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Le Nouveau Monde

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AlbaneL

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Au début, c'était ne plus s'embrasser au lycée, au restaurant, devant le cinéma, dans la rue, sous la pluie, en public. Ensuite, ne plus se tenir la main. Il fallait éliminer les preuves d'amour. La psychose nous gagnait, jusqu'à nos appartements. À force de cacher l'amour, il n'y a plus eu d'amour. C'est comme ça qu'ils nous ont vaincus, sans se battre.

Difficile de savoir quand tout a commencé. Vous savez, il est rare qu'on vienne nous féliciter dans la rue. Rare qu'on nous dise qu'on forme un couple magnifique. On nous demande plus souvent si on a besoin d'aide. Charmant.
Quoiqu'il en soit, j'aurais du mal à vous dire quels ont été les signes annonciateurs de ce qui allait arriver. Le regard des autres... Oui, c'est exactement ça. C'est passé par les yeux. On découvrait la haine qu'on pouvait engendrer.
Ensuite, il y a eu les faits divers dans les journaux politiques. June en a ramené un, et on l'a lu pendant une heure de permanence. On s'est tous regardés, on avait peur. Quelques jours plus tard, June a quitté l'école. Il y a eu très peu d'agressions, parce qu'on n’était pas très courageux. Quand on a compris le prix à payer pour un amour affiché, on s'est dit qu'on pouvait s'en passer. Que l'essentiel était dans nos sentiments et ce qu'il se passait derrière les portes. On n'a pas compris que ce que nous modifions, ce n'était pas notre comportement en société, mais notre rapport à l'autre.

J'en ai voulu à Cléo de me tenter, de me mettre en danger. Ils avaient réussi. Plus personne ne s'aimait dans la rue, les signes distinctifs avaient disparu. Plus dur de savoir qui l'était et qui ne l'était pas, plus dur de se rencontrer, de s'adresser la parole, de se réunir, d'avoir envie les uns des autres.
Nos amis se sont séparés sans bruit. La fatigue, la paranoïa, le risque d'être vus et d'avoir mal avaient pris le pas sur les projets à deux, sur le désir. À mon tour, j'ai eu de plus en plus de réticence à rentrer chez moi avec Cléo, à supporter le regard des autres. Elle ne comprenait pas ma réaction ; Cléo avait toujours été plus courageuse et plus amoureuse que moi.
Je lui ai dit de ne plus venir, et je ne suis plus venue. On n'avait jamais connu de ruptures aussi calmes, silencieuses, donnant lieu à croire que la relation n'avait jamais existé. Ils étaient parvenus à nous convaincre que nous n'avions pas connu l'amour. C'est ainsi que le Nouveau Monde est né.

Les bouleversements de la civilisation ne s'arrêtèrent pas à la disparition des relations homosexuelles, bien qu'ils tendaient vers ce but. Le monde avait tant changé qu'il nous aurait été impossible de retrouver la moindre trace de nos amours passés. De nouvelles lois avaient à ce point modifié les règles de vie sociale, de rencontre et de réunion autour de repas, que nos rendez-vous dans des « bars », « boîtes », « restaurants » ou « cafés » nous apparaissaient comme des pratiques surréalistes. Il fallait à présent indiquer le nombre d'invités, le motif du rassemblement, la durée de l'événement. Tout était fait pour ne laisser aucune place au hasard, à la spontanéité. Le nouveau modèle nous avait affranchis de notre condition de « hippies dégénérés », comme ils disaient à la télévision. Ils parlaient d'un monde nouveau, heureux, pur. Dans ces temps incertains, il se trouvait peu de gens à ne pas espérer qu'ils aient raison, qu'ils aient la solution.

Des hommes et des femmes patrouillaient sans cesse dans les rues, n'hésitant pas à exiger le motif d'une conversation. Faire partie de la police était devenu aussi banal que d'aller à l'Université. Les « Observateurs », symboles du citoyen modèle et désincarné, représentaient plus de la moitié de la population. Les discussions téléphoniques étaient écoutées au hasard, nous ne pouvions pas être sûrs de ne pas être entendus, pas plus que nous ne pouvions être sûrs de ne pas être punis.
Vous pouvez trouver absurde qu'aucune voix ne se soit élevée. L'espèce humaine s'adapte extrêmement bien. On m'a appris que c'était une force, pourtant j'y voyais une très grande preuve de faiblesse.

Difficile de dire si la douleur que nous ressentions était liée à nos séparations amoureuses. Elle pouvait tout aussi bien être imputée à la disparition des lieux aimés, à l'arrivée de l'hiver, à la hausse des prix.

J'ai revu Cléo. Je croyais l'apercevoir à chaque coin de rue, sur chaque palier, mais cette fois-ci c'était bien elle. L'envie de m'arrêter crispait mes membres, pourtant je ne m'autorisai qu'à croiser rapidement son regard. Là où nos chemins auraient du se rejoindre où nous aurions pu nous réunir, nous excuser, une femme en uniforme nous observait.
Par la suite, j'ai lu dans un journal tombé devant ma porte par un hasard douteux, que Cléo avait été arrêtée pour « atteinte à la bonne morale ». Elle n'avait jamais oublié qui elle était, mais au lieu de l'admirer, je la trouvais stupide et faible. Être incapable de résister à ses pulsions me semblait absurde, c'était l'unique prix à payer pour la liberté. À présent j'ai du mal à croire que c'est ainsi que j'appelais l'état dans lequel nous vivions.
Se consacrer au sexe qui nous attire nous apparaissait désormais comme un luxe d'enfants gâtés ; nous pouvions très bien nous forcer un peu. Être heureuse avec un homme, ce ne devait pas être si compliqué.

J'ignorais comme réagissaient toutes ces filles que j'avais connues un jour, un soir, dans un autre monde. Parfois je croisais leur nom dans la rubrique « dissidence à la morale », sans mention explicite du crime dont elles s'étaient rendues coupables. Ils n’évoquaient jamais clairement le traitement qu'on leur réservait.
J'ai fini par penser qu'elles devaient être malsaines. Elles avaient tort de refuser le changement, de s'accrocher à ce que je percevais à présent comme des tendances obsolètes et incongrues. J'ai appris que le père d'une fille, que j'avais croisée et qui m'avait plu quelques heures, dirigeait l'unité principale des Observateurs. Aussitôt j'imaginais cet homme arrêter sa propre fille et l'envoyer dans cet inconnu d'où les dissidents ne revenaient pas. Cela n'avait plus rien d'absurde.
Si le pays n'allait pas mieux, il n'allait pas plus mal.

Dans le but de retrouver une vie en société qui me manquait, je repris contact avec des adolescents qui s'étaient adaptés à la civilisation moderne. Satisfaits de la mise en place du Nouveau Monde, ils se montrèrent réticents à mon égard. Sans doute se rappelaient-ils, sans jamais y faire allusion, de la situation qui avait été la mienne avant le Changement. Voyant cependant que je ne présentais aucune menace pour leur situation, ils m'avaient accueillie à bras ouverts. Pour une raison qui m'échappe aujourd'hui, je leur en avais été très reconnaissante.

Le Nouveau Monde était plus simple. On pouvait à toute heure du jour et de la nuit s'adresser à un agent de police. Cela étant dit, il faut admettre que c'est eux qui venaient le plus souvent vers nous, suggérant d'une voix douceâtre que telle fille devrait avoir les cheveux plus longs, un pantalon moins large, que tel garçon devrait travailler la virilité de sa voix. On rasa entièrement l'ancien quartier homosexuel, des grues et de la poussière avaient remplacés les magasins et les pavés. Ils parlaient de transformer cette vaste ruine en parc pour enfants.
Après les premières mesures d'intimidation vint le temps des grands travaux. On rénova les rues, ce qui réduisit de façon extraordinaire le chômage dans tout le pays. Chaque rue comportait un petit panneau indiquant les lieux de restauration les plus proches. Il fallait empêcher le moindre déplacement au hasard.
Nous n'avions pas à nous plaindre, mais cette prévenance démesurée provoquait en moi la sensation absurde que le Gouvernement craignait la rue. Comme s'ils estimaient qu'en tournant à droite un peu trop tôt, nous puissions être enrôlés dans une secte homosexuelle qui rendrait à nos corps et nos cheveux leurs libertés profanes d’antan.

Les mois et les semaines s'écoulaient dans une succession de faits inintéressants, de sorties rares et stériles, de cours répétitifs, d'annonces d'arrestations qui ne nous touchaient même plus.
Les naissances constituaient les seuls événements qui provoquaient en nous une certaine émotion. La vie devenait si morne que les citoyens encore célibataires s'accouplaient le plus rapidement possible dans l'espoir d'enrichir leurs existences de hurlements et de couches. Ils tentaient de faire face à la monotonie palpable du quotidien en se félicitant de ne pas être des déviants. Les heures de travail devaient empêcher les citoyens de réaliser à quel point l’existence sans Art, sans passion ni création, est vide de sens. Les musées, accusés d'exciter l'imagination, avaient été fermés ou transformés en « Institutions Morales ». La créativité avait été désignée comme coupable de tous les maux de l'Humanité.

Un jour, je prenais une collation chaude en compagnie d'une connaissance. Elle était parfaitement inintéressante, mais son visage superbe me maintenait attentive. Ce jour-là, je croisais Walter.
À l'époque de notre rencontre au collège trois ans plus tôt, nous nous retrouvions souvent dans ces « bars » qui sont à présent des tas de poussière. Je lui dois les nombreuses nuits d'amour que j'ai connues avant Cléo, et des souvenirs qui n'ont plus de prix.
Il m'a reconnue immédiatement, malgré mon teint terne et mes yeux éteints. Il suffisait d'un regard pour remarquer que tous les autres clients arboraient la même mine grise et déshumanisée que moi. Pas Walter. Tel un personnage de dessin animé arrivé par hasard dans un film en noir et blanc, il semblait si vivant qu'il en était presque suspect.
Sans m'adresser un mot, il passa devant notre table en heurtant mon épaule. Les temps avaient tellement changé que je ne m'en formalisais pas, et supposais qu'il reniait toute amitié passée entre nous pour se protéger.

Le souvenir de cette rencontre me hanta toute la journée. Je ressentais une excitation troublante, comme face à cadeau inattendu. Cet état nerveux me rappelait les prémisses d'une relation amoureuse. L'image très nette de son visage enjoué, presque souriant, me fascinait. Le sachant dans la même situation que moi, il me semblait absurde qu'il ait pu conserver son humanité en l'absence d'amour, lui qui poursuivait les garçons jusqu'au petit matin et arrivait en cours de maths les cheveux défaits et le sourire éclatant.
J'y pensais toute la journée derrière mon manuel de philosophie. L’Observatrice qui secondait le professeur jugea nécessaire de me prescrire deux heures de retenue pour « manque de concentration ». Cherchant ma carte scolaire pour la lui tendre, je sortis de ma poche un petit bout de papier rose que je voyais pour la première fois. Je le rangeais immédiatement, la couleur rose étant mal vue depuis quelques années. Sans que j'aie pu l'identifier, un bref coup d’œil m'avait permis de remarquer un petit logo qui m'était familier. Si je n'avais pas d'idée précise sur le contenu de la note, il n'y avait aucun doute sur son origine.

Assise en tailleur sur le sol de la salle de bain, j'allumais une banale lampe de poche trouvée dans le tiroir de l'entrée. Je pressentais que ce que j'allais découvrir pourrait potentiellement me mettre en danger, je prenais donc des précautions. L'atmosphère créée par le contact du sol froid, du papier serré dans mon poing et de la lumière brutale que je faisais défiler sur les murs, était plus intime que tous les contacts humains que j'avais pu avoir en deux ans. Il me fallut un peu de courage pour me décider à desserrer les doigts. Je craignais soudain de ne rien comprendre au message, ou pire, qu'il n'y en ait pas. Je dirigeais mon faisceau tremblant vers le sol.

Adresse : Pandora R.
« Une autre. »

Je reconnaissais instantanément le logo comme celui de la dernière manifestation pour l'égalité. Elle s'était déroulée quelques jours après l'instauration du Nouveau Gouvernement, et avait été suivie d'arrestations si nombreuses qu'elles avaient été rapportées dans un supplément du journal. Ce jour-là, j'observais les événements à la télévision. J'avais eu la désagréable impression d'observer un rêve virer au cauchemar de façon brutale et incohérente. Mes amis, dansant dans la rue sous le soleil, puis les fumigènes, puis la police, puis du sang, et j'avais éteint.

En ce qui concernait Pandora R – Pandora Roger –, il s'agissait d'une grande fille blonde bien plus belle et plus âgée que moi. Je l'avais rencontrée un soir avec Walter dans un bar que nous adorions. L'expression « une autre » pouvait lui correspondre, mis à part une fortune familiale conséquente, elle n'avait rien d'exceptionnel. Quoiqu'il en soit, je n'avais aucune idée de son adresse et je m'étonnais que Walter puisse penser qu'elle me l'avait donnée. J'aurais probablement pu la trouver, mais faire des recherches sur Pandora Roger dans le climat de suspicion qui régnait m'apparaissait comme une entreprise suicidaire.
Je devais admettre que le message subliminal, s'il y en avait un, m’échappait. Je restais un court moment assise dans le noir à répéter les quelques mots, et allais me coucher d'assez mauvaise humeur, avec cette impression pesante que je n'étais pas suffisamment intelligente pour comprendre ce que l'on attendait de moi.

Ni l'amour, ni la douleur, ni la frustration n'ont jamais pu venir à bout de mon sommeil. Il faut croire que c'est une bonne chose : au réveil j'entrevoyais une réponse à l'énigme du papier rose. Le fruit de ma réflexion était le suivant : il me fallait retourner là où j'avais rencontrée Pandora R. Walter connaissait l'endroit, nous y étions ensemble ce soir-là. C'était le « Long Island », dont les néons avaient souvent guidés nos pas dans la nuit.
Ce plan comportait néanmoins une faille de taille : le Long Island, comme tous les bars du quartier homosexuel, avait été rasé au cours de l'année passée, et il n'en restait probablement que quelques graviers multicolores. De plus, les travaux devaient être étroitement surveillés par les Observateurs, comme tout le reste de la ville.

Impossible de parler à quiconque de ce mystérieux rendez-vous dans un lieu qui n’existait plus. Pendant quelques jours, je ne parvenais plus à me concentrer au lycée. Je ne me donnais plus la peine de trouver agréable la compagnie de mes congénères, et récoltais des heures de retenues dont les motifs étaient souvent obscurs. Je compris assez vite qu’en modifiant radicalement mon comportement, je m’étais rendue suspecte. Deux choix s’offraient à moi : reprendre mon rôle, éviter les ennuis et oublier Walter et son papier muet, ou risquer ce qu’il me restait de liberté pour comprendre.

Le soir-même, je décidai de ne pas prendre le bus pour rentrer chez moi, et de marcher dans la ville. Il faisait chaud, la peur de me faire interroger sur cet itinéraire inhabituel me donnait des sueurs froides. Par chance, une connaissance avait décidé de fuir son heure de permanence, et tous les Observateurs étaient à sa recherche.
Comme je m’y attendais, mes pas me ramenaient de façon machinale vers l’immense ruine poussiéreuse du quartier homosexuel. Ne ressentant pas l’envie de faire demi-tour, je me contentais de décrire des cercles. J’attendais que la nuit tombe pour m’approcher. La sécurité s’avéra plus faible que je ne l’aurais crue, composée uniquement d’un Observateur par point cardinal. Peut-être avaient-ils jugé, à raison, qu’il n’en fallait pas davantage pour surveiller un tas de pierres et quelques grues.

Escalader les barrières ne me posa aucun problème, elles ne m’arrivaient pas à la poitrine. Un silence complet régnait sur le chantier. Un chat traversa le square Lancry. Je me servais de mon portable pour éclairer le nom des rues dont les plaques gisaient sur le sol. Pour le reste, la nuit n’était pas noire, et je me déplaçais sans risquer de me blesser.

En arrivant au niveau du Long Island, je m’immobilisai : un observateur me fixait silencieusement. Pétrifiée, je restais devant lui, ma vie en prison défilait devant mes yeux. Il me demanda calmement :

— Vous êtes ?

Libérée de la panique, je tournai les talons et détalai dans la direction opposée. Quelques mètres plus loin, j’avais compris. Je revins sur mes pas aussi rapidement que j’étais partie.

— Vous êtes ?
— Une autre.

L’Observateur s’écarta et désigna de l’index un large trou couvert d’une plaque de bois. Devant mon absence de réaction, il la souleva et me fit signe de descendre. Je m’exécutai, tremblante et envisageant déjà un piège dans lequel je tombais littéralement.

J’ai eu besoin de quelques secondes pour m’habituer à la semi-obscurité de la pièce. La voix de Walter s’est élevée :

— Je pensais que tu ne viendrais jamais !

On alluma une autre lumière. Devant moi apparaissait une pièce gigantesque, meublée d’œuvres d’artistes contemporains, de tapis colorés, de divers appareils musicaux. Tous les objets qui avaient pu être interdits se trouvaient dans ce salon souterrain. Walter arborait un large sourire. Il me serra dans ses bras et me conduisit devant une porte sur la gauche. Par habitude, je me sentais dirigée sous l’ancienne piste de danse du Long Island.

Walter me poussa dans une salle d’où s’échappaient des bruits de conversation, des rires, un mélange d’amitié et de flirt. J’eus l’impression de revenir dans une autre époque. Une assiette, un verre ou une cigarette à la main, ils étaient tous là. Tous réunis sous terre, faisant la fête comme s’il ne s’était rien passé.

Walter m’expliqua :

— Le père de Pandora travaille au gouvernement. Il a obtenu une baisse de la sécurité du quartier, quelques libérations et cette cave. Tu sais, le Long Island ne peut pas exister sans nous. On commence le travail de reconquête.

Je restais silencieuse, comprenant ce qu’il me disait mais pas ce qu’il se passait. Mon ami devint plus sérieux.

— C’est pas tout. C’est pour bientôt.

PRIX

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Arlo · il y a
Excellente nouvelle très agréable dans sa lecture.. J'aime.Vous avez le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir dans son humble univers un TTC "le petit voyeur explorateur" et un poème "découverte de l'immensité" dans le cadre de la dernière matinale en cavale. Bonne soirée à vous.
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Dianeso · il y a
Jolie nouvelle qui me fait penser a "1984". Je vote
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