapant frénétiquement des mains ou en agitant les hanches à l’intérieur d'un cerceau imaginaire. Il s'essayait aussi à reprendre le refrain, enfin une version débraillée de celui-ci, hurlant des « na-na-na-ni » approximatifs et stridents. Cette danse frénétique finit de réveiller les soldats qui, amusés, délaissèrent leurs jeux de cartes pour taper des mains en rythme, lâchant de temps en temps un sonore « C'mon Little ! ».

Quand la musique s'arrêta une nouvelle fois, tout le monde applaudit la performance de Richard qui se jeta sur une chaise, épuisé, son visage écarlate illuminé d'un sourire jusqu'aux oreilles. Je me retournais alors vers Johnny :

— Johnny, s'il te plaît. C'est quoi cette musique ? What is it ? demandais-je en pointant l'électrophone du doigt.
— Rock'n'roll ! répondit à l’unisson le chœur hilare des joueurs de cartes.
Yes, Kid, reprit Johnny. Ça là... ce truc... c'est du rock n' roll. De la shake-ass music. Comment tu dis ça en français ? De la musique pour bouger la fesse !

Richard et moi en rigolions encore quand Johnny rangea le 45 tours dans sa pochette et me le tendit. Au premier plan, on y voyait jouer un pianiste noir bizarrement coiffé, en costume ample et chaussures bicolores, un pied à terre et l’autre négligemment posé sur le dessus du piano. Derrière lui, l’orchestre de musiciens également noirs et tirés à quatre épingles semblait en pleine action, un large sourire éclairant leurs visages. Dans le coin droit, en lettres bleues claires, on lisait simplement « Little Richard, Tutti Frutti ».

— Allez, Kid, je te le donne, dit Johnny. Et merci pour la liquor !

J’étais sous le choc. C’était sans doute le plus beau cadeau qu’on m’avait jamais fait jusqu’alors. Nous sommes sortis de la salle de jeux, saluant les joueurs de cartes et Johnny nous a raccompagné jusqu’à la sortie de la base où, ayant retrouvé mes esprits, je l’ai remercié chaleureusement. Une courte averse de pluie nous surprit sur le chemin du retour mais ça nous était bien égal. On coupait tout droit à travers champs, insensibles aux orties qui nous chatouillaient les mollets et pressés de revenir à la ferme.

Je portais la galette offerte par Johnny comme un enfant de chœur porterait une coupe en argent sertie de pierres précieuses et remplie à ras bord de l’authentique sang du Christ. Richard sautait dans les flaques à pieds joints en chantant à tue-tête « Tutti frutti – na-na-na-ni – Tutti Frutti – na-na-na-ni – Tuttiiiiiiii Fruttiiiiiiiiii – na-na-na-niiiiiiii - WOP-BOP-A-LOO-BOP-A-LOP-BAM-BOOM ! », et en faisant peur aux vaches. On riait comme des bossus en pensant que le lait dans toute la région aurait un drôle de goût le lendemain.

Arrivés à la ferme, nous avons snobé pour une fois les tablettes de chocolat Poulain et la boîte de Petit Lu cachés dans les placards de la cuisine. Nous avions faim d’autre chose et sommes allés directement dans ce coin de la salle à manger où se trouvait le tourne-disque de Mamie. Le couvercle refermé et la prise débranchée, il semblait n’avoir pas servi depuis qu’elle était partie. J’ai hésité une seconde peut-être, avec ce vague sentiment d’être au bord de faire une connerie. Mais j’ai finalement rebranché l’appareil. J’ai soulevé son couvercle et enlevé un 78 tours de Tino Rossi encore installé là et sur lequel s’était posé une fine couche de poussière. Je l’ai remplacé par le disque de Johnny. J’ai basculé la petite manette sur la position 45 tours avant d’engager l’aiguille dans la cire et de pousser le volume au maximum.

Une fois, trois fois, dix fois. A chaque fois que le morceau se terminait, nous relancions le disque. A chaque fois, l’orchestre de Little Richard se déchaînait et déposait en nous l’empreinte de son Tutti Frutti un peu plus profondément. Nous maîtrisions maintenant à peu près les subtilités de ce refrain diabolique, tout en nous lançant dans des danses de plus en plus sauvages, totalement pris dans notre délire rock'n'roll. A tel point qu’on n’a pas entendu rentrer Pépé.

Dos à la porte, je riais de bon cœur tout en me dandinant quand j’ai vu Richard écarquiller les yeux et tendre le bras dans ma direction. J’aurais dû me douter de quelque chose mais j’ai cru qu’il s’agissait d’une nouvelle pitrerie et je me mis à imiter son geste, riant de plus belle. Jusqu’à ce que mon oreille gauche soit arrachée de ma tête. Pépé m’avait attrapé et me tirait violemment à terre en criant :

— C’est pas bientôt fini vos âneries ! Et puis en direction de Richard : Tu m’arrêtes ça tout de suite. Non mais, vous vous croyez où ?

Richard alla arrêter la platine, laissant un lourd silence s’installer dans la pièce. Je glissais un regard vers Pépé qui avait viré rouge pivoine et tremblait de colère, me tenant toujours par l’oreille. Je ne l’avais encore jamais vu comme ça. Je décidais de faire profil bas mais Richard le regardait bien droit dans les yeux.

— Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? Et cette... cette musique de fous ?, dit Pépé
— Pépé, c’est les américains. Ils nous ont donné un..., commença Richard
— Je veux pas le savoir, le coupa Pépé.
— Mais Pépé... c’est... c’est du rock and roll, répondit Richard
— Je veux pas le savoir, j’ai dit ! Vous me rangez tout ça comme c’était. Et je vous interdis de toucher à ce tourne-disque !, dit-il en élevant encore la voix. Ou je vous renvoie chez vos parents.

Nous nous mîmes alors lentement à remettre les choses en place dans le salon, replaçant le 78 tours de Tino Rossi sur le plateau du tourne-disque et fermant le couvercle, tout ça dans un silence absolu et sous la menace de l’œil noir de Pépé. Une fois que ce fut fait, il nous tourna le dos et commença à sortir de la pièce en maugréant « C’est quoi encore que ces histoires de roquaine raulle...». Je commençais tout juste à respirer normalement, soulagé de nous en tirer à si bon compte quand j’entendis derrière moi la voix claire de Richard :

— C’est de la musique pour bouger la fesse, Pépé !

Mon cœur resta suspendu une seconde au bord du vide, hésitant entre la position de l’autruche et le fou rire. Je me jetais finalement tête la première dans le précipice de ce dernier, bientôt suivi par Richard, ce qui nous valut une paire de torgnoles à décoller un platane et la corvée de patates du siècle.

***

C’était il y a bien longtemps cette histoire, frangin. Sûr que tu t’en rappelles aussi. Que tu pourrais me la redérouler au débotté et les yeux fermés. Cet été-là, nous étions nés une deuxième fois tous les deux, nos deux années d’écart soufflées aux quatre vents de la campagne lorraine par Little Richard et son orchestre. Nous étions tombés ensemble dans la grande marmite du rock'n'roll, y gagnant notre cri de guerre, nos surnoms à vie et bien plus encore.

Cette musique dont j'allais faire mon métier était devenue ta vie même, t'aspirant immédiatement corps et âme, comme gobé. Une vie que t’as menée toute entière sur les chapeaux de roue, alors que j’ai bien fini par lever le pied... Une femme, des enfants, des responsabilités. Le business, tout ça quoi. Mais toi, t’as jamais vraiment ralenti le rythme, restant fidèle à l’intensité de ce baptême rock. A fond la caisse depuis lors et jusqu’à cette dernière embardée qui nous vaut cette journée pourrie.

Je repense à tout ça alors que les types des pompes funèbres descendent ton corps sans vie dans le trou anonyme de ce cimetière trop grand. Enfin, « sans vie », faut voir... Juste avant qu’ils ne ferment le couvercle, j’ai posé sur ta poitrine ce disque de Little Richard qui manquera désormais à ma collection. J’ai dans l’idée qu’à l’heure qu’il est tu sautes déjà à pieds joints dans les flaques de l’au-delà en remuant frénétiquement de la fesse. Avec toi, il fallait toujours que ça déborde, que ça éclabousse, alors, ici ou là-bas, quelle différence...

Little, t’étais plus grand que la vie elle-même, comme disent les Amerloques. Je dis pas que c’était facile tous les jours, tes conneries fulgurantes et tes sorties de route grand siècle. Surtout sur la fin. Mais je dis que ça va me manquer. Et puis qu’on s’est quand même bien marrés ! Bon, je vais pas me lancer dans un grand discours, hein. Tu te serais foutu de ma gueule. Je t’aime, frangin. C'est juste ça que je voulais dire... WOP BOP A LOO BOP A LOP BAM BOOM !

20

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

La solitude du VRP

Pim San

Encore une tournée pour des clopinettes, tiens. Le Jura, tu parles d’une région. Même en plein été, hein… Une semaine à faire les montagnes russes, tout seul dans ma voiture, à bascule... [+]