Le mystère Gwenegan

il y a
6 min
326
lectures
11
Qualifié

L'idée d'écrire remonte à l'âge de 10 ans. D'abord, un hebdomadaire, que j'envoyais à mes sœurs. J'y racontais des anecdotes désopilantes, histoire d'oublier la distance qui nous séparait à  [+]

Image de Hiver 2021

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Le cerceau monte du sol au zénith. Puis redescend et remonte. Gwenegan tourne sur lui-même. Il tient l’instrument à deux mains comme un lanceur de marteau. On entend une sonnerie. Un peu plus tard, des enfants du quartier dévalent la pente et s’attroupent derrière la ligne à ne pas dépasser. Leurs yeux suivent l’arc de cercle et la fine pellicule de savon qui flotte dans l’air. Les bouches restent ouvertes sur ce long tunnel transparent aux reflets irisés, savant mélange d’eau et de savon. « Tout est dans le dosage ! », affirme le plus grand de la bande. « Et le geste ! », poursuit un autre. Gwenegan entend à peine les commentaires de ces connaisseurs en culotte courte. Le ciel est vide de vent sur le terrain vague en contrebas de la rue des Écoles. Gwenegan pose ses instruments sur une bâche, renverse le contenu d’un couvercle de lessiveuse qui lui sert de réservoir dans un entonnoir fixé à une bouteille. Le liquide précieux ne doit pas être gaspillé, et surtout ne pas être copié. Gwenegan est comme ça, méfiant. Il installe le tout dans une petite remorque attachée derrière son vélo. Il est bientôt 17 heures, et le dernier cartable sur le dos remonte la pente à la suite de ce drôle de convoi.
Gwenegan est simple. Il n’a pas le cerveau encombré de leçons à apprendre. La méchanceté dirait qu’il n’a pas de cervelle. La science a dit à ses parents, Hadriel et Liliana, qu’il n’y avait rien à espérer. Ils ont écouté les paroles bienveillantes du médecin de famille : « Gwenegan conservera toute sa vie l’intelligence d’un garçon de cinq ans ». Onze années ont passé et leur fils n’a pas grandi, tout comme ce bon docteur l’avait prédit. D’autres se lamenteraient de ne pouvoir emmagasiner tous les savoirs du monde, pas Gwenegan. Hadriel, si. Il est parti pour toujours, incapable d’affronter le regard de sa honte, de défendre son fils. Certain voudrait quand même démontrer à cet enfant que deux plus deux font quatre, comme Jawed, l’éducateur spécialisé qu’il voit une fois par semaine. Gwenegan n’en a pas besoin, car il sait. Et ce qu’il sait est le résultat de longues années d’essais infructueux, de tentatives échouées, de doutes. Gwenegan a une passion et un objectif : faire des bulles de savons, mais pas seulement. Il veut en faire sa raison de vivre.
Il ne sait ni lire ni écrire. Mais Gwenegan est déterminé. Tous les vendredis, Jawed lui demande ce qu’il souhaite faire, en plus des activités imposées par le centre. « Bulles », répond-il, les lèvres badigeonnées de confiture de cerise. Le goûter passé, Gwenegan et Jawed se dirigent vers l’espace réservé aux jeux d’extérieur. Ils s’assoient sur un banc. L’éducateur sort de sa housse une tablette d’un genre spécial qu’il pose sur ses genoux. L’écran s’allume.
« Devine ce que j’ai trouvé pour toi ? dis l’homme adulte à l’homme-enfant.
— Bulles ! s’écrie Gwenegan en renversant la tablette, Bulles ! Bulles ! Bulles ! »
Elle s’écrase sur le béton puis rebondit comme une balle pour rejoindre les bras de Jawed. L’éducateur n’est pas peu fier de sa farce. Un rire pathétique sort du gosier de Gwenegan, puis il arrache la tablette ballon des mains de l’éducateur et la tord dans tous les sens.
« Rends-la-moi, s’il te plaît, Gwenegan, et je vais te montrer comment faire la plus grosse bulle du monde »
Depuis deux semaines, les enfants de la rue des Écoles arrivent à l’heure chez leurs parents. Gwenegan a déserté le terrain vague. Il étudie dans le hangar qui jouxte sa maison. Oh, certes, ce n’est pas de la littérature ni de l’histoire de l’art. Plutôt de la chimie comme une recette de gâteau. Jawed lui a donné une mixture à composer. Trois fioles qu’on ne trouve pas en droguerie ni au supermarché. L’éducateur les a commandées sur la toile. Il les a reçues bien emballées dans leur papier-bulle. Gwenegan a réclamé le papier. Son jeu favori est d’éclater chacune des bulles entre ses doigts. Un autre colis est arrivé deux jours après. Jawed, fait plutôt rare, s’est déplacé pour le lui apporter. Reçu par Gwenegan dans le salon, l’éducateur explique qu’il s’agit sans doute d’un cadeau de bienvenue ; il ouvre le paquet devant son élève. Deux bâtons, une corde, deux cordelettes et un anneau sur lequel est fixée une amulette. Les deux hommes demeurent perplexes devant ces objets disparates.
« Je suis désolé, Gwenegan, le magasin a fait une erreur. » Puis une notice à l’intérieur sur laquelle est dessiné un schéma de montage. Aucune autre inscription. Jawed remet le tout dans le colis. « Je vais le renvoyer… ». Soudain, Gwenegan s’empare du paquet, court jusqu’au hangar et s’enferme à l’intérieur. Il n’en ressortira pas. La porte est fermée à clef. Inquiet, Jawed tambourine jusqu’à ce que la mère de Gwenegan arrive, essoufflée.
« Mon chéri ! Ouvre ! Il faut rendre le paquet à Jawed. »
Le silence s’éternise. L’éducateur grimpe sur une échelle murale qui mène sur le toit, à côté d’un vasistas. À l’aide d’une pierre, il casse la vitre et descend à l’intérieur en s’agrippant aux rayonnages. L’atelier est vide. Jawed ouvre la porte pour laisser entrer Liliana. Gwenegan n’a pas pu sortir par la fenêtre de toit, elle était fermée de l’intérieur. Liliana fouille dans les placards, sous les machines agricoles. Son fils, le colis et son contenu restent introuvables. Jawed remarque sur le sol une flaque. Entre le pouce et l’index, il frotte un peu du liquide visqueux et incolore.
Une heure s’est écoulée depuis la disparition de Gwenegan. La Gendarmerie alertée ne fera pas mieux que Jawed et Liliana. Les investigations auprès du site de vente en ligne se sont révélées infructueuses. Le responsable qui a reçu la commande de Jawed a déclaré qu’un seul colis a été envoyé : celui des trois flacons pour préparer la mixture. Pas de deuxième colis. Des sondages dans les murs et le sous-sol du hangar n’ont rien donné. Force est de constater qu’aucune explication tangible ne peut permettre à qui que soit de savoir ce qu’il est advenu du jeune handicapé.
De retour au centre, Jawed se remémore l’après-midi passé avec Gwenegan. Il note chaque moment, chaque geste sur une feuille de papier. Il bloque sur un évènement : le schéma de montage. Il ne l’a pas regardé plus que ça. Et Gwenegan n’a eu que très peu de temps quand il s’est enfermé dans le hangar. Pas plus de quinze minutes. Comment se fait-il que lui, Jawed, dont la spécialité est d’éduquer par la manipulation des objets, n’arrive-t-il pas à résoudre ce qu’un enfant de cinq ans a réussi en si peu de temps ? « Serait-il Asperger ? ». Gwenegan, un autiste ? Rien dans son comportement n’a jamais concordé avec cette hypothèse. Il efface cette idée de son esprit. Pourquoi la disparition de Gwenegan aurait-elle un lien avec ce mystérieux colis ? Il n’a pas été retrouvé, certes. Cela est suffisant pour en faire un indice, lui a dit l’enquêteur. Jawed se connecte sur son ordinateur, puis il retourne sur le site par lequel tout a commencé. Et il note précisément la fameuse recette, intitulée La Sauce :
— Mélanger 250 ml d’eau chaude (chauffée à la bouilloire) et 250 ml de produit vaisselle Dawn Manual Pot & Pan.
— Ajouter 4 grammes de levure chimique (environ une cuillère à café), ajouter la poudre progressivement en touillant doucement pour bien la disperser.
— Ajouter progressivement 2 grammes de J-Lube (une cuillère à café aussi), toujours progressivement et en touillant lentement, mais fermement. Le liquide va s’épaissir.
Jawed clique sur le bouton pour passer commande des produits entrant dans la composition de La Sauce. Ce qu’il a déjà fait plusieurs fois avec les enquêteurs de la Gendarmerie, ceux-ci pensant que Jawed aurait pu être redirigé sur un site frauduleux. Mais quel rapport avec la disparition ?
Au Centre, l’ambiance est délétère. Le directeur a convoqué l’éducateur plusieurs fois en une semaine. La Gendarmerie aussi. Jawed se sent responsable de quelque chose, mais il refuse d’alimenter la rumeur montante qui ferait de lui un potentiel coupable. Responsable d’avoir laissé Gwenegan s’enfermer dans le hangar, oui, de ne pas avoir su le convaincre de lui ouvrir, oui. Mais coupable d’un enlèvement, « Ça, jamais ! » Le directeur l’a menacé de le virer, « Il y va de la réputation de notre établissement ! Vous n’aviez rien à faire dans la maison d’un patient. C’est contraire à notre règlement. »
Ce matin Jawed va récupérer le colis, tout comme il l’avait fait pour Gwenegan. Trois flacons enveloppés dans du papier bulle. Il sourit, imagine les doigts de Gwenegan claquant le papier. Clac ! Jawed rejoue la scène. Clac ! Clac ! Clac ! « Bulles ! Bulles ! Bulles ! » Jawed se retourne, croyant avoir entendu Gwenegan. Son imagination lui joue des tours. À moins que ce ne soit les émotions qui le bouleversent au point d’entendre des voix. L’éducateur reprend la recette et suit scrupuleusement ses indications. La mixture finale a la consistance d’un liquide visqueux. Comme la flaque retrouvée dans le hangar.
Deux jours plus tard, Jawed reçoit un récépissé de la poste : un colis l’attend. L’éducateur hésite. Doit-il prévenir la Gendarmerie ? Si l’histoire se répète, alors il y a peut-être une chance de retrouver Gwenegan en remontant la trace de ce mystérieux colis. Jawed n’y tient plus. Il court récupérer son paquet. Il y a bien l’indication de l’expéditeur, le site de la première commande. Mais une deuxième étiquette la recouvre en partie, ce que l’éducateur n’a pas manqué de faire remarquer au postier. « Étrange. Ce colis n’aurait jamais dû arriver jusqu’ici. La mention de l’expéditeur doit être complète. Vous pouvez le refuser ! » lui rétorque l’agent. À peine celui-ci a-t-il fini sa phrase, que la porte du bureau de poste se referme sur Jawed galopant dans la rue avec son paquet sous le bras.
« Deux bâtons, une corde, deux cordelettes et un anneau sur lequel est fixée une amulette. », crie Jawed dans son téléphone. L’enquêteur lui répond de ne rien toucher. Une équipe va venir récupérer les objets pour les analyser. L’éducateur découvre au fond du colis, un schéma. Le schéma. « C’est très simple, mais je ne vois pas à quoi ça sert ». Jawed oublie les consignes du gendarme et commence le montage.
Installé dans le jardin derrière son immeuble, un bâton dans chaque main, Jawed trempe la corde dans la mixture. Le poids de l’amulette donne à la corde la forme d’un triangle, dont deux des sommets sont fixés aux bâtons par une cordelette. Puis dans un mouvement montant vers le ciel, la corde met au monde une bulle qui n’en finit pas de grossir. La sphère semble flotter dans l’air sans vent. Un bruit de sirène se fait entendre. Des portières grincent. Jawed tend la main vers ce globe en suspension. Il peut le toucher sans qu’il n’éclate. Il semble même qu’il peut le traverser. Le gendarme sonne à la porte de l’immeuble. De sa fenêtre, un voisin indique à l’enquêteur qu’il trouvera Jawed dans la cour. Jawed croit entendre la voix de Gwenegan quand la paroi d’eau savonneuse finit par l’entourer complètement. Arrivé sur les lieux, le gendarme ne verra qu’une flaque d’eau et puis rien d’autre.
11

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !