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FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé
Bordeaux, un soir de Septembre 2015

Dans la semi-obscurité de la cave, Basile Wiemer glisse entre les silhouettes recueillies. Les autres retardataires, arrêtés comme lui par les enfilades de chaises capitonnées, tentent de se frayer un passage vers les premiers rangs. Le quatuor qui ce soir joue, n’est pas assez connu qu’on ne s’autorise à enjamber ici le trépied d’un photographe, là les longues jambes d’une attachée de presse. Quitte à arracher à celle-ci un murmure d’opprobre.
L’homme qui nous intéresse profite de l’espace entre deux épaules pour jeter un coup d’œil à l’estrade. La mise en scène est glaciale : éclairage LED en contre plongée, pas de pupitre, pas de nœud papillon et pas d’expression sur le visage des interprètes, superbement glabres. Ce qu’il faut de lugubre pour plonger l’audience dans les délices de la mélancolie tudesque, comme si Beethoven ne suffisait pas.
Enfoncée dans le mur gauche, une alcôve barrée d’un ruban rouge lui fait de l’œil. Il s’y glisse avec tant de souplesse et de discrétion qu’une bloggeuse musicale dira plus tard, non sans une familiarité des plus déplacées, avoir été « effleurée par l’esprit de Ludwig » au milieu du concert.
Les murs du renfoncement sont en brique. La musique y arrive déformée par la voûte de la cave et son revêtement de terre cuite. Wiemer note les détails sur son calepin blüthner : cave privée sous les pavés de la Bastide... auditoire trié sur le volet... choix acoustiques discutables... Il hésite, vérifie qu’il a fait le tour des contingences et ajoute finalement « mise en scène ostensiblement minimaliste », en soulignant deux fois « ostensiblement ».
Plusieurs minutes se sont déjà écoulées sans qu’il ait prêté la moindre attention aux salves de notes qui chatouillent ses oreilles. C’est ainsi qu’il travaille : il n’écoutera pas tant qu’il ne sera pas sûr de pouvoir obtenir dix minutes de concentration absolue. Dix minutes qui lui suffisent dans la plupart des cas à savoir ce qu’il faut savoir, et surtout ce que les autres ne sont pas capables de savoir.
C’est un don, il en est conscient et ne s’en vante pas, mais c’est un don tout de même. Là où un critique normal laissera passer cinq fois une erreur, la combinaison de sa mémoire, de son intelligence et de son inégalable oreille absolue lui permet de la voir dès le premier coup.
Mieux, détectant l’impair aussi bien qu’il comprend le défaut qui en est à l’origine, il est capable de prédire avec certitude quelles erreurs seront faites dans la suite du concert, et même d’évaluer les chances de l’artiste de s’en débarrasser un jour. C’était lui, en 2007, qui avait diagnostiqué la surdité de Radica Sulek. Avant la médecine...
Dans la salle, les déplacements des convives ont cessé et les bruissements feutrés des étoffes laissé la place au silence, déchiré par la complainte des violons. Basile ferme les yeux. Il n’a pas de plan de pensée, pas de méthodologie. Sa compréhension de la musique est brute, intuitive. Tandis que les notes ricochent dans la salle, son esprit accroche un ré, mesure une blanche, deux noires, compare les séquences, les metteurs en scène, les époques et les compositeurs ; une partie de son cortex analyse les sons et produit les idées, l’autre trie, classe, ordonne et structure l’arborescence de concepts, de noms et de dates.
Les minutes passent. Dans la plus grande immobilité, Basile Wiemer laisse la tornade se déchaîner. Les rouages de son esprit ne nécessitent aucune intervention, aucune énergie de sa part ; ses neurones n’attendaient que ça, ruant dans leurs boxes tels des taureaux avant un rodéo, interface entre le beau et les mots.
Aussi brutalement que tout avait commencé, le calme revient.
L’article, son article, est devant ses yeux. Intégralement. Et ne reste dans sa tête qu’un vide exquis, bercé par la mélodie qui arrive, familière maintenant. Il secoue la tête et essuie ses mains moites sur le velours de son chino.
Rien de bien révolutionnaire.
Près de la sortie, il repère deux hommes qui, visiblement, guettaient son départ. Ils ont l’air anxieux, même s’ils font de leur mieux pour le saluer d’un sourire de gala. À voir leurs têtes, il sait qu’il n’est pas resté assis plus de cinq minutes. C’est rarement bon signe. Au mieux : « interprétation parfaite et parfaitement scolaire ». Au pire, rien. Il n’a jamais publié de pamphlet, comme si ce n’était pas assez déprimant d’écouter Mahler massacré, qu’il faille en plus le décrire.

***

Dehors, les premières pluies de l’automne ont rincé les pavés de la rue Buthaud. Leur surface, d’habitude si sombre, singe les lampions des terrasses illuminées. Les concerts ratés ont chez Basile un effet presque magique : il a envie de s’amuser. D’ailleurs, habitant Cénon, il aurait dû couper par le boulevard Curie, mais il décide de prolonger par les quais. De toute façon, Marie et les enfants sont en Normandie et personne ne l’attend à part des Tupperware et une maison vide.
Quai Deschamps, la Garonne gronde. Les allées accompagnent les pas du critique de leurs chuintements humides. De temps à autre, il jette un regard tendre sur les couples qui occupent les bancs. Les manteaux épais, les restaurants qui bâchent leurs terrasses, tout évoque l’hiver qui arrive et l’écrin douillet dans lequel Bordeaux s’apprête à se blottir. Il aime cette période de l’année. Sa maison et les reflets mouvants du feu de cheminée sur les poutres, sa femme avec son petit ventre tout rond et ses gros pulls, la fumée du thé au-dessus de sa tasse et les gros volumes de l’encyclopédie musicale.
Au détour d’une allée un détail attire son attention.
Coincé entre deux haies de buis, un banc étale ses lattes ondulées sous le halo d’un lampadaire. Posé sur une des lattes, il y a un petit paquet.
Basile s’arrête net. La sensation, l’intuition qui envahit son cœur et son esprit lui est familière. Ce paquet n’est pas là par hasard.
Il est pour lui.
Doucement, guettant fébrilement l’inconnu qui viendrait récupérer son oubli, il s’assoit à côté de la boîte. C’est un petit carton rose pâle serti d’un ruban rouge. La scène, la vision de sa propre personne, anxieusement assis à côté d’une boîte de chocolat, le fait sourire.
Il contemple longuement le nœud qui couvre le paquet avant de se décider à le prendre sur ses genoux. La boîte est plus lourde qu’il ne l’imaginait, et le tissu qui constitue la boucle, au lieu de l’habituel conglomérat de plastiques industriels, caresse ses doigts comme du satin.
L’emballage sent bon l’intrigue.
En se décollant de la boîte, le couvercle émet un gémissement de succion. Le volume à l’intérieur du carton est entièrement occupé par un cube en bois. Basile retourne l’emballage et en extrait l’objet avec mille précautions. Il doit mesurer une vingtaine de centimètres de large. Les veines du bois sont visibles, et bien que la surface n’ait pas été vernie, elle est lisse comme du métal. C’est une essence dure et dense, du Wengé ou un cousin plus clair. Certainement pas une espèce européenne.
Basile tourne l’objet entre ses doigts. Malgré le savoir faire évident derrière la facture, le cube est désespérément... un cube. Nulle ouverture, nul mécanisme de quelque sorte, cinq cent grammes de bois dans un carton. Il est déçu.
Le bout de bois rejoint son carton, et l’ensemble atterrit dans sa besace. Ça fera toujours un joli serre-livres, se console-t-il.

***

Le lendemain matin, Basile Wiemer se réveille en sursaut. Le cube l’attend sur la table de la cuisine, là où il l’avait déposé la veille. Tout en préparant le café, il l’observe pensivement.
Il doit y avoir quelque chose.
L’examen de la veille est repris avec plus d’insistance. Les arêtes et les coins ont été poncés si délicatement que le poids de l’objet, sa forme et sa douceur ont dans les mains de Basile quelque chose de quasiment érotique.
Après plusieurs minutes d’un examen minutieux, Basile doit se rendre à l’évidence : le cube est absolument dépourvu du moindre trou, bouton ou mécanisme qui permettrait de l’ouvrir. Une vulgaire chute de bois, probablement une souche séchée, poncée, mise dans une boîte et posée sur son trajet pour le piéger. Comme s’il n’avait que ça à faire, de perdre son temps en investigations fantaisistes.
La rage monte, et il serre l’objet de plus en plus fort. Comment a-t-il pu se laisser abuser, lui et son esprit si rationnel.
Clic.
Une décharge lui parcourt l’échine. Dans son énervement, il a tordu le bout de bois dont la moitié supérieure s’est décalée de quelques degrés. Produisant le léger clic.
Tout en retenant sa respiration, il porte le mécanisme à hauteur d’yeux. Le cube est en fait constitué de deux pavés, si parfaitement assemblés qu’il n’a pas pu en voir la ligne de jonction.
Fébrile, il continue la torsion, produisant une série de clics de plus en plus sonores. Le mécanisme est dur et Basile doit forcer pour mettre les deux parties en mouvement. Comme s’il armait un ressort.
Arrivé à quarante-cinq degrés, le mécanisme bute. Dans un souffle, Basile pose l’objet sur le marbre du plan de travail. Le silence dans la cuisine est tel qu’il peut sentir les cognements de son cœur contre son tympan.
Timidement, une vibration métallique jaillit de la boîte.
C’est une note, quelques hertz en dessous du do a-t-il le temps de noter. Elle est suivie quelques secondes plus tard par une autre. Entre le ré et le mi cette fois. Les sons s’enchaînent, et dans le bassin du critique d’art naît une vague de chaleur qui, passant par le cœur, enflamme ses organes et s’écrase contre ses joues.
C’est une boîte à musique, évidemment. Et il aimerait pouvoir en penser autre chose, mais c’est absolument tout ce que son esprit arrive à produire.

***

Basile Wiemer serait incapable de dire combien de temps s’est écoulé entre le moment où il a ouvert la boîte, et celui où il recouvre ses esprits, la bouche béante et baveuse, devant l’objet qui gît, fermé, sur le marbre du plan de travail.
Instinctivement, il porte la main à son front. Plus jeune, il avait traversé de fortes fièvres qui le laissaient inconscient pendant des heures. Il n’a pourtant pas de température ; pire, il se sent en pleine forme, l’esprit aiguisé et le cœur léger.
Ses yeux font l’aller-retour entre la boîte et l’horloge murale au-dessus de la porte. Il s’est réveillé à 7h30, il est 8h15. La machine à café est chargée mais éteinte, ce qui signifie qu’il a commencé à tripoter la boîte aux alentours de 7h35.
Son absence a duré quarante minutes. Quarante minutes à écouter la drôle de mélodie. Enfin mélodie, encore aurait-il fallu que...
Le constat le percute avec la puissance de l’inédit. Il est incapable de se souvenir des quarante minutes de musique qu’il vient d’écouter. Pour la première fois de sa vie, et malgré la facilité insolente avec laquelle il a pu intégrer tout ce que les Brahms, Vivaldi et autres Coltrane ont pu mettre de génie dans leur musique, pour la première fois, il ne se souvient de rien.
Enfin, pour être exact, ce n’est pas qu’il se souvient de rien ; il a bien vaguement conscience d’avoir à un moment commencé à décoller, puis il y a eu ces couleurs chaudes et les frissons qui lui ont parcouru le corps. En insistant un peu il arrive même à voir les flashs, les images de la naissance de Sally. Et puis encore cette douceur, celle qu’il a trouvée au fond de ses tripes et qui lui est restée depuis qu’il est sorti de sa torpeur.
Drôle d’objet, pense-t-il, et du bout des doigts d’en caresser les arêtes si rondes.

***

Un peu plus tard le même jour, dans une des rues du centre ville, Basile pousse la lourde porte en bois d’un immeuble Art nouveau. Diapason, le magazine qui occupe les lieux est aussi vieux que le bâtiment lui-même.
Au premier étage, les bureaux s’enfilent sur une rangée de portes alignées. Basile Wiemer salue un par un ses collègues. Qui revient de congé, qui a son mari malade, qui pense que le numérique est en train de saigner la presse-papiers. Conversations improvisées mais millimétrées, gages d’une ambiance professionnelle vivable et de la pérennité d’une réputation qui, si elle n’est pas à faire, a la fragilité intrinsèque des choses élevées.
La dernière pièce abrite son bureau. Son ordinateur met un bout de temps à s’allumer. Au lieu de l’habituel fond d’écran, un message du système d’exploitation : mise à jour de Windows, veuillez patienter. Basile hoche la tête. Son article n’a pas attendu le bureau pour être tapé. La seule raison pour laquelle il se pointe, deux ou trois fois par semaine, c’est ses collègues. Et pas pour les voir ; pour que eux le voient. Et puissent se convaincre que chez Diapason, il n’y a pas deux poids deux mesures dans le traitement des journalistes. Même si c’est le cas.
Il ne reste jamais plus d’une heure. Le temps de copier/coller son article depuis la clé USB, l’envoyer par mail à la rédaction, ouvrir son courrier et partir. C’est le directeur du journal qui lui a proposé ce compromis quand il parlait de partir quelques années auparavant. « Une heure par jour Basile, c’est tout ce que je te demande ». Un homme intelligent, selon les critères de Basile. Rationnel, il avait compris que le critique leur coûterait toujours moins cher s’il était sous contrat que s’ils devaient acheter ses piges aux enchères.
Ses yeux s’attardent sur le courrier qui patiente dans la corbeille. L’un des plis est adressé par l’opéra national de Prague, il en reconnaît le logo baroque. Une invitation de leur directeur artistique, sans aucun doute. Mais aujourd’hui ça ne l’intéresse pas. Une seule chose l’intéresse. Et cette chose repose, enrobée dans un torchon de cuisine, au fond de sa besace en cuir.
Un rapide coup d’œil à l’écran lui annonce un temps d’attente estimé à une heure trente.
Deux fois quarante cinq minutes.
Il plonge les mains dans son sac et une contraction délicieuse s’empare de son bas-ventre.
Le nœud qu’il a fait au torchon s’est serré pendant le voyage et ses doigts peinent à le défaire. Il compte une éternité avant que la boîte ne repose enfin, nue, sur l’ébène de son bureau.
Tandis qu’il la contemple, il se remémore ce qu’il en a pensé la première fois. La comparer à une vulgaire chute de bois, comment a-t-il pu ! Là, dans la lumière oblique du midi, la simplicité du cube, l’arrondi parfait de ses arêtes, l’élégance de ses proportions lui apparaissent avec tant d’évidence qu’il se reproche immédiatement d’avoir pu la transporter dans de telles conditions. Il comprend maintenant que son ancien propriétaire ait mis tant d’amour dans l’emballage.
Au moment où il s’apprête à enclencher le mécanisme, il se ravise. D’un coup de main, il fait voler les rideaux occultants, plongeant la pièce dans l’obscurité ; les strates de papier qui occupaient le bureau subissent le même sort et finissent leur vol pêle-mêle dans les vastes tiroirs du meuble. Il ne reste sur la table que la Boîte à musique, un porte-bloc chargé et son Mont Blanc à pompe.
Avec un soupir d’aise, il s’enfonce confortablement dans son fauteuil et pose la boîte sur ses genoux. Enfin.
C’est le moment que choisit la porte pour émettre un « toc toc » sonore. La boîte à musique disparaît, avalée par un des tiroirs qui se referme en même temps que la porte s’ouvre. Basile a juste le temps de se composer un air affecté et de fixer son bloc note vierge qu’on entre déjà.
— Tu attendais quelqu’un ? interroge-t-on.
Basile bouillonne ; il a l’air d’un gamin surpris la chose à la main.
L’homme, qui se trouve s’appeler Pierre Bachelet, s’installe dans un des canapés. Ses yeux, perplexes et amusés, jonglent entre les rideaux tirés, le bureau impeccable et l’air courroucé de Basile qui ne lui a toujours pas répondu.
— J’aurais dû frapper, admet-il en haussant les épaules. J’avais oublié que parfois, je te payais pour travailler.
Basile se détend. Bachelet est son patron, mais c’est surtout son plus vieil ami. Un des rares hommes qui soit capable de lui répondre. Ils avaient commencé ensemble au magazine ; larbins pour des critiques ; mais comme lui se faisait remarquer pour son oreille et son sens de la formule, Pierre grimpait les échelons s’appuyant sur ses qualités humaines et son incroyable sens social. Jusqu’à en finir le directeur, et tant pis pour la musique, même s’il prétend en faire plus pour elle depuis sa boîte mail que ce qu’il n’aurait jamais pu faire avec une plume.
— Tu m’invites à déjeuner, annonce Basile d’un ton péremptoire.
Il a besoin de prendre l’air, l’effet que lui fait cet objet ne lui convient pas du tout.

***

A la nuit tombée, il se retrouve enfin en tête à tête avec la boîte. Les rendez-vous se sont enchaînés après le déjeuner, et il a dû trouver un prétexte auprès de Pierre pour repasser au bureau en fin d'après midi — oui, un prétexte pour passer au bureau.
Une autre stratégie s’impose : visiblement, et aussi improbable que cela puisse paraître, cette boîte et la mélodie qui en sort vont le forcer à se concentrer. Il en a vu d’autres, quel que soit le mécanisme ça ne sera jamais plus complexe qu’un concert de free jazz.
Pour asseoir sa victoire, il compte sur un avantage de taille : contrairement à un concert, il va pouvoir réécouter l’enregistrement autant de fois qu’il le souhaite jusqu’à ce que chaque note, chaque mesure lui soit aussi familière que l’ouverture des quatre saisons.
Tandis qu’il gamberge sur l’inéluctabilité de sa victoire, il s’installe dans le plus confortable de ses fauteuils. C’est tout de même étrange, ce besoin de se rassurer. Enfin comme dirait l’autre, c’est quand c’est compliqué que ça devient intéressant, non ?
Il ricane d’un rire qui sonne faux. Il va se la faire, foi de lui.
La première note retentit, sèche, métallique, et Basile sent le rush d’adrénaline ruer contre son cœur.
Ce n’est pas la même note que la première fois.
La deuxième note arrive plus vite que prévu, plus vite qu’à la première écoute. Et encore une fois, ce n’est pas la même. La mélodie est rapide, saccadée, et malgré la pauvreté de l’accoustique, Basile sent une tension grimper le long de sa colonne vertébrale.
Avec un bruit sourd, son stylo tombe sur le tapis.
Rapidement, la cavalcade ralentit, s’adoucit et laisse place à une valse. Enfin, une valse. C’est l’image qui lui vient. Car la musique qui s’écoule de la boîte n’est définitivement pas une valse.
Une illusion, a-t-il le temps de penser. Comme un escalier de Penrose, elle monte, monte dans les aigus jusqu’à ce que sans avoir cessé de monter, elle soit dans les basses. Et l’envolée reprend, toujours plus féérique, balayant de ses petits pignons d’acier deux mille ans de rythmique, de tempo et de temps.
Basile résiste. Ce qu’il reste de son intelligence — qui n’est pas en train de le supplier d’abandonner — tente désespérément de compter, de comparer, de trouver une structure, un schéma, un semblant d’ordre dans ce bordel atomique. Mais la musique est plus forte, et d’une main, pousse son corps au fond du fauteuil.
Basile s’abandonne.
Il comprendra demain.

***

Un mois plus tard, l’hiver s’est complétement installé sur la Belle endormie ; les cheminées sont roulées dans leurs écharpes de fumée et les passants grelottent entre fourrure et cache-nez.
Ce midi, le ciel est d’un bleu virginal, et l’air sec et glacé attaque la peau. Basile pousse une porte vitrée, 22 avenue de la Libération.
Derrière le comptoir, le vendeur vide une boîte plastique de sa salade César. Basile peine à se faire comprendre. Le jeune homme le fait répéter plusieurs fois, pose des questions, puis devant la mauvaise volonté de son client, pousse sur le comptoir une boîte de grand volume.
— Avec ça vous devriez parer à toute éventualité.
La carte bleue débite sans broncher les 499 €.
Quelques minutes plus tard, il franchit le seuil de la FNAC rue sainte Catherine. Les rayonnages sont déserts, et il doit demander son chemin.
Il ne saurait dire qui du riche tissu de son duffle-coat, ou du volumineux paquet qu’il porte, décide le vendeur à le suivre. En tout cas celui-ci est fermement décidé à lui vendre le plus cher des modèles qu’il a en stock. Après d’interminables négociations, il ressort du magasin, la tête lessivée et le compte en banque raccourci de plusieurs centaines d’euros.
Il pourrait rentrer tout de suite, mais il ressent le besoin de flâner. Sa rêverie le guide au travers des rues pavées, un coup à droite, un coup à gauche, au hasard de ces instincts timides qui ne s’expriment que quand les pensées s’ignorent.
Il a fini par parler de la boîte à Marie. Pas de son initiative, évidemment. Cette éventualité lui arrache un sourire. Quoi, il serait rentré du bureau et lui aurait dit « J’ai découvert une boîte à musique qui fait des mélodies magnifiques » ? Ou, encore plus con, « Une boîte à musique géniale » ? Il ne partage pas l’engouement de son époque pour le novlangue. Dans sa tête et dans ses discours, pas de « bien », pas de « géniale » et encore moins de « cool » comme il s’acharne à l’inculquer à ses enfants. Quand on n’est pas capable de comprendre ce que l’on aime, on n’aime pas.
Mais Marie avait fini par avoir des soupçons. Il ne saurait dire précisément ce qui l’a trahi. Peut-être cette semaine qu’il a passée, tous les jours, au bureau. Ou alors était-ce son humeur, plus joyeuse que d’habitude. En tout cas elle avait fini par lui demander, avec la franchise qui la caractérisait, s’il voyait quelqu’un.
Evidemment, après son explication, elle avait voulu l’entendre. La boîte. Il avait défendu que c’était trop tôt, qu’il ne comprenait pas encore suffisamment, mais elle lui avait ri au nez. Elle se moquait toujours du reste, quand dans la soirée il avait installé la boîte sur leur table de nuit.
En cette froide après-midi, il lui était difficile de se souvenir exactement de ce qui s’était passé ce soir-là. Elle avait eu le temps de faire une blague avant la troisième note, peut-être un début de deuxième. Puis elle s’était tue. Et la machine, lentement, avait envahi l’espace, et leurs cœurs s’étaient envolés en même temps que la mélodie.
Marie s’était mise à pleurer, mais il n’avait pas essayé de la réconforter ; c’était simplement plus que ce que son âme ne pouvait supporter. Il se souvient vaguement avoir pleuré aussi, et de la sensation de mélancolie profonde qui s’était emparée de lui quand elle l’avait enlacé. Ils s’étaient regardés, longuement, profondément, et derrière le mélange de larmes et d’eyeliner, il avait vu sa Marie, sa femme, et toutes ses tripes lui avaient rappelé la réalité que son orgueil avait mis tant de soin à enterrer : s’il la perdait, il n’était plus rien.
Ils avaient fait l’amour, évidemment, comme si c’était la première fois, et comme la première fois ils avaient joui en une minute, et ils étaient restés lui dans elle, et cette proximité étant loin, loin de celle qu’ils ressentaient l’un pour l’autre ils s’étaient serrés encore plus fort, et ils s’étaient respirés, et ils avaient bu leurs larmes.
Quand la musique s’était arrêtée, il a su qu’au crépuscule de sa vie il se souviendrait encore de cette sensation.
Ce soir-là, il avait caressé l’absolu.

***

La nuit venue, il ne parvient pas à trouver le sommeil. Ses achats de l’après-midi l’attendent dans son bureau, mais sa tête est incapable de prendre la moindre décision ; les « si » s’enchaînent, un coup pour, un coup contre, et lui se retourne nerveusement dans le lit.
— Tu finiras de toute façon par le faire.
C’est encore Marie, qui, tendrement, passe sa main dans ses cheveux et le pousse hors des draps.
Il passe la porte et sa voix retentit encore, étouffée par la couette :
— C’est une belle chose, alors fais attention.
Il réfléchit un instant, hésite à foutre en l’air tout ce qu’il a acheté et retourner au lit, mais il sait comment il est, et que ça ne serait que repousser. Les belles choses sont fragiles ; il fera attention.
La boîte repose sur son bureau, à côté de l’autre, celle qui contient les outils de modélisme. Il y a encore, soigneusement placé sur le teck, l’appareil photo tout neuf, un grand cahier et une boîte de cinq cent sachets plastiques à zip.
Il s’installe vite, ses mains tremblent un peu. Les serre-joints minuscules lui permettent de maintenir les deux moitiés de la boîte à quarante cinq degrés. Il prend une première photo et décrit la manœuvre sur le carnet à côté du chiffre 1.
Les demi-cubes sont fermés par des plaques de cuivre. Les détails sont fins, il lui faut bien la loupe pour se rendre compte que celles-ci sont gravées d’arabesques. Certainement pas gravées d’ailleurs, les rainures sont trop peu profondes, probablement dessinées à l’acide.
Une des plaques est percée d’une trappe à peine visible. Les vis qui la tiennent sont si fines qu’il se demande un instant si les outils qu’il a vont suffire. Mais le vendeur a dit vrai, il fait sauter les attaches, range soigneusement les quatre vis dans un sachet plastique, prend une photo, décrit la manipulation sur le carnet et le numéro de l’étape sur le sachet, et recommence.
Cinq heures et treize étapes plus tard, la boîte gît en deux moitiés écartelées sur le bureau. Il a démonté entièrement la partie supérieure. C’est en quelque sorte le haut parleur du mécanisme : un rouleau en cuivre de la taille d’une pellicule photographique est monté dans le prolongement de l’axe qui relie les moitiés de cube. De part et d’autre de celui-ci, des lamelles métalliques sont montées de manière à ce que les petites dents installées sur le rouleau les fassent vibrer.
On voit clairement en examinant les petites dents sur le rouleau que celui-ci est destiné à tourner dans les deux sens. C’était de toute façon la seule possibilité pour qu’il puisse produire des mélodies différentes à chaque fois.
La vraie difficulté vient de la partie inférieure, celle dans laquelle s’enfonce l’axe qui mobilise le rouleau. Des engrenages de toutes les formes et de toutes les dimensions forment un mille feuilles d’acier piqué régulièrement d’axes secondaires. Les roues s’empilent les unes sur les autres, maintenues et guidées par un réseau quasi neuronal d’écrous et de rondelles dont certaines sont si fines qu’on les croirait taillées dans une feuille d’or.
La boîte repose sur la table, écartelée, obscène, et Basile a profondément honte de ce qu’il est en train de faire. Une si belle chose, à la merci de la poussière et de la rouille. Comment a-t-il pu faire ça, comment a-t-il pu prendre le risque de foutre en l’air une telle merveille ?
A peine s’est-il posé la question qu’une étrange pensée lui vient, soufflée par la petite voix des nuits blanches.
Tu ne l’aimes pas, tu la violes.
Et s’il était incapable d’apprécier l’art en dehors de la violence qu’il exerce lorsqu’il le dissèque, l’analyse et le comprend ?
Et s’il n’aimait pas vraiment la musique ?

***

Bordeaux, un matin, six mois plus tard.

Des mois que Basile ne l’avait pas tenue entre ses mains, des mois que la boîte dormait, sur sa table de bureau d’abord, puis au septième étage d’un bâtiment vitré à Neuchâtel.
Lui qui en l’ouvrant, s’était dit qu’il n’était peut-être pas à la hauteur, était en fait loin du compte. L’enthousiasme qu’il avait à démonter le mécanisme se dégradait au fil des nuits blanches, au même rythme que son équilibre psychique.
Jusqu’à ce matin ou Marie l’avait retrouvé prostré dans un coin de son bureau, les genoux entre les bras et le genre de noir que nul n’a envie de voir dans les yeux de son mari.
Il avait quasiment fini de démonter la boîte, et aux cinq cent premiers sachets s’étaient rajoutés mille autres qui remplissaient une multitude de cartons tout autour de son bureau. L’avantage de cette méthode et de la minutie qu’il s’imposait était qu’il avait l’impression d’avancer. Et c’était vrai, un coup de tournevis, un sachet, une photo, un coup de tournevis, un sachet, une photo. Et ainsi de suite jusqu’à ce qu’un beau matin il se rende compte qu’il aurait pu la démonter cent fois cette boîte, qu’il n’aurait pas la moindre foutue idée de comment elle marchait.
Il avait expliqué l’affaire à Marie, et elle l’avait regardé avec un drôle d’air.
— Tu as besoin d’aide, avait-elle finalement lâché dans un soupir.
Il n’était pas d’accord, il n’avait pas besoin d’aide, personne ne pouvait l’aider. Mais elle avait insisté, et ils s’étaient disputés, pendant plusieurs jours. Jusqu’à ce qu’il cède, parce qu’elle lui avait fait comprendre qu’à la prochaine nuit blanche elle le quittait.
Il lui avait fallu un certain temps avant de trouver la bonne personne. Trop jeune, trop vieux, trop prétentieux. Jusqu’à ce que Ana, sa petite dernière, lui livre la solution de toute la hauteur de sa naïveté.
« Tu démontes ta montre papa ? »
L’Association Suisse pour la Recherche Horlogère lui avait donné l’adresse mail du Dr. Lemoine. Le vieux n’était pas du genre loquace. Il avait poliment répondu à son courrier en demandant plus de photos, et avait laissé passer une semaine avant de répondre.

Monsieur Wiemer,
Je serais à Orly jeudi prochain à 13 h, heure de Zurich. Dans l’intérêt de tous, je vous saurai gré de ne plus toucher le mécanisme, et d’isoler la pièce de l’humidité et des courants d’air.
Sincèrement,
Pr. Lemoine.

Tous les deux passionnés, ils avaient été absolument incapables de s’entendre. La coopération avait failli s’achever abruptement dans le grand salon, après que Basile ait annoncé froidement que si le professeur comptait embarquer la boîte, il pouvait toujours aller se faire mettre.
Ils avaient fini par repartir tous les deux à Zurich, et pendant les six mois qui avaient suivi, Basile avait passé ses week-ends d’un côté de la frontière, et la semaine de l’autre.
Les deux premiers mois avaient été passés à numériser, pièce par pièce, l’intégralité du mécanisme, et à le reconstruire sur ordinateur. Basile avait passé tout son temps libre à lire tout ce qu’il pouvait trouver sur les engrenages et la construction horlogère, mais la supériorité du professeur Lemoine était désespérante. « Un chef-d’œuvre, c’est un chef-d’œuvre », ne cessait de répéter le vieux, sans même prendre la peine de le consulter.
Ils avaient commencé à s’entendre avec le printemps. Tout ce qui avait pu être extrait du mécanisme s’étalait en poussière de calcaire sur un immense tableau noir. Des rectangles, connectés à d’autres rectangles par des flèches, elles-mêmes soulignées d’équations. Les mathématiques parlaient à Basile ; la musique leur doit beaucoup.
Un matin, il avait découvert que le tempo était en partie déterminé par la vitesse à laquelle on remontait le mécanisme. Le vieux professeur avait haussé les sourcils, réfléchi longuement, avant d’acquiescer énergiquement et d’ajouter que les variations dans le tempo dépendaient de l’horizontalité de la boîte.
Les trouvailles collectives s’étaient enchaînées, scellant l’amitié des deux hommes, puis, lentement, chacun était retourné vers sa propre obsession : le vieux les montres, le jeune la musique.
Aucun mécanisme ne crée des mélodies comme un Homme peut le faire, et celui-ci ne faisait pas exception. C’était un disc-jockey. Particulièrement habile et surprenant, mais un disc-jockey tout de même. Et ses références, gravées sur les fins disques d’or au fond de la boîte, s’appelaient sans surprise Schubert, Mendelssohn, Weber et Bruch.
Petit à petit, en même temps que sa compréhension du mécanisme avançait, l’intérêt de Basile s’amenuisait. Il était rentré à Bordeaux, et avait publié son article. Quelques semaines plus tard la boîte partait pour une écoute publique à Paris. Elle revint une semaine à Bordeaux puis ce fut New York, Paris encore, puis Gand. En août elle était revenue définitivement chez lui. Son article, et celui du professeur Lemoine avaient achevé de tuer ce qui faisait que le mécanisme était autre chose qu’un simple mécanisme.
À la maison, Marie l’écoute encore. Elle fait ça la journée, quand il n’est pas là, et il lui en est reconnaissant. Il n’a pas complètement oublié la petite voix des nuits blanches.
Jusqu’à ce matin. Son avion est dans trois heures. Il rejoint Marie et les enfants à Nice, chez la belle-mère. Le plus naturellement du monde, il s’est levé, a préparé le café et s’est installé sur la terrasse avec la boîte à musique. Enfin, la boîte à musique ; les trente et une fonctions de transfert mécaniques, comme aurait dit ce poète de professeur Lemoine.
Il arme le mécanisme, et se demande si l’on peut comprendre quelque chose et continuer à l’aimer.
Trois notes : Schubert version jazzy. Dans sa tête des images de Marie, d’abord, puis de sa fille. Bien sûr qu’il les comprend, et pourtant chaque seconde avec elles est un enchantement.
Bruch, Schubert, Bruch. Il se dit qu’il a beau comprendre, rien n’explique la pureté de l’émotion.
Schubert, Schubert, Schubert. Il retourne encore la question mais la conviction a fondu.
Le tempo accélère et la chaleur qui lui monte dans le ventre est bien plus réelle que les mots qui la questionnent.
La valse arrive.
La valse est là.
Elle lui enflamme le cœur.
Et puis c’est tout.

PRIX

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Felix Culpa · il y a
Un chef d'oeuvre, un bijou de la littérature ! Je suis emporté par votre histoire, votre originalité et votre inventivité !
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Thara · il y a
Félicitations pour votre oeuvre recommandée par S. E !
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Fred Panassac · il y a
Un critique musical apparemment hautain, pris de passion pour une mélodie mécanique jusqu'à la folie, un cheminement initiatique qui englobe tous les sens. Je retrouve un peu de l'atmosphère des contes d'Hoffmann dans votre nouvelle qui m'a passionnée de bout en bout malgré sa longueur, avec une grande hâte de connaître la fin,
Mes cinq votes pour votre conte très original par son thème et son écriture.

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Plumareves · il y a
Une histoire écrite de main de maître sur l'émotion que procure la beauté au delà de toute raison.
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Sylvie Talant · il y a
Du souffle dans cette nouvelle de longue haleine, bien écrite, qui dénote chez son auteur l'amour de la musique.
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Dominique Tesson · il y a
mes 5 votes. Le meunier et le vent est en finale grâce à vous et je vous invite à le soutenir http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-meunier-et-le-vent-contes-des-deux-arbres-sur-la-colline
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Sindie Barns · il y a
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Balta · il y a
Merci Sindie
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Stéphanie Lamache · il y a
Je crois que les mots vont me manquer pour dire à quel point je suis en admiration devant cette nouvelle...
Un univers qui sort du lot et une capacité d'analyse des mécanismes de l'esprit trop rare !

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Balta · il y a
Bonjour Stéphanie ! Merci beaucoup, même si c'est surtout de mes propres mécanismes dont je suis l'expert :)
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JehanGriffon · il y a
Quelle beauté ! Passé les premières notes quelque peu déconcertantes, on finit pas se laisser porter par la sonorité de l'ensemble. Telle une symphonie, on y retrouve la puissance et la douceur de ce genre de musique, bercé par un rythme plus atténué annonçant la fin, on termine en apothéose par un baroud final pour laisser la place aux vivats du public. Mes vivats !
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Balta · il y a
Merci infiniment Jehan ! Je suis heureux de votre enthousiasme !
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Laurent Hunziker · il y a
Quelle belle écriture!.. Bravo. Mes votes...
Venez un moemtn sur mon banc si le coeur vous en dit: http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/mon-banc-1

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Balta · il y a
Merci Laurent, je cours me poser sur votre banc.
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