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Ashe

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La première fois que j’ai menti, je devais avoir quatre ou cinq ans. Je ne m’en souviens pas très bien, j’étais à la maternelle. Je devais avoir fait une bêtise mais j’avais probablement très peur de me faire gronder, alors j’ai dit que ça n’était pas moi mais mon voisin. Et on m’a cru. La deuxième fois que j’ai menti, j’avais six ans, et je m’en souviens plutôt bien. C’était le soir de mon anniversaire et j’avais déjà cassé le jouet hors de prix que mes parents s’étaient évertué.e.s à m’offrir, malgré leur peu de moyens. Je ne l’avais pas fait exprès bien sûr, j’avais juste voulu voir à quel point il était résistant. Adélie, ma cousine, était avec moi. Alors bien sûr, quand mes parents sont arrivé.e.s et ont vu le désastre, j’ai dit que c’était Adélie. Et on m’a cru. Ses parents étaient là aussi, et iels n’étaient pas très content.e.s. Je me rappelle qu’elle a démenti, elle disait que ça n’était pas elle, mais on ne la croyait pas et elle a été punie. Elle m’a fait la tête quelques jours après ça, mais en plus d’être ma cousine, c’était aussi ma voisine, et en plus on avait le même âge, donc ça n’a pas duré longtemps. Alors j’ai recommencé. À chaque fois que je faisais une bêtise, j’accusais Adélie. Et à chaque fois, on me croyait. Je crois que c’est parce que j’avais beaucoup d’aplomb, et j’avais toujours l’air très sûre de moi, déjà gamine. Adélie était plus réservée, même un peu timide, du coup c’est moi qu’on croyait. Pourtant quand j’y repense maintenant, avec le recul, je me demande comment on pouvait me croire moi, alors qu’Adélie était la définition même de l’enfant sage : bonne en classe, gentille, avec un don naturel pour se faire des ami.e.s. Sûrement que je l’accusais parce que j’étais un peu jalouse... Au bout d’un moment, quoi que je fasse, je pouvais lui rejeter la faute dessus, on me croyait. À force, c’est peu à peu devenu une habitude. J’ai commencé à mentir de plus en plus souvent, et dans de plus en plus de situation. Je mentais pour attirer l’attention, je mentais pour avoir la sympathie, je mentais pour qu’on m’aime. Je mentais aux professeur.e.s, je mentais à mes ami.e.s, je mentais à ma famille. Et si j’étais prise, je disais que c’était Adélie. Je racontais tout et n’importe quoi, si bien qu’à un moment, ça a fini par devenir évident, tout du moins au collège, que je mentais tout le temps. Mais on ne me disait jamais d’arrêter, et j’avais plein d’ami.e.s. Je racontais que je connaissais ce chanteur connu, que j’avais rencontré cette célèbre actrice, ou que j’étais de la famille de cette grande sportive. Je disais que mes parents allaient divorcer, que mon père était gravement malade, que ma mère venait de perdre son job. Tout, et n’importe quoi. Et puis un jour, j’ai raconté le mensonge de trop. Bien sûr, à ce moment-là je ne savais pas le mal que j’allais causer. Ou peut-être bien que je m’en fichais.
C’était en troisième. Il y avait Firmin, ce garçon dans ma classe dont j’étais très proche. Pas amoureuse, non... c’était mon meilleur ami. Du moins, c’est ce que je répétais à tout le monde. Et j’en étais fière parce que Firmin était très populaire. Il était gentil avec tout le monde, avait des ami.e.s dans toutes les classes, et tout le monde l’adorait. Et lui n’avait pas besoin de mentir. Un jour, après les cours, on avait passé du temps ensemble tous les deux, avec une autre amie : Alice. À l’époque, Alice était la meilleure amie d’Adélie. Je l’aimais beaucoup. Elle aussi était très gentille et assez populaire. Mais le pire c’est qu’elle ne s’en rendait jamais compte. Elle ne faisait rien de spécial, ne s’habillait pas d’une façon spéciale, n’avait rien d’exceptionnel à raconter, et pourtant, tout le monde l’appréciait. Enfin ça c’est la sensation que j’avais. Cette après-midi-là, on s’est baladé.e.s tous.tes les trois, on a beaucoup parlé, on a écouté de la musique sur le lecteur MP3 de Firmin, on a mangé des gâteaux et puis, Alice a fini par rentrer et je me suis retrouvée seule avec Firmin. C’est là qu’il m’a appris des choses. Il avait visiblement besoin de parler. Pas de nous. Ni même d’Alice. De sa famille. Il avait de gros problèmes, et j’en ignorais tout jusqu’à ce jour. Alors ce soir-là, le cœur lourd, je me suis couchée, pensant que la nuit m’apporterait peut-être une solution pour aider Firmin. La réponse s’est présentée d’elle-même quelques jours plus tard, quand Alice m’a dit qu’elle avait pris rendez-vous avec l’assistante sociale du collège car le métier l’intéressait et qu’elle voulait lui poser des questions à ce sujet. Même là, elle était meilleure que moi. Elle avait déjà une idée de ce qu’elle voulait faire plus tard, j’admirais sa détermination. C’est là que j’ai eu l’idée d’aller voir la personne qui a priori était la plus compétente pour régler les problèmes de Firmin : l’assistante sociale. Évidemment, ma visite chez elle n’a pas eu l’effet escompté. Je pensais que tout serait réglé en quelques mouvements mais à la place, ce sont les services sociaux qui ont été prévenus et la famille de Firmin a eu de gros problèmes. Avec le recul, je me dis que j’ai peut-être quand même bien fait, mais à l’époque, j’étais terrifiée que Firmin découvre que c’était moi qui était allée parler à l’assistante sociale. Alors le jour où il m’a dit que j’étais la seule personne à qui il en avait parlé, j’ai paniqué. Je lui ai dit que j’étais désolée, mais que j’avais eu besoin de me confier à quelqu’un car c’était un lourd secret mais que je n’avais jamais imaginé que cette personne en parle à l’assistante sociale ainsi. Et quand il m’a demandé à qui je m’étais confiée, je lui ai répondu « à Alice. »
Et à partir de là, l’enfer a commencé. Pas pour moi – Firmin m’a vite pardonné – mais pour Alice. Comme je l’ai dit, Firmin avait beaucoup d’ami.e.s, dans un peu toutes les classes, et la rumeur s’est vite répandue ; rumeur que j’ai aidé, je dois dire. À chaque fois qu’on venait me demander ce qui s’était passé, je donnais la version où Alice était responsable. Avant même qu’Alice n’ait le temps de comprendre qu’on l’accusait de quelque chose, aux yeux de tous.tes, elle était déjà la coupable. J’ignorais les mois de calvaire qu’elle allait vivre, je n’y prêtais même pas attention. Moi de mon côté, je continuais ma vie comme si de rien n’était. Je voyais en tout cela un mensonge totalement innocent. Je pensais qu’au bout d’une semaine ou deux, plus personne n’y penserait. Je ne savais pas à quel point, je me trompais. J’ignorais par exemple que certains amis de Firmin menaçaient de frapper Alice tous les jours lorsqu’elle allait en cours. J’ignorais que même ses meilleur.e.s ami.e.s ne lui parlaient plus parce qu’iels croyaient qu’elle avait menti. J’ignorais qu’au sein de sa propre classe, personne ne lui adressait la parole. J’ignorais les mots qu’on murmurait sur son passage, les insultes qu’on lui lançait dans les couloirs, les bousculades entre deux salles de classe. J’ignorais également qu’elle pleurait tous les soirs en rentrant chez elle ou qu’elle allait au collège chaque matin avec la peur au ventre. J’ignorais encore qu’elle pensait à mourir chaque jour et qu’elle prenait parfois un cutter dans l’atelier de son père, prête à passer à l’acte, mais que sans vraiment savoir pourquoi elle n’allait jamais jusqu’au bout. Et les adultes aussi semblaient tous.tes ignorer ce qui se passait. Malgré ses pleurs, son exclusion, son air triste en permanence, personne ne semblait voir à quel point elle allait mal. Ou plutôt, on le savait. On le voyait. Mais on préférait soit continuer à la harceler, soit faire comme si de rien n’était. Parce qu’on ne savait pas à quel point c’était horrible pour elle. Probablement. Parce qu’on ne savait pas qu’elle aurait encore des séquelles des années après. Parce qu’on ne savait pas qu’elle prendrait l’habitude que personne ne la croit jamais, que personne ne l’écoute, qu’elle finirait par se dire que de toutes manières, elle ne disait jamais rien d’intéressant, jamais rien de bien, et qu’elle ne valait pas beaucoup plus que sa parole. Parce qu’on ne nous a jamais dit que c’était mal. Aucun adulte, aucun autre camarade, ne nous a jamais dit que c’était mal. Et puis j’ai fini par me dire que c’était pas si grave puisqu’elle est encore en vie aujourd’hui. Sans savoir que ça a eu un impact sur elle des années durant, et que peut-être, si, pour une fois, je m’étais contenté de dire la vérité au lieu de mentir, la vie d’Alice aurait pu être bien meilleure. Non, c’est vrai, jamais je n’aurais pu imaginer qu’un simple mensonge puisse détruire une vie ainsi.
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