Le mystère de la malle sanglante

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Ecrire par nécessité, par tristesse, par bonheur. Chaque jour, au jour-le-jour. Ecrire à s'oublier, pour retrouver l'intime de soi même. Ecrire de certitudes, de doutes, d'espérance et pa  [+]

Jean Dupont – nommons-le ainsi par souci d'anonymat – vociférait intérieurement contre la crédulité de ces spectateurs qui applaudissaient à tout rompre le tour que venait d'exécuter devant eux une espèce de mage totalement ridicule dans sa grande cape scintillante, démonstration fastueuse d'une prétention hypocrite à séduire les foules, avec ses gestes précieux et la langueur toute en ironie de quelqu'un qui va vous en remontrer, œil de velours et rictus charmeur !!!!
Pensez donc : ce mystificateur faisait entrer dans une sorte de sarcophage d'environ deux mètres de long sur quatre vingt centimètres de profondeur une jeune et jolie personne toute en sourire, refermait le couvercle sur cette dernière et entreprenait – pas moins ! – de tronçonner le tout – femme et mobilier - au moyen d'une énorme scie circulaire sous le regard horrifié et les cris de terreur d'une population réjouie cependant d'assister à un tel spectacle. Puis cela fait, avec autant de flegme que s'il se fût agi d'un banal bricolage, il réunissait les deux morceaux, reconstituant à l'original cette malle qu'il prétendait mystérieuse dont, quelques temps après, ressortait indemne la belle et radieuse demoiselle, sous les clameurs d'une assistance bien naïve. Car, sans même avoir à y réfléchir très longtemps, il était évident que la jeune femme ne pouvait pas avoir été recollée en un temps-record, pas plus que ce soit-disant mage ait pu bénéficier à chaque fois du concours de deux de jumelles identiques, sacrifiant l'une et restituant l'autre intacte. Et d'ailleurs d'où cette dernière serait-elle sortie, quand aurait-elle été dissimulée : avant, après le découpage ? Cette explication au demeurant coûteuse en vies humaines et exposant le mage aux foudres de la justice, n'était pas vraisemblable non plus. Ces jeunes femmes auraient-elles été prévenues de ce qui les attendait ? Ou bien, peut-on imaginer qu'une personne sensée accepte de se prêter à une telle exhibition sans que ne lui fût donnée la garantie pour elle-même d'en ressortir indemne ? Sur le fond et la forme, la démonstration de ce mage présentait trop d'incohérences pour accepter sans un minimum de contestation logique l'explication suggérée par la finalité de ce tour : enfermement, découpage, recollage, résurrection. La solution était ailleurs que dans cet imbroglio pseudo-magico-mécanique qui était jeté en pâture à l'inintelligence populaire. Alors, décision fut prise : « moi Jean Dupont j'irai chercher la réponse à cette énigme au cœur même de celle-ci et ainsi, à la face du monde, je démontrerai que ce numéro est truqué et que personne n'est ni coupé, ni régénéré ». Jean se sentait happé par cette Nécessité, ce Devoir, cette Obligation morale de dénoncer l'escroquerie, qui là, sous ses propres yeux incrédules, avait battu tréteaux sans vergogne. On devait Savoir, il ferait Savoir. Alors ce soir même il s'introduirait dans l'antre du magicien et puis....

Ainsi fit Jean.
Il avait déjà, et sans qu'il ait prévu son expédition, repéré l'endroit en quelque sorte du fait qu'il avait assisté aux représentations. Il connaissait – certes imparfaitement – la disposition du lieu et il ne doutait que cela suffirait à l'orienter. Après tout, les grandes découvertes sont autant le fruit d'une préparation minutieuse que d'une improvisation hardie, et l'audace permet souvent de pallier les lacunes de la connaissance qu'un savoir encyclopédique n'aurait pas couvert. Alors, tout vêtu de noir ( Pour plus de discrétion ), chaussé de baskets ( Pour plus de silence ), équipé d'une corde ( On ne sait jamais ), muni d'un couteau suisse ( A tout hasard ) et d'une torche électrique ( Évident ! ) il s'approcha nuitamment du théâtre, bâtisse sombre, ironique si elle n'était menaçante entre ces colonnes néo-corinthiennes ; ainsi, pénétra-t-il en ce lieu dévolu à devenir désormais le champ de ses exploits, celui de la Vérité enfin rétablie. Jean traversa la salle réduite au mutisme en enjambées précautionneuses, puis il monta sur la scène avec autant de délicatesse: il ne fallait pas effaroucher l'ennemi dont il aurait tout à redouter si l'exaltation de sa Mission ne l'emportait sur une crainte somme toute logique. « On n'est jamais trop prudent » se dit Jean en son for intérieur...A peine avait-il écarté le lourd rideau, que là, dans le rayon blafard de sa lampe, inerte et narquoise, l'infâme machinerie se découvrit à ses yeux. Quelle présence pitoyable, pensa-t-il ! Elle qui se veut magistrale, mystérieuse, la voici, sorte de chose sans attrait; que cette table est niaise, que cette boite est ridicule quand le faste d'une démonstration trompeuse leur fait défaut ! Le pathétique le disputait au méprisable, le grotesque à l’inénarrable ! Jean s'en approcha: menaçante, la scie circulaire semblait attendre une découpe sanglante. Il passa un doigt sur la lame : misérable duperie, honteuse farce elle était en bois, un bois qui imitait parfaitement le métal, certes, mais en bois tout de même ! Jean Dupont se sentait pousser des ailes; le bien-fondé de son intuition se confirmait, ce tour de magie puait à plein- nez la tromperie. Il ouvrit la boite; et là stupeur: elle disposait d'un double fond; en fait à mi largeur un miroir dissimulait une cache assez spacieuse pour qu'une personne puisse s'y glisser en même temps qu'il augmentait l'illusion de profondeur par la réflexion des parois. Le montage était certes ingénieux et hormis l'intention revendiquée par l'exécutant de faire croire que son assistante était coupée-recollée, Jean Dupont aurait volontiers applaudi au spectaculaire de ce tour. Mais la réalité devait être révélée, et l'attrape-nigaud dénoncé. C'est pour cela qu'il était venu. La victoire, que dis-je, le triomphe était à portée de main. Il en était sûr ! Pourtant, s'il disposait des ingrédients, l'homme n'avait pas encore découvert la recette et c'était bien cela qui lui importait : comment est-ce que ça se passe ? Alors une idée géniale lui vint à l'esprit : il allait se glisser dans le coffre, mettre le mécanisme en marche et ainsi, enfin, désormais, alors, évidemment, il Saurait....

Et personne ne comprit jamais comment un inconnu entré là on ne sait pourquoi, avait pu être coupé en six morceaux par un mécanisme innocent tout juste bon à réaliser un banal tour de foire.
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