Le mot envolé

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Mon nom est Actinea. D’apparence humaine, je suis l'ultime spécimen d’une créature marine disparue il y a 500 millions d’années. Mon espèce a muté pour quitter les océans devenus hostiles  [+]

Image de Printemps 2014
Ce matin au lever j’ai remarqué que j’avais perdu le mot. La panique entra alors dans le lit. Je la sentis monter sous la couette et étreindre mon ventre. L’asphyxie me guettait. J’ai bondi pour échapper aux bouffées anxiogènes qui comprimaient mon diaphragme.

Hagard, je me précipitai vers le lavabo. Je me penchai et passai mon visage sous l’eau glacée à plusieurs reprises. Le niveau d’eau montait... le bouchon était en place. Je tirai la chaînette perlée et regardai le flux disparaître. Et si le mot était parti par là ? Je me sentais désorienté. Le tourbillon liquide s’enroula vers la droite autour du trou. Figé devant la vasque vide, je pensai très vite : l’hémisphère Nord, je me trouve dans l’hémisphère Nord.
Le miroir me renvoyait l’image d’un spectre ébouriffé et mal rasé. Je le reconnaissais néanmoins. Je me décrochai les mâchoires en articulant les trois syllabes à voix haute : « Sé... bas... tien. »

Je fixai mon jumeau inversé de longues minutes comme pour sceller son identité à jamais. Ce faisant, une ombre se matérialisa à la droite de mon reflet. C’était une silhouette féminine, tout droit sortie de la jaquette noire et jaune des vieux polars de Gallimard. Elle tendit le bras vers moi et, avec un bâton de rouge, elle écrivit quelque chose sur la surface polie. Puis elle disparut en un instant. Sidéré, je vis mon prénom barbouillé s’effacer lettre après lettre comme si le film se rembobinait.

Je débouchai le tube de dentifrice. La pâte forma un lombric bleuâtre au creux de ma main gauche.

Je fis un rictus à la face aux joues grisées par la barbe naissante, aux pommettes qui saillaient sous une peau presque diaphane. Une veine bleuâtre tressautait sur sa tempe. Il grimaça. Un instant dérouté, je me demandai qui était ce sexagénaire au faciès amaigri.

La pâte collait sur ma paume. Je trempai mon index dans le dentifrice et inscrivis maladroitement mon prénom au haut du miroir. Cela allait sécher et demain je pourrais le lire. Demain et après-demain...

Mais le mot, lui, avait bel et bien disparu. Je l’avais écrit avant de m’endormir pourtant, tout fier. Sous le lit, je n’ai déniché qu’une de mes pantoufles et quelques gros minons de poussière. Cela m’a surpris, je pensais les avoir chassés avec mon plumeau la veille. Mais était-ce bien hier ?

Le mot... Il était tout : un phare dans la tempête qui s’était abattue sur moi. Mais, sans lui désormais, les bourrasques quotidiennes menaçaient de me renverser.

A cet instant, le mot était envolé mais pas sa signification, sa portée symbolique. Son absence me remplissait tout entier. Un mot vide de sens est sans substance, sans moelle mais il existe. Mais le sens vide de mot est sans refuge, condamné à une errance sans fin.

L’histoire du mot perdu s’était entremêlée à la mienne. Il était comme le lierre qui s’enroule autour du tronc. Il pouvait renverser même un chêne. Il s’était ancré dans ma tête à mon insu quelque deux décennies auparavant. A l’époque, il avait simplement rejoint les innombrables tags apposés sur les couloirs tortueux de ma mémoire.

La première fois que j’entendis le mot, il sortit de la bouche d’un ami. Ses trois syllabes se mêlaient à des rires moqueurs, à des tintements de verres de bière qui résonnaient en bruit de fond, comme des réminiscences de jeunesse insouciante. J’aurais pu l’appeler « mon précieux » dès l’instant de sa gravure dans mes souvenirs. Mais alors je ne savais pas ma destinée. Ce n’est qu’il y a six mois que je l’ai déplacé dans la catégorie des « importants ».

Le mot n’était pas commun. Ni nom, ni pronom, il était pourtant sujet. Il n’avait aucune ambiguïté ni double sens possible. En fait, il ne prenait tout son sens que lorsqu'on le liait à un autre mot de la même famille. N’étant pas un adjectif, il ne qualifiait pas ce deuxième mot mais restreignait le cadre de sa définition tout en la complétant. Ce deuxième mot, son frère siamois en quelque sorte, je ne l’avais pas oublié. Je me demandai d’ailleurs si celui-là ne serait pas le dernier qui resterait quand tous les autres se seraient envolés.

Créée quelques semaines après l’annonce de la nouvelle qui bouleversait ma vie depuis plusieurs mois, la catégorie « importants » était en majorité constituée de mots de la même nature. En fait, ils contenaient à eux seuls tout le sens que peut avoir une existence somme toute banale. Sur le point peut-être de la perdre, ou tout au moins de me perdre, je trouvais alors qu’ils avaient, mieux que d’autres, donné un sens à ma vie.

Je quittai la contemplation de mon double et partis faire face à ce que j’appelais « le Mur du Souvenir ». C’était en fait un des murs de ma chambre. Il était porteur. Je le savais car quand l’homme à tout faire de l’institution était venu faire son travail, il avait pesté contre moi :

— Vous m’embêtez vous alors... Qu’est-ce que cela change ce mur-là ou un autre ?... De toute manière dans un an vous...

Il s’était arrêté. Le directeur venait de lui donner un coup de coude en l’interrompant :

— Monsieur Martin désire son tableau d’affichage à l’opposé de la fenêtre Est. Il a ses raisons. Merci José de respecter ce désir.

Bourru, José avait fourré ses mains dans les poches de sa salopette. Il avait ensuite tourné les talons en maugréant :

— C’est vous le patron. Je vais chercher ma perceuse frappeuse. A vous d’avertir les autres pensionnaires. Certains vont prendre le bruit pour les Trompettes de Jéricho. Enfin... ceux qui se rappellent leur catéchisme.

José avait donc suspendu un grand panneau d’affichage blanc sur le mur Ouest. Ainsi, quand les premiers rayons matinaux d’hiver pénétraient par la fenêtre, le « Mur du Souvenir » baignait dans une lumière douce. Il me donnait ainsi depuis déjà trois mois une raison suffisante pour me lever.

Je savais que le mot n’y était pas. Alors je ne le cherchai pas. Le « Mur du Souvenir » était couvert de photographies en couleur, toutes des portraits. Quelqu’un, ce n’était pas mon écriture, avait ajouté sur chacune au marqueur noir le nom et le prénom de la personne ainsi que un ou deux détails parfois.

Mais, à côté de ces instantanés de vie, il y en avait un qui faisait tache presque. Il était curieusement entouré d’un épais cercle noir. C’est lui que je fixais intensément. Son style était particulier :

Il représentait le buste d’un homme mûr, dans la soixantaine. De type indo-européen, il avait la peau pâle. La photographie était en noir et blanc mais semblait être une gravure ancienne. Le personnage avait un air d’un autre temps. Il portait une moustache poivre et sel très fournie comme celles que l’on portait au début du 20ème siècle. Je trouvais qu’il ressemblait à un mélange de George Clemenceau et de Gandhi. Il n’était pas chauve mais ses cheveux blancs étaient rasés de très près, mettant en évidence la forme ronde de son crâne. Son air foncièrement bon respirait l’intelligence. Sa bouche souriait. Ses yeux clairs étaient surmontés d’un binocle maintenu par un pince-nez. L’objet désuet était pourvu d’une chaînette. Celle-ci longeait la pommette droite puis le maxillaire. Elle passait devant le col empesé mais très étroit et petit de la chemise. De ce col démodé émergeait un large nœud de cravate, un nœud simple apparemment. Les vêtements étaient tous blancs : la chemise, la cravate mais aussi la blouse qui les recouvrait.

Outre le fait qu’il s’agissait d’une photo de presse soigneusement découpée, que l’épreuve noir-blanc datait manifestement d’un siècle, sa singularité la plus frappante était qu’aucun nom ne figurait dessus. L’individu au lorgnon était le seul anonyme du « Mur du Souvenir ».

J’observais les autres photographies en couleur. Un groupe d’entre elles avait été encadré au feutre rouge. Au-dessus trônait le titre « Importants ». Il y avait là cinq visages qui me fixaient. Avant, il y en avait bien plus. Mais il avait fallu faire une sélection. Certains avaient dû quitter le cadre rouge. Je m’estimai heureux d’avoir encore ces cinq-là. Je les appelai le « Club des Cinq ».

Je retirai l’aimant qui retenait l’un des membres du « Club ». Je n’eus pas besoin de lire, je savais ce qui était écrit : « Jacques Bornant, ami de longue date ».

Le portrait sur papier glacé, en pied cette fois, montrait un cinquantenaire de taille moyenne en combinaison de ski, bâtons en mains et lattes prêtes pour la glisse. Il faisait la pose devant un sommet mythique : le Cervin. Le gaillard bien nourri montrait une face poupine aux grosses joues rouges. Il avait compensé la perte capillaire totale par un collier de barbe rousse parfaitement taillé. Je souris à mon ami.

Je remis Jacques à sa place à côté d’Emma et de Charlotte, mes deux filles. Elles me manquaient. Je les voyais trop rarement. Cela m’inquiétait. Dessous, il y avait Blaise, mon neveu, un gentil garçon qui venait me voir chaque mardi... ou était-ce le mercredi ? Enfin, le dernier cadre contenait Noah, mon petit-fils de deux ans, un bambin bouclé qui gigotait tout le temps.

Je soupirai. Je n’avais pas le cœur à contempler le « Club des cinq ». C’était l’inconnu en noir et blanc qui me taraudait l’esprit.

Je détachai l’image surannée de son support et m’assis dans le fauteuil en cuir patiné que j’avais placé sous le panneau d’affichage. Il remplissait là complètement son rôle. Rare objet fétiche de mon passé, il était disposé ainsi pour permettre aux souvenirs de s’aviver dans un confort cosy que seul le cuir de grande qualité peut offrir.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté ainsi à contempler le portrait. C’est un blanc total. Je ne sais plus.

— Ah Monsieur Martin, on vous attend dans la salle à manger. Vous n’avez pas faim aujourd’hui ?

Je levai les yeux, surpris. Un grand noir au sourire plein de dents blanches était penché vers moi. Il me semblait le reconnaître. Je ne savais pas son nom.

— Regardez Monsieur Martin ! On a trouvé ce papier dans le jardin. Il est mauve. C’est bien votre couleur non ? Il a dû passer par la fenêtre. Il a soufflé fort cette nuit. C’est vraiment chouette cette idée de teinte spécifique pour chaque pensionnaire. Quand vous oubliez un truc quelque part, on sait tout de suite à qui c’est. Le billet a pris un peu la pluie mais rien de grave.

Le géant noir en blouse blanche me tendit un post-it gondolé. L’encre avait un peu coulé mais je pus parfaitement lire le mot inscrit dessus : « ALOIS ».

— Qui est donc cet Aloïs ? Un prénom peu commun.
— Je ne sais pas moi. Vous ne connaissez personne avec ce prénom Monsieur Martin ?
— Non, je ne crois pas.
— Pourtant il est bien mauve ce papier. Je vous le laisse. On vous attend encore cinq minutes. Après on mange sans vous d’accord ?

L’inconnu noir vêtu de blanc sortit de la pièce.

Resté seul, je fixai encore l’homme au binocle. Et lui, qui était-ce ? Je retournai l’image. Au verso il y avait écrit deux mots de trois syllabes : « Aloïs Alzheimer »

Le nom ne résonna pas en moi. Pourquoi avais-je gardé ce bout de journal découpé ? Ce personnage d’un autre siècle... je ne pouvais pas l’avoir connu de son vivant.

Je chiffonnai en boule la photo et le post-it mauve. Ils finirent dans la corbeille à papier près de mon fauteuil.

Je quittai la chambre. J’avais faim.

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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Super sympa ce texte. Il faut en écrire de nouveaux ! A bientôt chez vous ou chez moi..
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Villefranche · il y a
Je découvre ce texte bien tard et je suis surpris par un aussi petit nombre de votes. Ça mérite bien plus.
Paresse ou amnésie des lecteurs?

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Arlo G · il y a
Originalité et excellente formulation caractérise votre nouvelle. J'aime.Vous avez le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir dans son humble univers un TTC "le petit voyeur explorateur" et un poème "découverte de l'immensité" dans le cadre de la dernière matinale en cavale. Bonne soirée à vous.
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Yaakry Magril · il y a
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Fred Panassac · il y a
Votre texte a trop peu de votes. Est-ce parce qu'il est singulier, très original et parle de langage et de mémoire? En tous cas j'ai beaucoup apprécié et j'ajoute ma voix.
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M. Iraje · il y a
" A la recherche du mot perdu"...BRAVO ! Ce mystère rejoint celui des votes oubliés, ceux affichés restant si peux nombreux !!...
De l'autre côté du mur porteur, j'ai "Ma Terre" ( Finaliste-Catégorie Poèmes). Un petit tour...???

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Philippe Ribaud · il y a
je vote ; même si Coriolis se retourne dans sa tombe !
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Mone Dompnier · il y a
Envoûtant jusqu'à la dernière ligne.
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Dantas · il y a
C’est poétique, c’est surréaliste, c’est cinématographique, c’est… grammaticale, c’est bien… c’est…

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