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Christian CUSSET

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Cathy poussa la barrière de bois peinte qui fermait le jardin et se hâta sur le petit chemin de terre longeant les prés jusqu’à la route et l’arrêt du bus. Comme d’habitude, il était un peu en retard. Il faisait un peu frais et le soleil juste au-dessus des collines peinait à sécher la rosée du matin. Elle s’assit sur le banc comme elle le faisait tous les matins pour attendre en serrant son cartable contre sa poitrine et le contact du cuir la réchauffa un peu. Au loin, le vent affolait les épis dans le grand champ de blé qui s’étendait à perte de vue. Un vol d’étourneaux passa en tournoyant au-dessus d’elle et disparut rapidement au-dessus de la maison blottie dans son bosquet, tout au bout de l’allée.
Elle scrutait le long ruban de bitume à la recherche de la tache jaune du car, quand un bruit de sonnette tinta derrière elle. Une jeune fille arrivait à vélo, ses cheveux blonds flottant dans le vent. Elle s’arrêta d’un mouvement leste, appuya la bicyclette contre la clôture, ouvrit la boite à lettres où elle prit un journal bien plié et quelques lettres, puis la referma soigneusement. Cathy la regarda s’éloigner sans un regard avec sa robe bleue de coton retenue par un ruban, jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans l’allée et elle la trouva jolie.

Le bus scolaire klaxonna avant de s’arrêter près d’elle en grinçant et les portes s’ouvrirent sur le visage souriant de la conductrice qui lança sa phrase matinale habituelle :
— Salut Cathy, en forme ce matin ?
— Bonjour, Mme Peppers.
Cathy s’avança dans l’allée. Le bus était presque plein, mais elle aperçut Marie qui lui faisait signe dans le fond et elle alla s’asseoir près d’elle sur le siège de skaï.
— Merci de m’avoir gardé une place, Marie. Tu vas bien ?
— Tu parles, avec le contrôle de math de tout à l’heure ! J’ai bossé une partie de la nuit et j’ai l’impression de ne rien savoir.
— Oui, tu dis ça à chaque fois. La semaine dernière, ça s’est bien passé pour toi en histoire.
Marie prit un air secret et se pencha vers elle pour chuchoter :
— En fait, je n’en ai pas parlé, mais la prof m’avait rendu la correction la veille.
— Bon sang, ça, c’est du pot, mais tu sais que c’est tricher ! Marie, tu aurais dû le signaler !
— Oui c’est ça, l’interro aurait été annulée et moi j’ai vraiment besoin de cette note pour ma moyenne.
Elle haussa les épaules.
— De toute façon, personne ne le saura, les fracs sont trop bizarres. Ils surviennent comme ça, sans raison et ne laissent aucune trace. Alors.
Cathy ne put s’empêcher de faire remarquer :
— Oui, mais ce n’est tout de même pas très honnête.
Elle regarda pensivement la vitre. Ils avaient quitté la campagne et les premières maisons de la ville défilaient. Le collège n’était plus très loin. Elle ajouta d’une voix neutre :
— J’en ai eu un tout à l’heure.
— Tu as eu quoi ?
— Un frac. Avant de monter dans le car.
Marie préparait son sac de cours et répondit un peu machinalement :
— À bon et c’était quoi ?
— J’attendais à l’arrêt. Et puis une fille est venue en vélo, a pris le courrier puis est rentrée chez nous.
— C’est tout ?
— C’était moi. La fille.
— Sympa et alors ?
Cathy hésita.
— Alors rien. Mais ça fait tout de même drôle.
— Ah ! Je ne vois pas pourquoi. Les fracs sont des trucs habituels et font partie de la vie. Il y a quelques jours, mon frère a sauté directement un jour, du samedi, au lundi. Pas de chance, ce n’était même pas un jour d’école. Il était furieux.
Cathy se retourna vers elle :
— Je sais, bien sûr, mais cela n’a pas été toujours comme cela. Il y a longtemps, il n’y avait pas toutes ces choses qui font un peu peur. J’ai lu des livres qui datent, j’ai vu de vieux films. Ils ne parlent pas de ça, bon sang !
— Évidemment, tout le monde sait que les fracs n’existaient pas avant. Moi ça ne me gêne pas. C’est une question d’habitude.
Elle ajouta d’un air malicieux :
— Et puis ça rend de petits services.
— Tout de même, tu ne trouves pas curieux que l’on n’ait pas d’explication, que tout le monde fasse comme si de rien n’était, comme si cela avait toujours été. Et tu trouves normal que personne ne nous en parle vraiment à l’école ?
— On a bien assez de matière à potasser comme cela, merci !
— Oui et en particulier un gros programme de physique, avec ses grandes théories établies et ses belles lois universelles, mais régulièrement violées par les fracs. Et en philo, on nous parle de rationalité, de méthode scientifique. Tu parles !
Marie soupira en se levant :
— Tu te poses vraiment trop de questions, Cathy. Bon, on est arrivé. Dépêche, on n’est pas en avance !
Elles quittèrent le car avec les autres élèves et franchirent en courant le porche de l’établissement.

Les jours suivants, elle fut très absorbée par son travail. La vie suivait son cours. L’été s’éternisait et la campagne était de plus en plus belle. Cathy aimait cette vallée, sa beauté, son calme. Et aussi leur petite maison où elle avait grandi, les damiers verts et dorés des maïs et des blés murs au-delà de la palissade blanche du potager, le vallonnement des collines qui jouaient avec les nuages au loin. Tout cela semblait protégé, éternel et la rassurait.
Un soir, alors qu’elle révisait un cours d’histoire, elle jeta un coup d’œil distrait comme souvent par la fenêtre de sa chambre. Devant elle s’étendaient les hauts immeubles de Downtown, la silhouette métallique du pont de Brooklyn au loin avec son flot de voitures colorées, les files de taxis jaunes et la foule des passants s’affairant sur les trottoirs bondés. Elle se força à l’indifférence puis ferma les yeux, mal à l’aise, et ne put se replonger dans son cours. De toute façon, c’était bientôt l’heure du repas et elle préféra descendre en évitant soigneusement de regarder à nouveau par la fenêtre. Sa mère s’affairait dans la cuisine et se tourna vers elle en souriant. Elle était toute fine avec sa robe à fleurs et portait le tablier attaché à la taille qu’elle lui avait toujours connu. Sa présence douce et légitime effaça un peu son malaise.
— Chérie, tu peux mettre la table, j’ai presque terminé.
Cathy prit les assiettes dans le buffet et commença à les disposer en silence sur la nappe fraîchement repassée.
— Maman, est-ce que tu as connu l’époque où tout était normal ?
— Normal ? Qu’est-ce que tu entends par là ?
— Voyons, tu le sais très bien. Quand il n’y avait pas ces machins. Les fracs.
Sa mère s’immobilisa un instant puis se retourna vers sa fille.
— Pourquoi cette question ?
— Parce que je veux savoir, voilà tout.
— Tu ne vas pas recommencer avec ça, Cathy ? On en a déjà parlé.
— On n’en a jamais vraiment parlé, maman. Chaque fois que j’essaie, toi ou les autres, vous ne répondez pas, vous éludez, comme si c’était tabou ou je ne sais trop quoi. De ma chambre, il y a un quart d’heure, j’avais une vue sur une rue de Manhattan, alors que l’on habite en pleine campagne. Ce n’est pas normal, quoi qu’on en dise. J’en ai assez, je veux savoir ce qui s’est passé !
Sa mère la prit dans ses bras, où elle se blottit en sanglotant.
— Il n’y a rien à savoir, Cathy, c’est comme ça et c’est tout. C’était déjà comme ça quand je suis née et moi aussi toutes ces choses m’ont troublée et me font parfois peur. Je crois que tout le monde est comme nous. Tu sais, ce que l’on n’explique pas effraie, surtout ce qui est irrationnel et imprévisible. Depuis toutes ces années, les gens ont appris à vivre avec et à ne plus en parler, comme si ça n’existait pas. C’est mieux ainsi, crois-moi. Et toi, tu continues de t’étonner et de refuser d’accepter. Cela ne te mènera à rien de bien, chérie.
Cathy, le visage contre l’épaule de sa mère, murmura :
— Mais ça existe et autrefois ça n’existait pas ! Maman, c’était comment le monde d’avant et pourquoi a-t-il changé ?
Il y eut un silence.
— C’était il y a si longtemps. Je ne veux pas que tu te gâches la vie avec cela.
Elle embrassa doucement sa fille en la serrant contre elle en silence puis ajouta :
— C’est arrivé lorsque ton grand-père était jeune. Il a connu le changement, lui, je le sais, bien qu’il ne m’ait jamais rien dit. Ce n’était pas un sujet convenable à la maison. Mais peut-être qu’à toi il parlerait, je ne sais pas.
Elle posa un gros baiser sur le front de sa fille puis ajouta en lui tapotant doucement la joue :
— Allez, on ne pense plus à tout cela et on passe à table.
Elles mangèrent en discutant de choses banales, des provisions à acheter, du travail à faire dans le jardin, de la vie au collège puis Cathy monta travailler un moment dans sa chambre. Elle réussit à jeter un regard rapide dehors avant de se coucher et reconnut avec soulagement dans le clair-obscur le paysage familier des arbres et des collines.
Elle mit longtemps ce soir-là à s’endormir.

Le grand-père de Cathy habitait très à l’écart du village, aux creux d’un petit vallon, au bout d’une grande prairie. La maison était ancienne, un peu vétuste, mais vaste pour un homme seul, et entourée de plusieurs constructions en bois qui avaient dû être une écurie, une grange et un atelier quelques décennies auparavant. Les abords, cernés par une palissade en bois, étaient manifestement laissés à l’abandon en dehors d’un petit potager bien entretenu sur le côté. Cathy aimait cette maison où elle avait souvent joué lorsqu’elle était jeune dans les maïs ou les recoins imprévus des bâtiments. Son grand-père était un homme doux et grave, toujours patient et attentif, mais peu souriant. Depuis que son épouse était morte, il y avait près de dix ans, il passait ses matins dans son jardin et ses après-midis sur la terrasse, à lire ou à méditer sur son rocking-chair.
Il sourit à l’arrivée de sa petite-fille et lui fit un signe de la main. Elle posa son vélo contre la balustrade et monta les quatre marches de la pergola.
— Bonjour, Papy, tu vas bien.
— Bonjour, ma puce. Je suis content de te voir.
Elle prit le seul siège en rotin qui semblait suffisamment résistant et se laissa tomber dedans.
— Je suis fourbue ; on a un boulot fou à l’école actuellement.
Il eut un petit clin d’œil.
— Je ne suis pas inquiet pour toi : tu seras première ou deuxième ce trimestre ?
Elle avoua à voix basse et avec un petit rire complice :
— Première, je l’espère !
Il sourit, satisfait, et reprit son balancement.
— Ta mère, ça va ? Je ne l’ai pas vue ces derniers temps.
— Bien, mais elle est toujours très occupée, tu le sais bien.
Il hocha simplement la tête. Au bout de quelques minutes de contemplation de la ligne jaune des champs, il demanda :
— Tu voulais me demander quelque chose ?
Cathy réprima un sourire : son grand-père avait ce don de toujours tout deviner. Elle prit tout de même l’air le plus anodin possible et se lança :
— Est-ce que tu as des fracs parfois ici, Grand-père ?
Il se tourna lentement vers elle.
— Des fracs ? Bien sûr, comme partout. Mais il y a bien longtemps que je n’y fais plus attention. Il y a quelque temps, l’appentis là-bas s’est déplacé d’une trentaine de mètres de ce côté. Ce n’était pas plus mal, mais au bout de trois jours, il a repris sa place.
— Et ça ne te parait pas bizarre ?
— Si, bien sûr, mais tu sais, avec le temps je me suis habitué. Comme tout le monde sans doute.
Cathy haussa le ton :
— C’est ça, comme tout le monde ! Et bien moi, je ne m’y fais pas ! Ce n’est pas normal, ces trucs qui arrivent n’importe où, n’importe quand, sans prévenir, aussi vrais que la réalité. Ces morceaux d’espace ou de temps qui ne sont pas à leur place, ça n’a pas de sens. Le monde n’a pas été fait comme cela et il s’est bien passé quelque chose pour qu’il change, enfin !
Le vieil homme répondit avec calme :
— Beaucoup de gens se sont déjà posé ces questions, Cathy. Des gens savants, intelligents. Et personne n’a pu expliquer quoi que ce soit.
— Oui, mais toi tu as connu le monde d’avant, Grand-père. Comment était-ce ?
— Ça t’a toujours intrigué, n’est-ce pas ?
— Oui, tu le sais bien.
Il se passa les mains sur le front à la recherche de ses souvenirs. Après un silence que Cathy se garda de troubler, il poursuivit :
— C’était comme maintenant. Simplement, tout ce que tu voyais était forcément réel et cohérent. Et puis, un jour, il y a eu les premières anomalies. On a pensé un temps à des hallucinations collectives, mais rapidement il a bien fallu admettre la réalité de ces phénomènes. Pendant les premières années, on a tout eu : les théories scientifiques des savants, les prêches des curés, les anathèmes des prédicateurs, les menaces des anarchistes. Les gens avaient peur, certains ont sombré dans la folie. Mais peu à peu, ils se sont lassés. On a d’abord cessé d’en parler, puis au fil des années on a refusé même d’y faire allusion, comme pour en refuser l’existence. On a fait avec.
— C’est bien l’impression que j’ai eue. Même au collège, personne n’y fait allusion. Tu es le seul à me parler enfin de tout cela.
Il prit un air plus grave et prononça d’une voix lente :
— Bien sûr. Et j’ai peut-être mes raisons, Cathy.
Elle se tourna brutalement :
— Que veux-tu dire par là ?
— Vois-tu, j’ai toujours su que ce jour arriverait, que ce serait avec toi et que nous serions là, sur cette terrasse, devant ces champs, qu’il ferait beau, avec tout un après-midi pour nous. Tu es curieuse de tout, intelligente. Plus que cela : intuitive et imaginative. Comme lui.
— Mais de quoi veux-tu parler ?
Il avait repris l’examen du paysage et semblait captivé par un vol d’insectes au-dessus d’un bouquet de pissenlits. Au bout d’un long silence, il articula :
— Je crois que le temps est venu.
Il lui fit un signe de la main pour apaiser son agitation.
— Il y a quelque chose que je dois te dire, quelque chose dont je n’ai jamais parlé à personne, pas même à ta mère, mais qu’il faut que tu saches, car je ne serai pas toujours là. Tu es prête pour cela maintenant.
— Grand-père…
— Non, attends ! Je vais te poser une question et tu vas me répondre très franchement. Veux-tu réellement savoir la vérité ?
Il fallut à Cathy plusieurs secondes pour que ces simples mots prennent toute leur signification. Elle réussit à articuler :
— La vérité ? Tu plaisantes sans doute ?
— Non, Cathy, je ne plaisante pas. Il y a bien une explication en vérité, et je suis le seul à la connaître.
Il avait une gravité que Cathy ne lui avait jamais connue et elle comprit que tout cela était sérieux. Elle répondit avec le plus d’assurance possible :
— Oui, je veux savoir. Bien sûr !
Le vieil homme parut soulagé. Il se leva lentement du fauteuil, fit quelques pas vers la barrière où il resta appuyé quelques minutes qui parurent des siècles à Cathy. Il revint enfin s’asseoir, face à sa petite fille, et reprit :
— Je vais te parler de mon père, ton arrière-grand-père. Ta mère ne l’a pas connu, il a disparu bien avant sa naissance. C’était un homme brillant, ingénieux, en avance sur son temps. Il avait été un assez bon élève en primaire, mais s’était vraiment révélé par la suite dans les quelques années d’études supérieures qu’il avait faites. L’époque était difficile, il fallait rapidement gagner sa vie, car la famille ne roulait pas sur l’or et il a dû accepter un modeste emploi d’ingénieur dans les mines qui foisonnaient au nord de la région. Je crois honnêtement qu’il aurait pu devenir un grand physicien si les choses avaient été autrement. Mais il n’en a jamais parlé et je ne l’ai jamais entendu se plaindre. En fait, je me suis souvent demandé si cette voie de garage ne l’arrangeait pas en définitive. C’était un être solitaire, secret, souvent perdu dans ses pensées et ce métier le laissait libre de se livrer à ses propres recherches, à l’abri de la pensée universitaire officielle. Il avait toujours été fasciné par la structure profonde de notre monde et ses manuscrits témoignent qu’il avait indiscutablement réussi à bâtir une théorie de l’espace-temps très supérieure à ce qui existe maintenant, près d’un siècle plus tard. Lorsque j’avais ton âge, il me parlait souvent du temps et il avait une façon imagée et bien à lui d’interpréter cette dimension. Je ne suis pas sûr d’avoir alors bien compris et j’aurais du mal à te l’expliquer en détail. Selon lui, nous nous déplacerions à la vitesse de la lumière sur la flèche du temps, tel un bateau sur une rivière. Il serait possible, sous certaines conditions, d’accélérer par rapport à son cours. Tout cela peut te paraître étrange, mais il en avait une vision très claire qu’il a pu tester concrètement dans son laboratoire.
— Il avait un laboratoire ?
— Oui, si l’on veut. Le vieil appentis, là-bas, où tu n’avais pas le droit d’entrer. Je vais te montrer.
Il se leva, prit la main de sa petite-fille et se dirigea d’un pas lent vers le plus petit des bâtiments, une construction de bois, sans fenêtre, accolée à la grange et qui semblait plus en état que les autres. Cathy se souvenait de l’avoir toujours vu là, avec ses portes-clauses, mais ne pas trop y avoir prêté attention ni s’être posé des questions sur l’interdit.
Près de l’entrée, il sortit une grosse clef de son veston et Cathy se demanda s’il savait avant qu’elle n’arrive qu’il en aurait besoin ou s’il la gardait là, toujours avec lui, au fond de sa poche. La porte gémit sur ses gonds et le bas racla bruyamment le sol comme pour protester contre l’intrusion. Il manœuvra un interrupteur de porcelaine et une ampoule simplement fixée au plafond parvint, avec les quelques rayons de soleil qui filtraient entre les planches disjointes, à éclairer l’intérieur. Elle ne vit tout d’abord qu’un amoncellement hétéroclite de montants métalliques, de pièces de bois, de tubes de verre et de toiles d’araignées qui prenaient tout le fond de la pièce. Sur un côté, le pan de mur était occupé par un long établi, où s’entassaient, sous une épaisse couche de poussière, toute sorte d’outils, de casiers étiquetés, de fils électriques et d’appareils étranges munis de cadran et de manettes. Au centre se tenait une large estrade de bois surmontée d’une sorte de dôme de bakélite qui pendait étrangement immobile à des câbles torsadés fixés aux solives de la charpente.
— Quel drôle d’endroit, Grand-père !
— Ça doit bien faire près de dix ans que je n’ai pas mis les pieds ici, grommela le vieil homme.
Il désigna d’un mouvement de bras la pièce avant de poursuivre :
— Tu vois, je passais souvent mes soirées, émerveillé, à regarder mon père assembler toutes ces choses pour en faire des machines mystérieuses hérissées de fils multicolores et d’ampoules luminescentes. Je le revois s’affairer d’un appareil à l’autre, ajuster des réglages, surveiller des cadrans, parfaire des montages. Quand j’allais me coucher vers neuf heures, il m’embrassait puis se replongeait dans ses expériences jusque tard dans la nuit.
— Tu ne m’as pas dit quelles étaient vraiment ces expériences.
Le grand-père se retourna vers Cathy et prononça lentement :
— Le déplacement temporel.
— Quoi ? Mais c’est impossible !
— Ce n’est pas ce que pensait mon père. Je t’ai dit qu’il avait des théories très personnelles sur le sujet et il les a poussées jusqu’à leur terme.
— Grand-père, je t’en prie, dis-moi ce qui s’est passé.
— Il a réussi, voilà ce qui s’est passé ! Là, sur cette estrade, il avait installé sa machine. Son ultime réalisation, le résultat de tous ces efforts. Elle était magnifique, rutilante, mystérieuse et j’en étais très fier. Et puis un soir, il n’a pas travaillé et je l’ai entendu discuter tard avec ma mère. Ils parlaient assez fort, mais je n’ai pu comprendre ce qu’ils disaient. Le lendemain soir, mon père m’a embrassé plus fort que d’habitude et je suis allé me coucher.
Quelques secondes passèrent avant qu’il ne poursuivre, qui semblèrent une éternité à Cathy :
— Je ne l’ai jamais revu. J’avais alors dix ans. Ma mère m’a dit qu’il était en voyage et qu’il reviendrait un jour. Mais j’ai compris alors qu’il avait utilisé sa machine et qu’il était parti. J’ai passé de nombreuses années par la suite à éplucher ses manuscrits. Dans ses dernières notes, il explique qu’il est prêt et qu’il part pour le futur, mais il ne précise pas lequel. Ce peut être demain comme dans mille ans, il n’y a pas de moyen de savoir.
— Il n’est jamais revenu ? Je veux dire, il n’a pas pu disparaître comme cela.
— Je te l’ai dit, je ne l’ai jamais revu. Oh, bien sûr, j’ai espéré longtemps son retour et il m’a manqué, terriblement manqué. Tu vois lorsque quelqu’un meurt, tu finis toujours par l’accepter. Mais là, c’était différent, c’était comme s’il était parti pour une durée inconnue, à la fois si loin et inaccessible, et si proche, là, dans cette grange. Et puis j’ai compris que s’il revenait, ce serait le même homme que ce dernier soir et je n’étais plus un enfant.
Toutes ces choses se bousculaient dans la tête de Cathy. Elle s’avança vers son grand-père, se blottit dans ses bras et le serra très fort. Il lui caressa doucement la tête et elle se sentit mieux.
— Mais tu devais me parler des fracs, Grand-père. Quel rapport avec tout cela ?
— Oui, les fracs, bien sûr.
Il laissa passer quelques instants comme s’il revivait ces moments douloureux de son enfance avant de poursuivre : 
— Ils sont apparus dès le lendemain. Ma mère ne m’en a jamais parlé, mais nous avons tout de suite compris que ce n’était pas une coïncidence et c’est pour cela qu’elle n’a rien dit. C’était une trop grosse responsabilité.
— Je ne comprends pas ce que tu veux dire ?
— L’espace-temps ! L’espace-temps, vois-tu, a une structure, un état de stabilité optimale. On ne peut impunément en ôter une partie de matière et de temps du présent, même infime, et les transplanter dans le futur. Cela crée un vide, un manque, une sorte de faille durant tout cet intermède. C’est ce déséquilibre, cette perturbation dans sa cohésion et les vaines et constantes tentatives de réajustement du continuum qui sont à l’origine de ces anomalies. Des contorsions en somme.
Doucement Cathy réalisa la gravité et les conséquences de ces révélations.
— Mon Dieu ! C’est donc cela. Je n’avais pas imaginé comme c’était si proche de moi !
Elle réfléchit rapidement :
— Et cela ne pourra cesser qu’avec le retour de cette masse manquante dans notre espace-temps, c’est bien cela ?
— Absolument, Cathy ! C’est-à-dire à son retour. Ou plus précisément lorsque le cours naturel du temps rejoindra son point d’arrivée.
Une chose tout de même la tracassait.
— Ça ne va pas. Il n’est sans doute pas allé dans un futur si lointain qu’il n’y a plus de trace de notre histoire. Il sait donc ce qui est arrivé et que c’est lui le responsable de tout cela. Il aurait dû revenir pour y mettre fin.
— J’y ai pensé comme toi, mais l’explication est simple : on peut descendre le cours du temps, mais on ne peut le remonter. Son voyage était un aller simple et je crois qu’il le savait. Il est quelque part dans le futur, sans retour possible, à contempler, impuissant, l’histoire qui nous sépare de lui.
— Mon Dieu ! articula Cathy.
Ils sortirent du laboratoire et son grand-père referma soigneusement la porte avec la clef. Puis il la mit dans la main de Cathy qu’il serra de ses doigts et la regarda dans les yeux :
— Tout cela est à toi maintenant. Je te la confie.
— À moi ? Mais que dois-je en faire ?
— Tu la garderas. J’aimerais, si mon père revient un jour, je veux dire lorsque notre temps rejoindra le sien, que tu sois prête à l’accueillir.
Il fit quelques pas et ajouta :
— Et je voudrais que tu l’embrasses pour moi.
Sa voix était plus sourde et ses yeux luisaient un peu.
Il marcha en silence le long de l’allée. Le vent s’était levé et de gros nuages gris assombrissaient le ciel à l’ouest. Il finit par ajouter :
— Tu devrais rentrer, je crois qu’il va pleuvoir.

Cathy pédalait sur le chemin du retour qui s’allongeait jusqu’aux collines au loin. Les feuillages des érables bruissaient dans la brise et, au loin, la cime des grands peupliers qui bordaient la rivière s’agitait. Quelques gouttes de pluie s’écrasaient déjà sur la route et exhalaient une odeur de poussière chaude.
Maintenant, elle savait et pouvait attendre. Elle avait le temps, une vie entière.
Et elle attendrait, patiemment.

PRIX

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Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

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François B. · il y a
Votre histoire est particulièrement bien écrite (même si c'est secondaire, j'aime beaucoup vos descriptions des paysages et des situations), cohérente (j'ai failli écrire "réaliste") et même émouvante. Bravo. Toutes mes voix (en espérant qu'un frac ne surgisse pas entre la fin de ma phrase et mon clic de vote...)
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Christian CUSSET · il y a
Non, rien n'est advenu ! Merci beaucoup de votre commentaire. J'essaie de garder effectivement dans mes récits cohérence et une certaine poésie.
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Moniroje · il y a
Une belle écriture au service d'une belle imagination !
Ce matin, stupéfait, j'ai vu une frac !!! dans la galerie marchande où je buvais un café, ai vu passer une égyptienne des temps antiques.... Non non, rien que du café, pas de calva !!!

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Christian CUSSET · il y a
Comme quoi, rien n'est réglé ! Merci de votre lecture.
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François Duvernois · il y a
Vertigineux ! A la lisière de la réalité et du fantastique. Une histoire fort bien écrite. Toutes mes voix.
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Christian CUSSET · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire très favorable et vos voix !
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette œuvre bien écrite et fascinante !
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Christian CUSSET · il y a
Heureux qu'elle vous ai plu !
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Ava Mouzon · il y a
L'histoire est originale, l'écriture est fluide et tout le texte se lit avec plaisir. 😊
J'ai aimé le thème et la façon d'aborder le sujet du voyage dans le temps, mais les dialogues du début me dérangent. Je ressentais un peu trop l'effort pour expliquer ce que sont les fracs, et ce n'était pas suffisament naturel. L'idée d'en parler sur un devoir etc était bonne, mais plutôt qu'en dialogue, je pense qu'il aurait été plus intéressant d'en parler via les émotions de l'héroïne.
Son trouble lorsqu'elle a une vision. Son hésitation avant d'aborder le sujet interdit. Puis elle renonce et par une naration décrivant ses pensées, nous commençons à comprendre de quoi il s'agit.
Cela crée aussi des questions pour le lecteur, un mystère. 😊

Enfin, ce n'est que mon avis.
Bravo. 😊 ****

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Christian CUSSET · il y a
Merci de votre message. L'idée était de ménager un questionnement avec une révélation graduelle de façon la plus naturelle possible...
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Ava Mouzon · il y a
Ah, je comprends 😊
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Nelson Monge · il y a
Une très agréable synthèse de genres différents, soutenue par une écriture qui la rend crédible. Mes voix !
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Christian CUSSET · il y a
Très sensible à votre commentaire. merci
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Fred Panassac · il y a
Une histoire séduisante de collision entre le présent et le futur. J’aime la façon quotidienne dont le « frac » est introduit : par l’intermédiaire d’un corrigé distribué avant le devoir. Le mystère est entretenu au début sur la nature de ce « frac » dont on découvre le pouvoir au fur et à mesure de cette histoire bien narrée.
Mes voix ***** et je m’abonne à votre page.

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Christian CUSSET · il y a
Merci d'avoir pris le temps de lire cette nouvelle. Le voyage dans le temps est une source inépuisable d'histoires et d'imaginaire...
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Promeneur.francilien · il y a
Lu... Abonné... Et voté!
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Christian CUSSET · il y a
Merci pour les voix. J’espère que la jeune Cathie vous a conquis.
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Ginette Vijaya · il y a
Une étrange histoire .
Un récit surnaturel où le temps se déplace . Un bug ....comme celui qui nous est arrivé hier !

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Christian CUSSET · il y a
J'ai trouvé cette idée de fracture du temps qui se déporte et tente de retrouver un équilibre dans sa trame ,amusante et à explorer. Merci de votre lecture.
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Doria Lescure · il y a
récit en mode retour vers le futur bien écrit et bien construit. Les personnages sont bien campés et portent cette histoire de machine à remonter le temps avec force et intérêt. Les confidences finales entre le grand-père et sa petite fille finissent de nous accrocher complètement à ce récit, et pour ce bon moment de lecture, voici mes voix.
Également en lice avec ma nouvelle « Margaux et les objets trouvés », vous êtes le bienvenu sur mes lignes.

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Christian CUSSET · il y a
Je suis très heureux que le texte vous ai captivé !
J'irai voir dès que possible Margaux bien sûr.

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