Image de Còtto Còtto

Còtto Còtto

181 lectures

46

Qualifié

J– 4

Dans les haut-parleurs du couloir résonne La Cumparsita. Cédric ne s’y connaît pas spécialement en musique sud-américaine, mais il est encore capable de reconnaître cet air de tango. Où et quand l’a-t-il déjà entendu ? Il n’arrive pas à s’en souvenir. Mais les notes légères qui se répandent comme un parfum délicat égayent l’atmosphère et font instantanément surgir des images familières en lui. Il entend l’accordéon répondre au piano. Il se surprend à être le violoniste qui à petits coups d’archets s’invite dans la discussion. Et surtout, il voit. Il est en Argentine. Ou en Uruguay. Non. Il est bien à Buenos Aires. Dans une pièce à moitié plongée dans la pénombre par des stores vénitiens, remparts fragiles, mais efficaces contre la luminosité éblouissante de l’extérieur. Un homme et une femme. Collés l’un contre l’autre. Têtes droites et bustes altiers, ils se déplacent avec des mouvements de félins. Après quelques mouvements à tourner langoureusement sur eux-mêmes, se séparant pour mieux se retrouver, elle se cambre soudain en arrière. Il la tient fermement de son bras puissant, son visage la surplombant, et leurs yeux s’accrochent comme deux aimants irrésistiblement attirés. L’homme a son visage. C’est lui. Lui qui se déplace avec tant de grâce virile. Lui qui, les muscles saillants et tendus, maintient en apesanteur près de son torse le corps abandonné, mais confiant de sa voluptueuse partenaire. Elle lui est inconnue. Mais elle est sublime. Elle a des cheveux couleur noir cendre, une bouche sensuelle et les traits de son visage sont fins et incroyablement harmonieux. Et ce regard. Il a l’impression que s’il ne s’en détache pas immédiatement il va se noyer dans son abyssale intensité. Et il ne veut pas s’en détacher. Il veut qu’elle l’entraîne dans les profondeurs. Dans ses profondeurs. Il est bien. Loin de tout. Mourir dans ces yeux-là lui semble le plus enviable des sorts.

Et puis la musique s’arrête. Il flotte encore un instant avec elle, s’accroche vaille que vaille à son idylle imaginaire, mais le rythme qui vient de remplacer le tango lui laisse peu de place pour poursuivre son rêve. Les notes se succèdent maintenant à une cadence effrénée, et il ne reconnaît aucun instrument. De la techno. Ou un truc équivalent. Pas son genre. Pas son époque. Ce n’est pas qu’il soit vieux, il n’a que vingt-huit ans. Et il y a un peu plus de dix ans, il traînait encore beaucoup dans le milieu de la musique. Mais pas cette mouvance émergente dans laquelle se perdait selon lui l’essence de la musique : la vibration particulière d’un instrument ou d’une voix qui vous emmène en balade. Avec son groupe ils jouaient du pop-rock. Lui était guitariste et quelques producteurs croisés au détour de festivals lui avaient affirmé qu’ils lui trouvaient du talent. Mais pour percer avec eux, il devait acquérir plus de technique et s’affranchir de ses congénères. Il avait hésité à tenter l’aventure. Certes l’idée de laisser en plan ses copains ne lui plaisait pas, mais à cette période il était beaucoup plus égocentrique et pensait que chacun sa vie quand il s’agit de réussir. Il n’avait de toute façon pas vraiment eu à trancher ce dilemme. Son bac en poche il avait rapidement cédé à la pression de ses parents, et finalement fait sien leurs arguments craintifs, mais raisonnés. Ainsi il s’était presque arrêté de jouer du jour au lendemain pour suivre cette voie. Des études. Un travail. Il aurait pu, il aurait dû au moins continuer à pratiquer pour le plaisir, pour son équilibre intérieur. Mais il avait senti que pour ne pas être tourmenté de remords il devait mettre des œillères pour se concentrer sur ce quelqu’un d’autre, quitte à délaisser une partie de son âme au passage. Il le comprenait aujourd’hui, il s’était trahi pendant trop d’années en s’abandonnant à l’illusion qu’il vivrait réellement en oubliant d’être lui au quotidien. Il le regrette. Vainement. Car il sait parfaitement que les regrets ne permettent pas de rattraper le temps perdu, juste vous rappeler combien vous avez pris une mauvaise décision.

Pour chasser ses mauvaises pensées, il se demande avec une pointe d’ironie à quelle espèce peut bien appartenir un animateur radio capable de passer sans transition des morceaux aussi décalés. Encore qu’il lui soit redevable, car pendant cinq minutes au moins il aura bien voyagé.
— Tiens, et si c’était en Argentine qu’on allait ? S’interroge-t-il soudain.

Dans quatre jours il doit partir en vacances avec Aurélien, son grand frère de trois ans son aîné, sa femme, et ses deux nièces de neuf et cinq ans. Destination surprise. Depuis qu’il le lui a annoncé deux mois auparavant, Cédric est impatient d’y être. Depuis tout ce temps, il essaye de deviner où ils vont partir. Cherche des indices. Tente d’orienter les conversations. Rien n’y fait. Le secret a été bien gardé jusque-là. Mais il se dit que peut-être, si près du départ, ils finiront par commettre une imprudence. Enfin, l’Argentine il aimerait bien, mais en y réfléchissant ça lui semble quand même un peu compliqué pour la logistique. Sans compter l’aspect financier. Son frère gagne correctement sa vie, mais de là à pouvoir leur payer un voyage de dix jours en Argentine. Il verra bien. Plus que quelques jours avant le départ.



J-3

— Attends, attends, tu vas trop vite, tu peux me remontrer l’image d’avant ? demande Cédric à sa nièce Gabrielle.
Gabrielle, qui a eu neuf ans quelques mois plus tôt, tapote deux fois à l’aide de son index sur sa tablette numérique, affichant ainsi la page précédente.

— C’est dingue, on s’y croirait ! commente Cédric.
Assis côte à côte, ils sont en train de visionner avec attention des images virtuelles en 3D du palais du Kremlin.
— Le niveau de détails, c’est vraiment impressionnant, s’extasie encore Cédric.

La Russie. Ça, c’est un pays qu’il voudrait vraiment visiter un jour. Peut-être. À dix-huit ans, entraîné par ses parents, il était allé voir un spectacle de chants et danses russes et en était ressorti à la fois ébloui et conquis. Certes le Kazatchok est d’abord une danse traditionnelle Ukrainienne et les cosaques qui la pratiquaient n’étaient pas nécessairement, à l’origine, des soldats de l’armée impériale Russe. Mais que lui importaient ces distinctions. Pour lui, comme pour beaucoup de béotiens, cette danse représentait aujourd’hui l’âme du peuple Russe. Il se souvient qu’il s’était entraîné à danser accroupi pendant plusieurs semaines pour faire marrer ses copains à une soirée. Il avait eu mal aux jambes pendant cinq jours après ça, mais le succès avait été à la hauteur de ses espérances.
— C’est bon tonton, je peux passer ? demande Gabrielle qui finit par s’impatienter.
— Oui, oui, vas-y, fais voir l’image d’après.

Et ainsi pendant plus de vingt minutes, Gabrielle fait défiler les images au rythme des « Ah », « Oh », « Whaou » de son oncle, entrecoupés de temps à autre de quelques explications historiques. C’est presque devenu un rituel. À chaque fois qu’ils se voient, elle apporte sa tablette et Cédric lui propose d’aller découvrir un endroit du monde différent sur lequel il s’est documenté au préalable avec soin. Il le fait essentiellement pour elle. Pour stimuler sa curiosité et développer son ouverture d’esprit. Il pense que trop de gens survolent ou oublient leurs passions pour s’installer anxieusement dans le carrousel des mirages modernes du bonheur. Et il le fait pour lui aussi. Pour lui transmettre quelque chose. Lui permettre à travers ces explorations de mieux connaître ses rêves et lui donner la volonté de les poursuivre sans relâche. Une façon comme une autre d’exorciser son propre échec.
Elle aime bien ces moments Gabrielle, ça lui donne l’impression d’être importante. Comme ils terminent leur visite virtuelle, il lui demande :
— Et toi, ça ne te dirait pas qu’on aille en Russie pour les vacances ?

Plus que d’attendre sa réponse, il la scrute. Il se dit que peut-être ses parents ont commis un impair devant elle et qu’avec cette question détournée il pourra deviner si elle sait quelque chose. Il pourrait alors habilement orienter ses questions suivantes. Il a un peu honte de cette ruse infantile et d’user de ce stratagème avec sa nièce, mais il n’en peut plus de ne pas savoir.

— Nan, moi je n’ai pas envie d’aller en Russie, répond flegmatiquement la petite fille.
— Pourtant ce serait sympa, on pourrait flotter sur la mer Noire, ou faire des courses de traîneau en Sibérie. Je nous vois bien dansant le Kazatchok dans les couloirs du Kremlin... Insiste-t-il sur un ton enthousiaste.
— Pff, n’importe quoi ! dit-elle en souriant, habituée aux extravagances verbales de son oncle.
— De toute façon je préfère la mer bleue, c’est là que j’ai envie d’aller. En plus je ne pourrai pas danser comme ça, et toi encore moins ! conclut-elle en riant à cette idée.

Une réponse d’enfant. Droit au but, mais sans l’ombre d’une méchanceté. Alors Cédric n’insiste pas. Il ne pense pas de toute façon qu’elle sache quoi que ce soit. Ce serait la surprise pour tout le monde.

— Bon mon frère, désolé, mais on va te laisser, il faut qu’on y aille, lance soudain la voix d’Aurélien qui, revenant des toilettes, vient de surgir dans la pièce.
— De toute façon on se voit bientôt, hein, monsieur je-cherche-à-savoir-où-on-va ! ironise-t-il. Tu crois que je n’ai pas compris ton petit jeu ? J’ai tout entendu figure-toi !
Cédric rigole franchement, pris en flagrant délit.
— Allez, je t’embrasse. Et ne te fais pas des nœuds au cerveau, tu n’as plus bien longtemps à attendre.
Et sur ces dernières paroles, Aurélien tenant la main de sa fille s’éclipse par la porte.



J-2

Il se réveille de bon matin. D’habitude quand il est trop tôt il essaye de se rendormir, mais en ce moment il est trop excité. Son cerveau ne lui laisse aucun répit. Dès qu’il se met en marche, la litanie des destinations possibles reprend et les villes du monde entier défilent les unes après les autres. Alors il ouvre les yeux et balaye son environnement immédiat d’un regard circulaire. Rien n’a bougé depuis hier. Évidemment, à quoi pouvait-il s’attendre ? Pourtant un petit quelque chose le titille. Il sonde de nouveau plus en détail et comprend tout à coup que ce qui l’a tracassé est un magazine spécialisé dans le tourisme posé en biais en plein milieu sur l’assise du canapé. En temps normal il n’y aurait pas prêté plus attention que ça, car ce n’est pas rare que toutes sortes de journaux traînent chez lui. Mais maintenant qu’il y repense, c’est celui avec lequel son frère est arrivé la veille. Et qu’il a oublié là.

— Ah, ah, monsieur le malin a fait une boulette, triomphe-t-il intérieurement.
La page de garde représente une mer turquoise qui longe une plage de sable fin sur laquelle trônent d’impassibles cocotiers. Il arrive à lire, imprimé en gros et en caractère noir « Spécial Tahiti », et en sous-titre principal « Moorea, la petite sœur devenue grande ». Suivent d’autres intitulés qui renseignent sur les articles secondaires, mais qu’il n’arrive pas à déchiffrer de là où il se trouve. Ce n’est pas grave. Il n’a pas besoin d’en savoir plus.

— Non... ce serait trop...
Il a du mal à y croire, mais un large sourire se fige pourtant irrésistiblement sur son visage. La mer. La mer aux eaux cristallines. Les paysages exotiques. La douceur d’un été sans fin. Depuis combien de temps n’a-t-il pas eu l’occasion de profiter d’un tel morceau de paradis ?

— Ça alors, je n’aurais jamais pensé...
Mais non, décidément l’idée a du mal à franchir la barrière de son scepticisme. C’est loin la Polynésie. Encore plus loin que l’Argentine. Plus de vingt heures d’avion. Plus il y pense, plus cela lui semble improbable. Et pourtant. Ce magazine laissé là, que son frère a parcouru à deux jours du départ, ce ne peut pas être un hasard quand même ! ? ! Il n’arrive pas à chasser complètement l’idée de son imaginaire. Repense à tout ce qu’il a pu entendre sur cette collectivité d’outre-mer. La chaleureuse hospitalité des locaux. Les vahinés à la descente de l’avion qui vous remettent des colliers de fleurs. Les fonds sous-marins, ornés de coraux multicolores et peuplés d’une faune diversiforme incomparable, au-dessus desquels planent des surfeurs intrépides. La moitié n’était peut-être que des clichés pour touristes et la réalité moins affriolante. Il savait par exemple que ceux qui débarquaient à Papeete en s’imaginant y trouver les plages de rêves placardées en double page dans les catalogues, devaient être bien déçus en découvrant le sable noir et volcanique de ce côté-ci de l’île. Mais il y avait bien une autre moitié de vraie. Et ce serait justement l’occasion d’aller vérifier. De toute façon quoi qu’il en soit réellement, il ne pourrait pas être déçu, car il a toujours aimé l’environnement marin. Plus jeune, il pratiquait régulièrement la voile pendant ses vacances en Bretagne, et ne ratait jamais l’occasion d’une pêche à pieds. Manger des crevettes qu’il avait attrapées le matin même n’avait pas son pareil pour exciter ses papilles. Pour lui plus que tout le reste, la mer représente les vacances, l’été. Il ne savait pas si ce serait possible, mais il adorerait avoir une expérience de plongée. Avant cette activité ne l’intéressait pas plus que ça. Il en avait un peu peur. Mais maintenant il était avide de toutes les expériences qu’il pouvait faire.

Il repense à ce que lui a dit sa nièce la veille, sur son désir d’aller à la mer « bleue » et de jouer avec le sable. Il est vrai que si elle avait appuyé sur « bleue » c’était certainement plus par comparaison avec la mer noire à laquelle il avait lui-même fait référence. Il n’empêche. Il n’y avait pas lu de malice, mais ce n’était peut-être pas si anodin. Un faisceau d’indices prenait forme et se recoupait singulièrement.
Allons, il devait arrêter d’y penser et de « se faire des nœuds au cerveau » comme le lui avait recommandé son frère. Mais l’idée lui plaisait bien.


J-1

Demain ! Demain enfin ! Il se sent totalement surexcité et a passé la journée à sourire béatement à tout le monde, riant pour un rien. Comme drogué. Mais le seul stupéfiant qu’il ait consommé il le porte en lui : du bonheur à l’état pur. C’est le soir et il ne sait pas comment il va faire pour dormir. Il doit s’occuper l’esprit à autre chose. Ça tombe bien, il a eu son frère brièvement au téléphone qui lui a dit que s’il ne trouvait pas le sommeil il pouvait toujours regarder « Superman » qui passait en première partie de soirée. Message ou simple badinage ? Toujours est-il qu’il est installé devant le petit écran et que le film vient de commencer. Un classique. À vrai dire il l’a déjà vu. Et il a du mal à se concentrer sur toute la première partie de l’histoire. Il ne s’est toujours pas enlevé Moorea de la tête. Pourtant lorsque le superhéros arrive à Metropolis, soit en fait New York, Cédric commence petit à petit à regarder le film avec un œil différent.

— Tu n’as qu’à regarder Superman... Ah, ah, ah, mais oui, bien sûr, c’est clair, s’emballe-t-il d’un coup.
Superman c’est Clark Kent. Clark Kent c’est Christopher Reeves. Ça ne pouvait être que ça. L’Amérique. Cette suggestion de son frère ne pouvait cette fois pas être un hasard. Sans compter que sinon il aurait pu mal l’interpréter, et que ce n’est pas le genre d’Aurélien de faire des plaisanteries douteuses.
New York ! New York pour lui c’est surtout Manhattan. Il sait bien que ce n’est qu’un des cinq arrondissements de la ville tentaculaire, mais c’est de loin le plus populaire et celui qui nourrit l’imaginaire collectif. La mythique Wall Street où se décide le sort du monde plus sûrement que sur un champ de bataille. Une falaise de buildings plus scintillants les uns que les autres à perte de vue. Bon, ils ne pourront pas voir le World Trade Center que survole à l’instant Superman. Dommage. Il pense que la créativité de l’Homme n’a pas de limites tant dans ce qu’elle a de meilleur que de plus terrifiant. C’est fascinant. Et tragique. Ah, la statue de la Liberté. Il voudrait y monter pour voir le monde à travers ses yeux. Entrer dans sa tête et sonder ce concept si parfait et étrange à la fois qu’elle défend. Qu’est-ce que c’est au fond la liberté ? Qui est vraiment libre ? Libre par rapport à qui, à quoi ? Elle est Française après tout, il devrait s’y retrouver. Ils pourraient visiter le Bronx aussi. Mais en voiture sinon il aurait trop peur qu’ils se fassent agresser. Car véridique ou non, le quartier n’a pas très bonne réputation d’après ce qu’il en a entendu. Mais à vrai dire il n’en sait pas grand-chose en fin de compte. Il faudra qu’il se renseigne vraiment. Et le pont de Brooklyn ! Traverser l’un des plus anciens et impressionnants ponts suspendus des États-Unis, ça doit bien faire un petit quelque chose ! Pour un touriste. Parce que les locaux qui l’empruntent tous les jours ne doivent même plus s’en rendre compte. Pour eux ce ne doit être qu’un passage qui relie une rive à l’autre. C’est souvent comme ça quand on habite une ville, on ne sait plus voir les merveilles qu’elle abrite. Leurs histoires fantastiques s’effacent devant la banalité de la vie quotidienne.
C’est sur cette dernière pensée et les étoiles plein les yeux du drapeau américain que Cédric s’endort finalement avant même la fin du film.


Jour J

— Salut champion ! lance Aurélien à peine la porte ouverte. Prêt pour la grande aventure ? Le van n’attend plus que toi ! poursuit son frère sur sa lancée.
Comme d’habitude il est pile à l’heure. Il a l’air en pleine forme. Juste derrière lui entre Hubert. Il a trente-quatre ans et exerce en tant qu’infirmier indépendant. Il fait partie de l’aventure bien sûr, et lui et Cédric se sont rencontrés deux fois déjà. Juste pour être sûr que ça fonctionnera entre eux.
Cédric est radieux. Assis dans son fauteuil cela fait déjà trente bonnes minutes qu’il est prêt à partir. À ses côtés se tient Alma qui lui tient compagnie en attendant. Elle travaillait déjà là lorsqu’il a intégré cette maison d’accueil spécialisée. C’est son aide-soignante titulaire, c’est-à-dire sa référente dans la structure. Il a beaucoup de considération pour elle et apprécie particulièrement son humour et son dynamisme. C’est elle qui l’accompagne et veille sur lui la plupart du temps pour les petites choses de la vie quotidienne et se charge des soins. Il est tétraplégique depuis un peu plus de quatre ans suite à une mauvaise chute en scooter. C’était en hiver, un douze janvier. Comme beaucoup de jeunes il était plus soucieux de son image que de sa sécurité. Aussi plutôt que de porter un manteau renforcé, il n’avait comme d’habitude revêtu que sa doudoune. Il était un peu plus de huit heures du matin. Il se rendait comme tous les jours depuis quatre mois dans l’entreprise au sein de laquelle il effectuait son stage de fin de cursus d’école de commerce. Et puis une voiture qui met un coup de volant pour éviter un piéton qui traversait en courant. Lui qui doublait par la droite et roulait un peu trop vite. Il avait tenté de freiner. Sans doute qu’à une autre période de l’année ça aurait suffi à minimiser l’impact. Mais les roues avaient fusé sur le sol givré. Il avait heurté la voiture de plein fouet et était parti en vol plané. La dernière image que son cerveau avait enregistrée alors qu’il fendait l’air à toute vitesse, c’était celle de ce type à l’origine de l’accident. Un adolescent avec un manteau bleu. Qui courait l’air totalement hagard. Quand Cédric s’était réveillé à l’hôpital après trois jours de coma il avait perdu l’usage de ses membres. Ce jour-là, il se souvient d’avoir hurlé qu’il aurait préféré ne jamais reprendre conscience. Depuis, il s’était souvent demandé où le jeune courrait comme ça. Avec cet air affolé. Était-il en retard pour aller quelque part ? Fuyait-il quelqu’un ou quelque chose ? Venait-il d’apprendre une mauvaise nouvelle ? Même s’il n’occultait pas sa co-responsabilité dans l’accident par son imprudence, il aurait voulu savoir si le motif principal qui avait broyé sa vie était futile ou avait une vraie raison d’être. Les assurances avaient enquêté bien sûr, mais l’autre était introuvable. Soit il ne s’était pas rendu compte du drame qu’il avait causé, soit il avait préféré ne pas l’assumer.

Après six mois passés à l’hôpital, il était allé chez ses parents. Mais c’était trop dur à gérer pour eux au quotidien. Même avec une aide à domicile. Ils étaient encore en activité et son handicap était trop lourd. Ils lui en avaient parlé, expliqué à travers leurs larmes qui semblaient ne plus jamais devoir s’arrêter de tomber, qu’ils ne pouvaient pas le garder. Ils n’y arrivaient pas. Des larmes de tristesse, de honte et d’impuissance. Et d’un commun accord ils avaient trouvé cette maison spécialisée. À plus de quatre cents kilomètres de chez eux, car il n’existe pas tant d’établissements de ce genre et que son frère n’habitait pas loin. Il y était bien. Mieux que chez ses parents. Parce qu’ici il côtoyait des gens comme lui. Voir pour certains dans un état pire que lui. Oui, malgré la disgrâce qui le touchait, il s’était rendu compte qu’il pouvait y avoir encore pire. Lui au moins arrivait à se déplacer dans un fauteuil spécialisé et avait encore la maîtrise de ses sphincters. Cela pouvait paraître bête pour un valide, mais pour lui c’était une petite victoire quotidienne sur son corps. Et puis la perception des gens n’était pas le même. Bien sûr tous les soignants étaient formés à ça, c’est leur métier. Ils apprennent à prendre de la distance, et finissent par s’habituer. Alors qu’à chaque fois qu’il croisait le regard de ses parents il ressentait comme un coup de poignard au cœur. Car il y lisait leur détresse. Et même s’il avait conscience que ce n’était que l’expression d’un amour inconditionnel d’un parent pour son enfant qu’il n’a pas pu protéger, ça lui faisait mal. Quand on est en situation de handicap, il n’y a rien qui blesse plus que la pitié. Toute bienveillante qu’elle soit. Il l’avait appris. Néanmoins il comprenait qu’intégrer cette nouvelle réalité pouvait prendre du temps. Lui-même avait mis longtemps à l’accepter, et il avait encore du mal certains jours à vivre avec. S’en voulait d’avoir été négligent. En voulait au jeune responsable de l’accident. Mais qu’il soit responsable de sa situation à cent pour cent, cinquante pour cent, ou pas du tout, une fois le constat établi, il avait compris que la seule question qui valait la peine de se poser était : et maintenant comment je transforme ça pour avancer ? C’est ce qu’il s’efforçait de faire au quotidien. Et il attendait juste des autres qu’ils ne le regardent pas à travers ce qu’il pouvait faire hier, mais ce qu’il pouvait apporter aujourd’hui. Car si son corps était inutile, son cerveau n’avait jamais aussi bien fonctionné en revanche. De manière aussi juste. Il réfléchissait beaucoup sur les choses de la vie et avait acquis un recul et une lucidité sur elle que seuls ceux qui ont le temps savent voir. Comme, paradoxalement, ceux qui n’en ont plus beaucoup. Il pouvait discuter, expliquer, consoler, apporter des conseils, rire... Est-ce que la complicité intellectuelle et affective n’était pas finalement le plus important dans les relations humaines ? Il avait encore un rôle à jouer pour ceux qui le souhaitaient. Et avait juste besoin qu’on l’accepte comme il était désormais : avec ses impossibilités, mais surtout pour ses potentialités.

C’est ce que faisait Aurélien. Son frère avait eu beaucoup de mal au début, mais il avait fini par comprendre ça. Il passait régulièrement le voir et l’emmenait chez eux un week-end par mois. Et n’hésitait plus à le solliciter. Il lui demandait par exemple d’aider Gabrielle à travailler quand lui ou sa femme n’avait pas le temps. C’était même devenu un petit jeu entre eux, Cédric l’accusant avec délectation de l’exploiter honteusement. Mais pas seulement. Il lui demandait souvent son avis sur la politique, des événements, des films ou beaucoup d’autres sujets. Et puis il était devenu un peu son confident. Ils avaient toujours été proches, mais avant ils ne se racontaient jamais de choses trop personnelles. Sauf que depuis qu’il était là, plusieurs fois Aurélien était venu se confier sur ce qui ne tournait pas rond dans sa vie, les incompréhensions dans son couple, les tensions qu’il pouvait subir au travail. D’aucuns auraient trouvé ça déplacé de se plaindre de petits bobos de la vie devant un tétraplégique. Mais non. Son frère avait su dépasser les apparences, et rien ne faisait plus de bien à Cédric que de voir combien il lui faisait confiance. Aussi pas une fois il ne lui était venu à l’esprit de lui cracher à la figure qu’il aimerait bien, lui, avoir ces « petits » problèmes. Et d’ailleurs philosophait-il quand une pensée négative de ce genre venait l’effleurer, quel que soit le problème, qui peut réellement juger des souffrances et de la force du désarroi de l’autre ?
Ainsi au fil du temps il avait noué une relation avec son frère bien plus forte qu’elle ne l’aurait jamais été si tout cela ne lui était pas arrivé. Et étrangement dans cette nouvelle configuration il avait pris un certain ascendant sur lui, alors qu’avant c’était l’inverse. Sans le vouloir, il s’était aperçu que depuis un certain temps maintenant il influençait Aurélien par ses conseils, ses observations, ses positionnements. Positivement il le croyait. Pas de quoi le soulager totalement, mais au moins il pouvait se dire que son épreuve, aussi dure soit-elle, lui avait apporté quelque chose de précieux qu’il n’aurait pas eu sinon.

Pendant qu’Hubert et Alma échangent les dernières consignes entre professionnels avant le départ, Cédric en profite pour demander à Aurélien :
— Allez, tu peux bien me le dire maintenant, on part où ?
— Ah, l’ineffable curiosité de celui qui veut savoir ! OK, tu as bien mérité que je te crache le morceau. Par contre, ne le dis pas aux enfants, ils le découvriront sur la route.
Mais au lieu de lui annoncer clairement, il se met à chanter :
— Lasciatemi cantare, Con la chitarra in mano...
— L’Italie ! s’écrit presque aussitôt Cédric.
— Eh, mais c’est que tu as l’esprit vif ce matin, le chambre Aurélien.
— Attends, ce n’était pas si évident, tu chantes comme une patate ! lui rétorque Cédric, et tous deux éclatent de rire.

Au fond de lui Cédric a ressenti l’espace d’un instant une petite déception. Il s’était imaginé tellement de destinations lointaines, exotiques, et hier encore était persuadé qu’ils partaient aux États-Unis. Mais non, c’était logique. On ne balade pas un tétraplégique comme on convoie une valise. Cela demande une certaine logistique, et une voiture aménagée était encore le meilleur moyen, d’autant plus que ses nièces étaient encore petites. Alors lui, plus elles, pour un voyage en avion, c’était trop compliqué.
Et puis d’une certaine façon, toutes ces destinations, il s’y rendait avec les technologies d’aujourd’hui. Que ce soit par un morceau de musique, un magazine, à la télévision ou grâce à Internet. Il ne s’était jamais autant intéressé au monde que depuis qu’il ne pouvait plus y accéder comme il voulait. Parce que ce n’était soi-disant jamais le bon moment. Ou croyait-il, pas une priorité. Il avait remis à plus tard. Sauf que pour lui il n’y avait pas eu de plus tard et qu’aujourd’hui il ne lui restait essentiellement pour assouvir sa passion du voyage que ce biais. Ça n’avait pas la saveur exacte de la réalité, mais il pouvait au moins en goûter les couleurs. Et ce n’était déjà pas si mal.

— Rome, Venise, Palerme ? lance-t-il un peu précipitamment pour masquer la petite déception qui l’a étreint, mais surtout pour pouvoir se projeter.
— Oh, oh, tu m’en demandes trop là. Ce ne sera plus une surprise. Allez ! Lance ton bolide, on y va, la Mercedes-Van nous attend !

Alors à l’aide de son index Cédric fait avancer son fauteuil un large sourire au coin des lèvres. L’Italie ! C’est parfait l’Italie ! Le soleil, la douceur du climat méditerranéen, les monuments historiques, l’exubérance des locaux et la vitalité de leur accent chantant. Vraiment, c’est parfait.
Il a retrouvé tout son enthousiasme des derniers jours. Aussi, juste avant de passer la porte de sa chambre, et comme Alma lui souhaite de bonnes vacances, il lui lance hilare en guise de réponse « Ciao ragazza ! ». Puis en empruntant le couloir il se met à fredonner presque en criant « Lasciatemi cantare... ».

PRIX

Image de Automne 19
46

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Lamia DB
Lamia DB · il y a
Apres la pluie vient le beau temps comme on dit
Magnifique je vote !

·
Image de Còtto Còtto
Còtto Còtto · il y a
Un de mes dictons préférés :-), merci.
·
Image de Pherton Casimir
Pherton Casimir · il y a
Un très beau récit ! Mes voix.
Une invitation à découvrir LES TOURMENTS DE LA MORT. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-tourments-de-la-mort
Merci.

·
Image de Còtto Còtto
Còtto Còtto · il y a
Merci à vous.
·
Image de Sandrine Michel
Sandrine Michel · il y a
Un texte riche dans les relations humaines, optimiste, un récit qui nous tient en haleine jusqu'au bout
·
Image de Còtto Còtto
Còtto Còtto · il y a
Merci pour ce retour optimiste :-)
·
Image de michel jarrié
michel jarrié · il y a
Et la vie continue...Il y a le choc, les traumatismes, le constat et peu à peu, surtout quand les proches, par bonheur, sont là, on reprend goût au quotidien. Excellent texte, et un message d'espoir.
·
Image de Còtto Còtto
Còtto Còtto · il y a
L'importance d'être entouré et...compris. Merci pour vos encouragements.
·
Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
J'aime beaucoup. Je me suis laissée entraînée par le suspense de la destination. La situation du narrateur est dévoilée peu à peu sans emphase. C'est attachant et gai. Et finalement les propos détaillés (qui peuvent être perçues comme des longueurs) donnent du corps à l'histoire et aux personnages. Un texte qui requinque.
·
Image de Còtto Còtto
Còtto Còtto · il y a
Merci, un avis qui requinque également :-)!
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Une belle victoire sur la vie , un hymne à la vie qui appréhendée de façon positive apporte beaucoup de bien . Donner et recevoir pour s'en sortir vivant .
Un très beau texte .

·
Image de Còtto Còtto
Còtto Còtto · il y a
Oui, quand la vie continue malgré tout. Merci.
·

Vous aimerez aussi !

Du même thème

Du même thème

NOUVELLES

Partir, loin et mettre de la distance. Aujourd’hui est le premier jour du reste de ma vie. J’ai découvert cette phrase dans un livre de Jacques Salomé et elle résume tout à ...