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Le monstre vert

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Yvonne Bobonne

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-Grand-tante Charline est morte !
Paix à son âme ! Elle ne m’a jamais fait de mal, la grand-tante Charline, mais elle ne m’a jamais fait de bien non plus. Au fait, je la connaissais très peu. Une visite le premier de l’an (« Bonne année, bonne santé ! ») et une autre à Pâques (« Voici les petits œufs en sucre que vous aimez tant ! ») ne permettent pas de lier de grandes amitiés avec une vieille fille rugueuse et peu avenante. Par contre, je ne me doutais pas que mon mari puisse la regretter un jour.
-La pauvre ! Mourir ainsi, toute seule !
Grand-tante Charline avait du bien. C’est en tout cas la légende qui circulait dans la famille car, au fond, personne n’en savait rien. Elle vivait dans la grande propriété héritée de ses parents, avait exercé une profession très lucrative dans une société bancaire, ne dépensait jamais rien, n’allouant même pas quelques menues étrennes à ses petits-neveux à l’occasion du nouvel an. Non ! Elle enfermait vite fait les chocolats que nous lui apportions, nous offrait un verre de mauvais ratafia « fait maison » et attendait impatiemment que nous partions pour reprendre sa petite vie bien rangée. Je crois qu’elle préférait la compagnie de ses nombreux chats, « mes petits » disait-elle, à celle des humains. Ses chats ! Je ne sais pas combien elle en hébergeait mais ils grouillaient autour de mes mollets lors de mes visites. Et je n’aime pas trop les chats qui me font éternuer...
Grand-tante Charline avait du bien. Bien sûr, il faudra diviser l’héritage en cinq parts puisqu’elle laisse cinq petits-neveux et nièces éplorés. Mais si sa fortune est aussi importante qu’on l’a dit, beaucoup divisé par cinq, ça fait encore beaucoup... Mon mari est chez le notaire qui a réuni les héritiers et j’aurai peut-être une heureuse surprise à son retour. Si nous pouvions enfin nous payer un nouveau salon ! Je n’en peux plus de ces meubles défoncés, aux couleurs passées, aux accrocs apparents !
Grand-tante Charline avait du bien. Plus encore que nous ne le supposions ! Elle a tout légué à la Société Protectrice des Animaux, à
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charge pour eux de s’occuper de ses chats. Mon mari en était tout ému.
-Tu te rends compte ! Quelle fidélité envers ses petits compagnons ! Quelle belle âme avait ma tante !
Et mon salon ? Mon mari avait un air réjoui qui m’intriguait.
-Chacun de nous a cependant pu choisir un souvenir dans la maison. Tu verras, j’ai pensé à toi au moment de me décider. Tu vas avoir une bonne surprise !
Le lendemain matin, deux solides déménageurs ont sonné à ma porte. Il était préférable qu’ils soient solides pour transporter l’énorme, gigantesque, titanesque divan de Grand-tante Charline. Vite fait, bien fait, ils ont embarqué mon vieux salon et installé le monstre au milieu de mon séjour.
Vert. Un divan vert. Pas vert amande, ou vert foncé. Vert billard, bien vif, bien agressif, rehaussé par la qualité du velours luisant, mis en valeur par d’innombrables pompons, verts, dont la soie miroitait au milieu de mes meubles contemporains. On ne voyait plus que lui dans la pièce.
De découragement, je me suis laissé tomber dans le divan d’où s’échappa hardiment un tourbillon de poils de chats accumulés là depuis des années. J’ai sauté sur l’aspirateur pour essayer d’en récolter un maximum. J’ai exploré tous les coins et recoins du meuble, passé la brosse spéciale qui est censée faire des miracles, passé un chiffon mouillé pour fixer les intrus sur le tissu. J’ai fini par me rendre maître des horribles poils, mais le chiffon mouillé a fait apparaître un autre problème : l’odeur. L’odeur des nombreuses générations de matous qui s’étaient vautrés sans vergogne sur les coussins pendant des années.
Une bombe de Fébrèze n’a rien amélioré. Je doute même qu’un plein carton aurait suffi. Je me suis alors résignée à entreprendre un lessivage complet du divan. J’ai frotté, frotté, frotté, changeant l’eau de lavage dès qu’elle commençait à puer le chat mouillé. J’ai même dû aller à la droguerie après avoir épuisé mes stocks de lessive parfumée. J’ai ouvert les fenêtres toutes grandes pour aérer la pièce. J’ai fait brûler de l’encens. J’ai mis la hotte de la cuisine au maximum. En fin d’après-midi, je voyais le bout du tunnel car je pouvais enfin respirer sans suffoquer.
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Quand mon mari est rentré le soir, il rayonnait.
-Alors, ce n’était pas une bonne idée ? Qui c’est qui a pensé à sa petite femme chérie en choisissant parmi les meubles de Grand-tante Charline ? Hein ? Hein ?
Cette surprise charmante l’avait mis d’humeur coquine. Alors, il a voulu me faire partager son allégresse et m’a basculée... sur le divan.
Depuis, je déprime. J’ai perdu de mon bel appétit qui faisait le bonheur de mon mari. Je maigris. Je n’ai plus de goût à rien, même plus à entretenir notre appartement qui était pourtant l’objet de toutes mes attentions. Je ne sors presque plus de chez moi car, à chaque fois que je rentre, le choc est trop rude devant le monstre de Grand-tante Charline. Ma libido frôle le zéro absolu. Je fais des cauchemars. Verts, les cauchemars. Je ne supporte plus cette couleur. Je l’ai bannie de ma garde-robe. J’ai jeté une formidable cocotte en fonte qui avait le malheur d’être verte. Je ne me promène plus au parc. La couleur des pelouses me provoque des nausées. Je choisis mes produits de toilette, d’entretien, en fonction de leur coloris.
Je me rends bien compte que je vais mal, que le divan tourne à idée fixe et qu’il faudrait que je m’en libère. Mais comment aller dire à mon mari qui pense m’avoir offert un cadeau prestigieux, que j’en crève à petit feu, de son héritage ? D’autant que je n’ai jamais osé lui en parler, tellement il était fier et heureux de sa trouvaille.
-Ma chérie, je vois bien que tu ne vas pas bien. Tu devrais voir un médecin.
Alors, j’ai décidé de consulter. « Vous avez besoin de voir un psy », m’a annoncé mon médecin de famille. Un psy ? Pourquoi pas ? Si ça peut m’aider !
J’ai pris rendez-vous et je me suis rendue à ma première visite, un peu exaltée et très confiante : j’allais enfin pouvoir parler avec quelqu’un de mon obsession. C’était déjà un signe de début de guérison.
-Mettez-vous à l’aise et allongez-vous sur le divan dans la pièce à côté. J’arrive de suite.
J’ai enlevé mon manteau, suis passée dans la salle de consultation et me suis allongée sur le divan. Vert. Vert billard, le divan.

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Athor · il y a
Une nouvelle amusante sur une grande tante très peu agréable et sur son héritage (ou ce qu'il en reste) qui est du même tonneau. Je me suis demandé un instant si la vieille dame avait caché un bas de laine à l'intérieur, pour la plus grande joie de la narratrice. En fin de compte, la chute me plait bien davantage et je ne l'avais pas vue venir ! On n'échappe pas à ses démons :-) Mon vote !
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Yvonne Bobonne · il y a
Le bas de laine, avec le grand nettoyage subi, n'aurait sûrement pas tenu le coup !
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Guy Bellinger · il y a
Bien menée, cette histoire d'une obsession. Et la chute est drôle et cruelle à la fois, car de divan-là ne l'amortit pas (la chute). Comment guérir l'héroïne, peut-être par le mal par le mal : en écrivant des vers ? en écoutant Verdi en boucle ? en lisant du Prévert ?
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Yvonne Bobonne · il y a
Pas le ver solitaire, quand même !
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Keith Simmonds · il y a
Bonjour,Yvonne! Vous avez voté une première fois pour mon haïku, “En Plein Vol”, qui est en
Finale et je viens vous inviter à renouveler votre appréciation pour lui. Merci d’avance et bonne journée!

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Dominique Hilloulin · il y a
oups, re lecture mais déjà voté! Voulez vous rencontrer "Artiste"? c'est ici http://short-edition.com/oeuvre/poetik/artiste-1
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MissFree · il y a
Une histoire d'héritage qui mène au psy.:-) j'ai bien aimé lire!
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Dominique Hilloulin · il y a
Quelle chute! Je vote pour vous! Mon poème est en finale été, si vous souhaitez lui donner une chance de plus,: " la pomme au compotier", merci Yvonne
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Jean Calbrix · il y a
Une histoire d'héritage qui tourne au sur, avec une chute fort drôle pour le lecteur, mais pas pour l'héritière ! Bravo, Yvonne. Vous avez mon vote.
Mon carton, que vous avez apprécié, est maintenant en finale : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-societe-fait-un-carton

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Keith Simmonds · il y a
Une belle histoire très agréable à lire! Bravo pour l'écriture aussi, Yvonne! Mon vote!
Il ne nous reste que 1 jour pour voter et c’est pour cela
que je vous remercie d’avance de visiter ma page où mes deux haïku, BAL
POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES, sont en lice pour le Grand Prix Été
2016. Je vous invite à venir les lire et les soutenir si le cœur vous en dit!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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Sylvie Loy · il y a
La psychanalyse risque d'être longue ! Le vert ça porte bonheur pourtant ?!
J'ai bien aimé cette histoire d'héritage !

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