Le monde ne tourne plus rond

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Il se trouvait dans le sous-sol d’un ancien bâtiment. Cela faisait plusieurs mois qu’il s’y était réfugié. Depuis quelques années, le monde avait perdu la tête... Il n’y avait plus d’espoir, il le savait à présent. Pour lui, il ne s’était passé que quelques mois, mais pour tous les autres, tous ceux qui n’avaient pas eu la chance de passer les dernières années allongés sur un lit, le temps avait été plus long et moins clément. Eux, ils avaient eu la chance de découvrir avant lui cette vérité, celle qui sonnerait la fin de sa vie. Il n’avait plus que quelques heures, peut-être même quelques minutes, à vivre.

Alors qu’il avait quinze ans, Lucien s’était battu dans la cour de l’école. Ou plutôt, il avait vu pleuvoir les coups sur lui et n’avait rien pu faire. Il ne se rappelait même plus pourquoi son bourreau s’était défoulé sur lui. Il ne se souvenait que des lumières de l’ambulance alors qu’on le transportait à l’hôpital. Des cris dehors, dans la rue. Des médecins qui le priaient de garder les yeux ouverts. Puis le trou noir... Jusqu’au moment où il s’était réveillé, dans cette chambre qui semblait n’avoir pas été visitée depuis... Depuis un long moment ! Il n’avait pas compris tout de suite... Ses parents n’étaient-ils pas venus le voir ? N’avaient-ils pas demandé son transfert vers un autre hôpital en se rendant compte que celui-ci tombait en ruine ? Où étaient-ils, à présent ? Et lui, où était-il ? Tant de questions qu’il s’était posées à son réveil. Mais le pire, ç’avait été l’immobilisation. Parce que s’il avait bien réussi à ouvrir les yeux, il ne parvenait pas à bouger le moindre muscle. Comment son cœur pouvait encore battre ? Depuis combien de temps était-il allongé là, depuis combien de temps ses bras n’avaient pas serré quelqu’un, ses mains tenu quelque chose, ses jambes été utilisées pour ne serait-ce que marcher ? À ce moment-là, il n’en avait aucune idée. Il n’avait qu’une envie : pleurer, crier jusqu’à ce que quelqu’un l’entende, le sorte d’ici. Mais même sa voix n’avait pas voulu l’aider. Quelqu’un finirait bien par venir... Après tout, il semblait bien nourri, hydraté, propre même. Bien que la chambre parût délabrée, en y réfléchissant, il s’était dit que quelqu’un devait prendre soin de lui. Alors il avait refermé les yeux et avait attendu.

Il avait été réveillé par un froissement d’étoffe, qui semblait aussi bruyant qu’un coup de trompette dans le silence pesant de la chambre d’hôpital. Il avait alors ouvert les yeux. Une femme en tenue de ville, et non de personnel soignant, le regardait les yeux écarquillés.

— C’est un miracle ! s’était-elle écrié. Puis un regard triste s’était affiché sur son visage. Mon pauvre, ça va te faire un choc... Dix ans... Dix longues années...

Il n’avait eu aucune idée de ce qu’elle racontait, mais sa voix l’apaisait, comme s’il l’avait entendue toute sa vie. Pourtant, il était certain de ne pas connaître cette femme. Mais elle avait continué de parler et de s’agiter comme si le voir les yeux ouverts était l’événement le plus important et le plus extraordinaire de l’univers. Peut-être l’était-ce pour elle ?

— Oh Lucien, si tu savais comme j’ai attendu ce moment. Dix ans... Dix...

Elle s’était interrompu en voyant son regard interrogateur. Elle lui avait alors expliqué la situation.

— Lucien, tu ne me reconnais pas, mais je suis Margaux. On était dans la même classe en primaire et au collège, et je dois te l’avouer, j’avais un petit faible pour toi. Maintenant, je suis désolée de te dire ça comme ça parce que ça risque de te faire un choc, mais nous avons vingt-cinq ans. Dix ans se sont écoulés depuis que Victor t’a frappé dans la cour. Je suis vraiment désolée...

Elle s’était tue en voyant le regard épouvanté de Lucien. Dix ans ! Il comprenait alors mieux son état, son immobilité, cette chambre délabrée... Non, pour la chambre, il devait y avoir une autre explication... À son époque, les hôpitaux étaient toujours immaculés, propres, aseptisés. Que s’était-il passé durant ces dix dernières années ? Il avait voulu posé la question, mais aucun son n’était sorti de sa gorge, et il peinait même à ouvrir la bouche. Comme si elle avait lu dans ses pensées, Margaux avait répondu à sa question silencieuse :

— Ces dix années ont été un enfer. Oh, et n’essaie pas de bouger sans mon aide, tu n’y arriveras pas. Dix ans que tes muscles n’ont pas fonctionnés. C’est un miracle que tu sois réveillé, personne n’y croyait plus... Moi j’espérais, tes signes vitaux étaient stables et je ne voulais pas débrancher la machine, mais plus personne ne vient ici. Le quartier est mort... Mort de chez mort... Et quand je dis quartier, je parle de la ville entière... Désolée, vraiment, je ne raconte que des mauvaises choses. Je vis toute seule ici depuis la Grande Vague... Je t’attendais... Ça fait du bien d’avoir enfin quelqu’un à qui parler... Et qui peut écouter... Mais je divague. Je vais t’aider à faire fonctionner tout ça à nouveau.

Elle lui avait alors pris la main, comme pour sceller cette promesse.
Les débuts avaient été difficiles. Il buvait beaucoup pour dessécher sa gorge et essayer de réveiller ses cordes vocales endormies. Il avait été capable de sortir un premier son au bout d’un mois. Parler était une autre affaire. Il ne pouvait même pas écrire car ses bras ne fonctionnaient toujours pas. Mais il pouvait se faire comprendre en clignant des yeux. Au bout d’une longue année de massage et de pliage de jambes et de bras, il avait été capable de bouger suffisamment pour que Margaux l’aide à monter dans un fauteuil. Ç’avait été leur première petite victoire. Il avait alors bougé les lèvres et prononcé un « Merci » guttural dans une voix qui n’était plus la sienne. Déjà à son époque, il n’avait jamais été un grand bavard, et là encore, c’était Margaux qui faisait la conversation. Elle aimait parler, et lui aimait écouter le son de sa voix. Elle parlait de tout et de rien, surtout de rien, comme pour lui changer les idées. Un jour, alors qu’il avait récupérer une grande partie des fonctions motrices dans sa main droite, il lui avait demandé par écrit pourquoi elle était là au lieu d’être avec ses proches. Elle avait pris un air triste et lui avait expliqué ce qui s’était passé dehors.

Depuis qu’il était dans le coma, il s’était passé des choses, beaucoup de choses, des choses horribles. Une sorte de nouvelle rage avait pointé le bout de son nez et avait contaminé une majorité de la population. Personne ne savait d’où elle était venue, juste qu’elle était là, et que rien ne pouvait l’arrêter. Ç’avait été une hécatombe. Les gens étaient devenus fous, violents, ils se battaient les uns avec les autres, se griffaient, se mordaient... Margaux lui avait raconté que les États-Unis avaient connu le plus grand nombre de victimes, notamment à cause de la libre circulation des armes. Tout le monde pouvait être touché, à raison d’une simple morsure ou griffure. Margaux avait été obligée d’enfermer ses parents chez eux, dans un appartement au sixième étage. Elle y était retournée au bout d’une semaine... Elle n’avait pas pu lui dire ce qu’elle y avait vu, mais elle pleurait tellement qu’il pouvait le deviner.
Ils avaient quitté l’hôpital pour vivre dans un appartement abandonné. Sur le chemin, ils n’avaient croisé personne, pas même un infecté, mais beaucoup d’animaux errants, des chiens, des chats, qui, lui avait raconté Margaux, n’avait jamais été affectés par la maladie. Dans toute la ville, il n’y avait plus âme humaine qui vive. Du moins, c’est ce qu’ils pensaient.

Un après-midi, alors que Margaux était sortie en quête de nourriture, elle était revenue hors d’elle et effrayée. Elle était tombée sur un groupe de « survivants », avant de se rendre compte que l’un d’eux était infecté. Les autres le savaient mais n’avaient pas eu le courage d’y faire quoi que ce soit. Elle leur avait fait confiance et leur avait demandé de l’aide, mais le jeune homme infecté l’avait attaquée. Elle était revenue avec une griffure au bras. En compensation, le groupe lui avait offert un sachet de vingt grammes de cocaïne, comme si cela allait la rassurer ou la sauver. Elle était dans tous ses états : elle venait d’attraper le mal... Encore en maîtrise, elle avait alors fait la seule chose qu’elle pensait indispensable à la survie de son ami. Le soir, après avoir aidé Lucien à se coucher, sans un mot, elle s’était enfermée dans la salle de bain et avait consommé la moitié du sachet de drogue. Le lendemain, elle n’était plus : overdose. Lucien avait alors décidé de se bouger. Il avait pris son fauteuil et s’était lancé dans les rues vides. Il était déterminé à trouver le moyen de survivre le temps que des secours arrivent. Tout le monde ne pouvait pas avoir disparu. Qu’en était-il des autorités ? Des médecins ?

Il s’était mis en quête d’un endroit sûr où dormir et manger. Il avait, comme par miracle, trouver ce sous-sol aménagé avec sa propre réserve de nourriture. Il avait donc fait son petit nid ici. Malheureusement, pour lui, le fait d’être installé et de pouvoir souffler le ramena à sa réalité. Il venait de perdre la seule personne qu’il connaissait encore dans ce monde. Il n’était qu’un ado de quinze ans dans un corps de jeune homme. Il avait beau avoir trouvé ce lieu, il restait une cible, un être sans défense, incapable de bouger les jambes au cas où il devrait courir, dans un monde si dangereux. Il avait beaucoup pleuré Margaux, qui était alors son rayon de soleil. Margaux, si optimiste, si enjouée. Le premier visage qu’il avait vu après s’être réveillé. Elle lui manquait déjà.

Au bout de quelques jours, il en était venu à se poser des questions pratiques, sans même savoir s’il avait eu le temps de terminer correctement son deuil. Qu’arriverait-il quand ses réserves seraient au plus bas ? Devrait-il sortir affronter les rues presque vides, ou bien mourir de faim ? Il refusait de souffrir, c’est la seule chose dont il était certain.

Il avait survécu dix mois dans ce sous-sol, avec ses provisions. Dix mois sans voir personne, à l’exception d’un chat qui avait gratté à la porte, probablement alerté par l’odeur des haricots en boîte. Il avait décidé de l’appeler Baguette, comme le chat de son enfance. Il passait de temps en temps lui faire des léchouilles et demander des caresses. Ç’avaient été ses seules interactions avec le monde extérieur. Il ne voyait même plus le soleil, et souffrait probablement d’une carence en vitamines, mais cela l’importait peu, il ne serait bientôt plus de ce monde. Il se sentait fatigué, le moindre mouvement l’épuisait, était une torture.

Il s’était alors souvenu du demi sachet de cocaïne laissé par Margaux, qu’il avait pris avec lui, comme un souvenir. Avait-elle fait exprès de n’en prendre que la moitié, comme si elle savait que ce moment arriverait ? Une chose était certaine, il restait là dix grammes de coke, bien assez pour ce qu’il avait en tête. Il ne voulait pas souffrir. Il voulait vivre l’euphorie une dernière fois, et s’éteindre de cette manière. Il n’avait plus aucun espoir. Personne ne viendrait. Il avait alors ouvert le sachet, avait fait des rails comme il avait vu faire à la télé avant l’accident, et englouti la poudre blanche comme s’il s’était agi de farine. Il avait alors pensé à Margaux, à ses parents, à ce garçon qui l’avait frappé, à Baguette, qui devrait se trouver un autre fournisseur de haricots, puis dans un dernier souffle, il avait fermé les yeux pour ne jamais les rouvrir.
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Eric diokel Ngom · il y a
Beaucoup d'imagination. Un texte structuré et original .. je suis un débutant Admiratif .. vis impressions me permettront sûrement de progresser voici mon œuvre en lice au prix jeune écriture que vous pouvez également soutenirUn texte structuré et original .je suis un débutant Admiratif. Vos impressions me permettront sûrement de progresser voici mon œuvre que vous pouvez également soutenirhttps://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
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Charlotte Cadorel · il y a
Merci, je débute moi aussi dans l'écriture, mais je veux bien jeter un œil à ton texte en lice pour le prix jeune :)

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