LE MUSICIEN QUI NE JOUE PAS

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Le musicien, lorsqu’il ne joue pas, s’étiole, se racornit. Un musicien ne jouant pas ! Non-sens ! Comment est-ce possible ? Pourquoi est-ce possible ? Je veux dire ici les tourments du musicien non-professionnel. Mais passionné. Toujours. Il y a que la vie ne prête pas automatiquement les dispositions nécessaires à tout. Il y a parfois que le musicien n’est pas suffisamment présent à « sa musique ». A tort ou a raison. Bien malin celui qui s’octroiera le droit de juger. Comme il y a que la providence accorde ou « désaccorde » ses allégeances selon son bon gré... Comme dans tout domaine. Il n’en reste pas moins que le musicien, lorsqu’il ne joue pas, s’étiole, se racornit.
Pêle-mêle, il y a ses projets qui tombent à l’eau, son téléphone qui ne sonne plus, les relations humaines entre musiciens difficiles à gérer, il doit composer avec ses obligations familiales et professionnelles, les endroits pour se produire qui sont de plus en plus rares, la société globalement qui néglige insidieusement la culture, il y a enfin et surtout son orgueil minimum, légitime à ne pas jouer dans n’importe quelle circonstance et n’importe quelle musique ; de celle qui lui procure encore ce plaisir si particulier de se voir embrasé par les étincelants feux de la rampe... Rongeant sans commune mesure son frein, avec amertume, il avance tout de même, un pas en avant, deux pas en arrière ! Songeant non sans nostalgie à ses prestations passées qui lui ont apportées tant de ces sensations de bonheur, désormais évanescentes dans les corridors de sa mémoire et même de son corps... Il vit dans une certaine frayeur à l’idée que c’était peut être là ses derniers moments de jubilations, de vibrations liés à son art. C’est aussi que son humble mais authentique générosité le poussait à ce que ceux-ci s’accomplissent dans un partage avec son public. Son cœur ne lui faisant jamais défaut ! Parallèlement, sa crainte de constater son niveau technique régresser le démoralise, cette idée lui étant insupportable. Il excelle par contre dans une chose : l’art de ruminer de viles pensées ; bien peu constructives la plupart du temps : et si ses meilleures cartes avaient déjà été jouées ?!! Et si ses meilleurs épisodes musicaux n’étaient pas devant mais derrière lui ?!? Et si l’âge d’or de son parcours était désormais tari ?! Il remet en cause sa condition même, médite douloureusement sur sa sensibilité, la passion, ses fruits et ses sacrifices, le prix à payer pour continuer à l’exercer.... Le désenchantement le guette, pour ne pas dire le désespoir... Un pan à sa vie dans lequel il avait placé beaucoup d’attentes et de sens, s’écroule lentement... Bientôt la résignation le gagne... Il souffre de n’être qu’ « auditeur » de la musique des autres et non plus « acteur », encore moins de la sienne !
Il doit se ressaisir, il n’a d’autres portes de sortie ! En vertu de sa relative lucidité mais aussi de la virulence de sa passion, libre à lui désormais de trouver quelques motivations pour s’accrocher aux « railleries » de sa destinée, persévérer, modifier son cap et ses choix peut être mais continuer en tout cas. Ou pas. Impuissant, sa confiance en lui commence par se dissoudre dans un dédale de questionnements... Il devient un « monument » de compromis, le souci d’être « entier » à son art le taraudant, il redoute de n’être plus que l’ombre de lui-même... Peintre sans peinture. Sculpteur sans matière. Navigateur sans destination. Messager sans message. Lumière sans décor ; dans un monde mécanique, gris et muselé devenu sourd à ses angoisses...
Mille explications cohérentes existent pour le culpabiliser de cette situation, mille autres pour l’en dédouaner. Sans parti pris, je veux témoigner ici de l’état de fait... Triste, lorsque le musicien ne joue pas. Celui-ci devra quasiment passer plus de temps à se motiver de jouer qu’à jouer réellement. Sombre, pénible et ironique état des choses... Car la réalité du musicien lambda est tout sauf la bohème niaise et romancée qu’on a bien voulu toujours nous dépeindre. Cette image d’Épinal mièvre, iconoclaste et si éloignée de la réalité !
Il y a que chaque matin, lorsqu’il se lève, nonobstant la véracité de sa passion qu’il sait intacte, le musicien doit inlassablement triturer son inventivité pour déployer ses ailes, au nom d’une certaine ambition, trouver tous les trésors du monde pour croire en lui, sa condition, son rôle s’il a décrété qu’il en avait un, et avoir l’outrecuidance de se dire que le monde a besoin d’humains tel que lui. Pour avancer lui-même et, l’a-t-il réalisé, pour faire « avancer » le monde... A l’instar finalement de tous les artistes. Et que sa passion vaut la peine d’être exercée. Jusqu’au bout. En n’oubliant jamais qu’il est condamné à être « double ». Car le musicien est un animal majeur rongé par de trop nombreux modes mineurs...
En tout cas, ce soir, des symphonies d’étoiles ne suffiront pas à combler l’absence du musicien qui ne joue pas ; il manquera quelque chose... Le son à la « poésie du rêve », quelque chose de la sorte...
Car, si le musicien ne joue pas, le monde s’étiole, se racornit...

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