Le marais

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Les mères de nos mères racontaient qu'avant l'arrivée du dieu de souffrance et de ses messagers vêtus de noir, le marais était le lieu où deux mondes se chevauchaient. Chacune de nos aïeules avait une idée différente sur ce que pouvait être cet autre monde. Certaines pensaient que le marais menait vers l'au-delà, et elles dispensaient alors les cendres des êtres aimés dans l'eau verte. D'autres considéraient que c'était le royaume du petit peuple, et elles laissaient des offrandes à la lisière du marais pour apaiser ou gagner les faveurs des esprits. Mais toutes s'accordaient à chuchoter que c'était là qu'il fallait abandonner les enfants dont on ne pouvait pas s'occuper. En filant la laine, les mères de nos mères fredonnaient :
« Quand la jeune fille est ronde et le grenier creux
Quand la terre est aride et l'enfant soyeux
Marchons à l'est, o'daleï, o'daleï
Marchons à l'est, o'daleï, o'daleï
Si le soleil se lève ou va dormir
Si les oiseaux viennent à gémir
Marchons à l'est, o'daleï, o'daleï
Marchons à l'est, o'daleï, o'daleï
Verse du lait dans l'étang croupi
Verse une larme pour l'enfant endormi
Marchons à l'est, o'daleï, o'daleï
Marchons à l'est, o'daleï, o'daleï
Avance de cent pas
Ne te retourne pas
Et marche à l'ouest, o'daleï, o'daleï
Et marche à l'ouest, o'daleï, o'daleï »
Les mères de nos mères, après s'être éloignées de cent pas, se retournaient pour découvrir qu'à la place de leur bébé, une fleur avait poussé. Personne ne savait ce que devenaient les nourrissons et personne ne cherchait à le découvrir. Les pauvres fous qui s'étaient aventurés au cœur du marais en quête de réponses étaient morts de maladie, asphyxiés sous le regard terne des feux follets.
Puis les messagers du dieu de souffrance sont arrivés, ils ont imposé leur foi comme la seule croyance véritable, ils ont ordonné que les défunts servent d'engrais à la terre, ils ont exigé que les offrandes remplissent leurs panses et par extension celle de leur dieu, et ils ont décidé que les bébés devraient désormais être abandonnés à leur porte. Les mères de nos mères refusèrent, ne voulant pas que leurs enfants deviennent de petits serviteurs pour les messagers qui avaient renversé le monde, mais nos mères préférèrent voir leurs petits en vie plutôt que les laisser à un sort incertain, quand bien même elles ne pourraient plus jamais s'approcher d'eux une fois qu'ils seraient entre les mains des messagers.
Ces messagers savaient qu'il leur faudrait du temps pour briser toutes les coutumes hérétiques, et ils savaient qu'elles étaient alimentées par le marais. Alors ils décidèrent, avec cette arrogance typique des hommes, de le faire disparaître. Par trois fois, ils tentèrent d'assécher le marais ; par trois fois, les villages alentour furent inondés. Depuis des temps immémoriaux, lors des grandes crues, le marais servait de barrage lorsque les eaux étaient gonflées par la pluie. Le peuple l'avait deviné depuis longtemps et avait supplié les messagers de ne pas poursuivre leur projet insensé. Les messagers, qui ignoraient tout de l'endroit où ils s'étaient installés, firent la sourde oreille, du moins jusqu'à ce que les inondations atteignent leur lieu de culte. Devant l'ampleur des dégâts, ils abandonnèrent finalement leur rêve de dompter la nature et laissèrent le marais tel quel.
Les mères de nos mères continuaient de se rendre au marais pour pleurer leur impuissance, car elles savaient que la foi du dieu de souffrance se propageait comme une gangrène, et que bientôt il n'y aurait plus personne pour protéger l'autre monde des vicissitudes des hommes. Elles n'attendaient rien du marais, qui était insensible aux pleurs et se contentait de dégager sa puanteur. Cependant, une de nos aïeules accourut un jour et héla tout le village pour raconter une étrange vision. Du marais avait surgi une créature telle qu'on en voit dans les légendes, ni tout à fait humaine ni tout à fait animale, une créature immense, mais amicale qui avait séché ses larmes et l'avait réconfortée, comme le ferait une mère avec son enfant. Bientôt cette histoire fut sur toutes les lèvres, et l'on se demanda si la pauvre femme avait sombré dans la sénilité ou s'il y avait une part de véracité dans ses paroles.
Les messagers, bien sûr, taxèrent ces propos d'hérésie ; ils sommèrent l'aïeule d'avouer son mensonge pour expier son péché, sans quoi elle serait chassée du village. Pour toute réponse elle leur rit au nez, d'une voix éraillée de crécelle, un rire non pas fou, mais moqueur, qui révèle la stupidité de l'autre. Certains habitants la virent partir au crépuscule d'un pas sautillant, annonçant à tout-va qu'elle partait vivre dans le marais pour prendre sa liberté. Elle demanda à Petite Belette, la sauvageonne du village, de prendre une cruche de lait et de la suivre. Petite Belette aimait l'aïeule, qui l'avait nourrie et logée lors des nuits gelées, et elle obéit sans discuter. Vers l'est, les deux femmes cheminèrent ; lorsqu'elles arrivèrent devant le marais, l'aïeule donna des instructions précises à Petite Belette. L'enfant devrait verser le lait dans l'eau ainsi qu'une larme pour l'aïeule avant de s'éloigner de cent pas.
— Tu dois me promettre de ne pas te retourner avant d'avoir fini les cent pas, la vieille femme ordonna avec le plus grand sérieux.
Petite Belette tenait toujours ses promesses, et l'aïeule fut bien triste de ne pas avoir eu cette enfant pour sienne tandis qu'elle s'éloignait en comptant les pas à voix haute. Puis il n'y eut plus le temps d'être triste.
Quand Petite Belette se retourna enfin, la vieille femme n'était plus. Un champ de marguerites avait poussé face au marais et les fleurs bruissaient doucement au rythme du vent.
Petite Belette nous a maintes fois raconté cette histoire, perchée sur la fenêtre du dortoir, et nous autres, petits serviteurs des messagers, écoutions avec grande attention malgré les barreaux qui nous séparaient. À part le village que nous découvrions lors des processions, nous ne savions pas grand-chose du monde extérieur, alors Petite Belette comblait nos lacunes. Elle grimpait aux murs avec agilité et nous attendions toujours ses visites nocturnes avec impatience, car ses histoires avaient l'habileté de nous faire rêver. Pendant un temps, nous oubliions les messagers qui nous avaient pris à des familles sans visage, les coups de baguette de bois sur nos doigts, les longues heures de prières adressées à un dieu silencieux, les repas insipides et les corvées censées nous forger le caractère. Petite Belette était libre et partageait sa liberté en aidant notre esprit à s'échapper du lieu de culte. La nuit devenait notre royaume, où nous gambadions aux côtés de Petite Belette dans la campagne, jusqu'au marais où nous rêvions que les créatures qui avaient recueilli tant d'enfants abandonnés nous prenaient tendrement dans leur bras et nous emmenaient loin de notre monde terne.
Mais ensuite le jour se levait.
Et il fallait se réveiller.
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ERRA · il y a
Un conte fantastique entre drame et merveilles qui nous convie inévitablement dans son univers, bravo!
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Fred Panassac · il y a
Ce texte pourrait être considéré comme polémique mais en fin de lecture, pour moi la poésie et l’évocation de légendes anciennes et par certains côtés d’une sagesse populaire (ne pas assécher les marais) l’emportent sur la critique récurrente du christianisme.
Une histoire bien contée et qui comporte une chute émouvante.

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Ginette Flora Amouma · il y a
L'autre monde se s'évanouira jamais tout à fait. Il est capable de survivre et de revenir nous hanter .
Un beau texte qui nous fait rêver au merveilleux.
Une sorte de féerie danse dans votre écriture .

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Ombrage lafanelle · il y a
C'est une très belle histoire, dans les tons fantastiques où l'imaginaire et le réel se côtoient. Mon soutien

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