Le masque

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Boris Vian : "Un homme digne de ce nom ne fuit jamais. Fuir c'est bon pour les robinets."  [+]

Image de Été 2020
La moitié du visage était couverte d’un masque. On n’avait plus le droit de respirer pour les autres, il faudrait respirer seulement pour soi-même. C’était aussi une leçon de modestie : quand on avait passé un an à jardiner sa moustache ou à tailler sa barbe, les recouvrir d’un masque était cause de frustration et de crise d’orgueil. De même, quand on avait passé sa vie à se brosser les dents pour qu’au soleil elles scintillent, quel effet cela faisait de ne pouvoir présenter son œuvre aux passants ! Toute la vitrine humaine s’était couverte d’un rideau métallique, comme si sur chaque visage on pouvait lire : « Fermé pour cause de pandémie. ».
Heureusement qu’on ne sourit qu’avec les yeux. C’était ce qu’il restait des humains désormais. On avait appris les mots, on avait souffert l’articulation, l’éloquence, il fallait décoder un nouveau langage. Heureusement qu’on ne parle qu’avec les yeux. On dit bonjour, on dit merci, on dit bon courage, en un regard. La censure contre les postillons n’y peut rien, les conversations muettes sont inarrêtables – comme les conversations des cœurs, elles passent outre les limites des mots.

Maxence avait rendez-vous. Il avait pris le bus pendant vingt minutes, le métro pour trois stations, et avait marché quelques centaines de mètres. Une pensée malsaine tourbillonnait sous son masque, il comptait combien de malades il avait pu rencontrer, par rapport au pourcentage officiel du gouvernement. Les masques cachaient les mines fatiguées et blêmes, on ne pouvait se fier aux apparences. Le temps d’un long soupir et la pensée s’enfuit. Mais si elle était malade, qui irait-elle contaminer ? Et si elle n’était pas vraiment sortie, qu’elle était restée enfermée entre sa bouche et la paroi en tissu du masque ? A l’évidence, le tracas de Maxence se vit dans ses yeux furetant. Quelle heure était-il ? Il arriverait juste à temps, il détestait cela ; au moins, quand on est en retard on peut trouver une excuse, on n’en a jamais quand on vient juste à l’heure, on n’en a pas besoin quand on est en avance. Il hésitait maintenant : l’idée d’être en avance le rassurait, mais celle du retard l‘excitait. Il devait bien y avoir une librairie où flâner quelques minutes, un mendiant avec qui discuter un moment... Il aperçut, en face de lui, une jolie femme approcher sans masque. Cette indiscrétion, cette méthode de triche l’agaçait, il en était presque jaloux. La femme souriait, étincelante, son charme se trouvait nourri des rayons du soleil. On aurait dit qu’elle était toute nue tant l’habitude avait élevé le masque au statut des sous-vêtements. Il la suivit des yeux un moment encore – cela lui donnerait une raison d’être en retard – puis elle disparut. Maxence reprit son chemin, fourrant ses mains dans ses poches. Sous un abri de bus les gens étaient agglutinés sur le banc. Les frissons parcoururent le corps de Maxence, certes sa grimace demeura invisible mais on sentit sur ses paupières frémir une angoisse. Les passants qui fumaient ne portaient pas non plus de masque, et plus qu’à l’ordinaire Maxence se crispa en les croisant. La fumée du tabac pouvait-elle passer entre les mailles du masque ? Bientôt hélas l’odeur des cigarettes fut étouffée par celle plus acide et plus chaste de la pollution. La question fut la même. Si le masque bloquait les régiments de postillons, bloquait-il les hordes de déchets toxiques ? Enfin toute odeur s’en alla quand il passa sur le seuil d’une boulangerie. On faisait la queue sur toute la longueur du trottoir, chacun à un mètre de son voisin. Maxence dépassa le peloton et arrivait à une grande place : malgré tous ses efforts il était tout juste l’heure du rendez-vous.

Elle était déjà là, assise sur le rebord d’une fontaine, à écouter sa musique au creux de ses écouteurs, un masque sur le visage. De ses cheveux bruns et de ses yeux noisette émanaient un charme délicat que la pointe du nez, qui donnait au masque une forme mignonne, attisait.
Les regards qu’ils s’échangèrent dirent bien plus que tous les mots du dictionnaire. Elle, dans sa robe d’été rouge bordeaux, et lui dans son habit léger bleu et blanc, éprouvèrent la même sensation de joie mêlé à une forme d’excitation.
- Ah, tu arrives juste à l’heure tiens ! Qu’est-ce que tu faisais ? demanda-t-elle.
- Tu es ravissante. Tu attends là depuis longtemps ?
- Allez, on y va.

Ils marchèrent dans l’avenue, côte à côte à une distance raisonnable. Au début ils ne dirent rien, ils échangeaient des regards furtifs et gais. Il n’y a pas qu’en étant bâillonné qu’on est timide. Un petit jardin, presque inconnu, au bout d’une impasse avait rouvert ses portes, et comme elle le connaissait bien elle l’emmena voir. C’était le genre d’endroit préservé du bruit urbain et de sa grisaille, où les couleurs se chamaillent harmonieusement, où les animaux vont et viennent – on y voyait des écureuils, des mésanges, parfois même un lapin.
Elle prit sa main en franchissant le portillon. Maxence se mordit la lèvre avec tant d’effroi que cela put se lire sur son iris. Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas pris sa main, à tel point qu’il crut que c’était la première fois. Ce dont il était sûr, c’est que le monde qu’on avait surnommé « le monde d’après » n’avait pas changé à l’échelle du globe ni même du pays, mais à l’échelle des individus plus rien ne serait comme avant. Il se contenta d’accepter ce premier contact en admirant le paysage. Main dans la main, ils avancèrent sans rien dire.
Il y avait au milieu du jardin, au carrefour des quatre chemins pavés, un gros chêne, servant aux bestioles de refuge et aux humains de coin d’ombre. A une branche pendait une balançoire en bois sur laquelle elle s’assit. Maxence s’adossa au tronc. Elle ne se balançait pas, jouait à peine avec ses jambes, sous les yeux amusés du garçon.

- Tu as fait quoi pendant deux mois ? demanda-t-elle.
- Oh, rien... Toi ?
- J’ai appris le piano, j’ai cuisiné, j’ai lu, j’ai vu des films, j’ai écrit, j’ai peint, j’ai bossé, j’ai pleuré, j’ai éteint la télévision, je l’ai vendue, j’ai acheté un appareil à gaufre, je me suis régalé, et j’ai recommencé. D’un ennui...

De nouveau le silence orchestra la rencontre. Heureusement qu’il n’est pas timide ce boute-en-train muet. Les deux amis se regardèrent et sourirent avec les paupières. Elle se leva et s’approcha de lui, posa ses mains sur le tronc, de part et d’autre du bonhomme prisonnier. En avançant son visage, son masque toucha le sien. Elle ferma les yeux, il ferma les siens.
- Bah, on va pas arrêter de s’aimer ! dit-elle à la fin.
Dans l’arbre, un écureuil polissait une noisette avec ses dents. Les oiseaux gazouillaient dans leur nid. Quand ils se séparèrent le soleil avait un peu baissé.

Maxence rentra chez lui, posa les clés sur la table et retira son masque. Sur le tissu blanc, une marque rose de lèvres était imprimée. Lorsqu’il mit son masque à laver dans un bol d’eau chaude savonnée le bisou s’effaça. Maxence soupira d’un air romantique.
Sous la douche, une heure après, les marques de rouge à lèvres sur ses joues semblèrent indélébiles. Fâché par le piège il alla se coucher auprès de sa compagne, le visage masqué.
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M. Iraje · il y a
Une vision des choses qui ne manque pas de pertinence. Et tous les ingrédients d'une histoire fantastique, si ce n'était presque vrai.
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Benoît Sanzalias · il y a
Merci !