Le manteau rouge

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Image de Eté 2017
Un froid glacial parcourait les couloirs du métro. A la station Châtelet, aspirée par le rythme de la foule pressée des passagers, je me fondis en elle telle une goutte d'eau mêlée aux autres se déversant dans un « boyau » obscur comme au sortir d'un robinet. Nous ne formions plus qu'un jet continu, mû par le rituel de ce trajet mille fois répété. Je tentai de rompre la cadence, accélérant le pas, sautillant pour allumer une étincelle et étonner la monotonie. Rien à faire : tel un seul corps composé de millions de cellules, le mouvement rassemblait les individus jusqu'à les confondre. Je devenais alors une erreur, un dysfonctionnement trop imperceptible pour renverser l'ordre installé des habitudes.
Comment réveiller les consciences endormies, résignées, fossilisées par des croyances étriquées, enfermées dans la fatalité d'un monde délavé par oubli ou par négligence ?
Ces parcelles d'un tout allaient-elles un jour mourir sans jamais avoir vécu ?
Je me lançais le défi d'éclairer les visages d'un sourire comme on passe un flambeau ; d'atteindre la part vivante de l'autre dans des échanges furtifs de regard ; de dispenser une peu de la douceur de vivre en effleurant les sensibilités. L'envergure du projet touchait la démesure tant la grisaille s'était insidieusement installée dans le cœur des gens, effaçant tout espoir de changement. Pourtant, je restais persuadée qu'aussi minuscule que puisse paraître mon intervention, elle pouvait avoir son utilité. J'en retirais naturellement ma propre satisfaction dans ce besoin d'unité qui me reliait au monde.
C'est ainsi que je m'engouffrais dans la rame, affichant une sorte de béatitude déterminée, convaincue que l'effet de contagion pouvait opérer. Naturellement, il fallait y mettre le paquet, sans pour autant passer pour une égarée à la dérive, comme tous ceux qui disjonctaient par dépit ou par lassitude à force d'être malmenés par la vie.
Mon regard butinait d'un individu à l'autre, inventant une histoire, cherchant un lien, une ressemblance, un lieu de rapprochement.
Je descendis à la station Luxembourg, rue Gay Lussac. Sous le ciel blanc, les vestes grises et noires, assorties à la morosité des humeurs, donnaient le ton. Alors que je refusais de me laisser déteindre sous leur influence, je fus attirée par les couleurs chatoyantes des manteaux, suspendus sur des cintres, à l'extérieur d'une boutique de vêtements féminins. Le contraste était frappant et idéal, en traitement préventif, contre la contagion du mal de vivre.
J'en saisis un en laine rouge et l'essayai.
-Il vous va à ravir !
Lança le vendeur pour me convaincre.
-Je me trouve belle !
Osais-je avancer, pour la première fois de ma vie, en public.
Sans être un canon, je faisais mon petit effet. L'essentiel, c'est de se plaire à soi. C'est d'ailleurs la meilleure manière de plaire aux autres et pourquoi pas à quelqu'un en particulier ?
-Combien coûte-t-il ?
Toujours dans une argumentation commerciale, le vendeur m'annonça le prix de départ.
-Il était à 229 euros.
Je le regardais interloquée et peu habituée à mettre trop d'argent sur mon dos.
-Il est passé à 119 euros, puis à 99 euros. Maintenant il n'est qu'à 79 euros. C'est une affaire : vous ne le regretterez pas !
Quelle drôle de manie que de ne pas arrondir les prix ! La barre de la dizaine fait le même effet pour l'âge que pour l'argent, semble-t-il.
Et bien sûr, c'était le dernier de cette couleur.
Il me restait encore des reliquats d'hésitation, agrippés à ma peau comme des vieilles manies. Ma folie était toujours mesurée. La peur de regretter un achat inutile ou superflu m'interdisait de me lâcher. Je choisis donc l'alternative de partir et revenir plus tard. S'il y était encore, il serait pour moi ! Ainsi, après une longue promenade, je revins sur mes pas, l'enfilais à nouveau, l'observais attentivement jusqu'à ma décision finale.
Je payais et partis avec mon acquisition sur le dos.
Une fois dans la rue, je me sentis d'abord un peu mal à l'aise, comme si j'appartenais à un autre monde : une tâche de couleur vive sur un dessin en noir et blanc ! Pourtant, personne ne posa le regard sur moi. Ma perception de mon extravagance était probablement très subjective. Il s’agissait d'assumer mon antithèse au milieu d'humains incolores.
Je me mis à peindre les gens de toutes les couleurs, trempant allègrement mon pinceau sur la palette inouïe de mon imaginaire. De l'œuf ou de la poule, sait-on qui est le premier ? Et si il suffisait d'une pigmentation pour stimuler un sourire ? Et si les idées noires ne reposaient que sur la couleur ou l'absence de couleur ? Ne suffirait-il pas de colorer allègrement cet univers insipide pour réveiller l'envie de goûter au bonheur ? Qui de ses gouvernants oseraient s'opposer à la foule euphorique contaminée par un désir de vivre que rien n'arrêterait ; où l'unique loi respectable serait d'être soi.
Je rêve de ce lieu parfait où chacun explorerait sa singularité pour enrichir l'espace de sa présence. Humilité ou effacement jusqu'à la transparence. Disparaître dans la foule ; se fondre en elle ; être aspiré par la cadence ininterrompue de la course vers l'oubli de soi.
STOP !
Je m'étais endormie. La sonnerie du téléphone m'extirpa brutalement du sommeil.
-Allô !
-C'est Alice : je voulais te proposer un après-midi shopping.
-Aujourd'hui ?
-Oui, j'ai vu un très beau manteau rouge : je voulais avoir ton avis.
Je souris tellement fort qu'elle l'entendit.
- Tu trouves ça « too much » ?
-Pas du tout : qu'est-ce qui te fait croire ça ?
Tout en lui répondant, je me dirigeai vers la penderie pour vérifier un petit détail : le mien y était suspendu depuis le matin : je n'avais pas rêvé.
-On se retrouve à la sortie du RER Luxembourg dans une heure ?
-Oui !
-A toute à l'heure !
-A toute !
Revêtue de ma bonne humeur, je dévalai les escaliers de l'immeuble, bondis vers la bouche de métro, m'engouffrai dans un wagon en tête de ligne et m'assis sur un strapontin. Je dégustais la vie comme une friandise, avec parcimonie et délectation. Tout devenait léger, sans autre conséquence que l'assurance d'un bonheur irréversible. Les commandes étaient à portée de main, prêtes à être saisies pour déjouer la fatalité de ce monde en crise où la violence et la désolation semblaient s'installer.
A chacun de choisir sa direction !
Une musique douce vint se lover dans mon cœur, m'accordant à tous ceux qui entonnaient la même mélodie intérieure. C'est ainsi que sans prononcer un mot, nous échangions des sourires, des regards. Nous appartenions à la même famille, en quelque sorte. Les transports en commun nous offraient un espace d'échange furtifs et intenses parfois.
Nantie de cette nouvelle assurance, je laissais mon instinct me guider.
Châtelet-les-Halles ! Alors que mon corps se déplaçait sans réfléchir, mon esprit vagabondait dans les zones inexplorées de ma conscience, convaincue de n'user qu'une partie infinitésimale de mon potentiel. Un tournant de ma vie où les portes entrouvertes laissaient entrevoir des paysages inattendus.
Surprise, découverte, cadeau !
J'osais enfin afficher la couleur rouge comme le sang dans les veines, comme le feu du soleil couchant, comme les lèvres sensuelles ourlées d'un trait de crayon.
Luxembourg !
Alice m'attendait à l'extérieur.
Étonnement, résonance de l'amitié, confirmation des longueurs d'ondes qui se rejoignent, rires complices.
Le manteau n'était plus en rayon car je revêtais le dernier rouge vendu. Alice en choisit un bleu vif assorti à la couleur de ses yeux.
Dans les jardins du Luxembourg, un peintre venait de sortir sa palette de couleurs. Une sorte d'Andy Warhol réveillait les survivants. Il écrasa ses tubes un à un d'un revers de pouce, pour en extraire l'espoir, l'amour, la joie, l'en « vie » que je baladais sous mon manteau rouge.

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Un petit mot pour l'auteur ? 36 commentaires

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Leslie Tomassi · il y a
Chère Sophie,

Que d'émotions ! Cela fait des années que je cherche à te joindre et que je tente de te retrouver . Voilà enfin ce moment arrivé..

Il y a quelques années, notre rencontre a été très forte pour moi et je n'ai jamais pu t'oublier. Un jour, un bug internet sur ma messagerie et je perds tout .. mes contacts, mes mails échangés et je me retrouve sans rien pour pouvoir te contacter.

J'ai laissé passer les années, sans oublier nos moments passés ensemble, et puis, aujourd'hui je me suis mise en quête de te retrouver.
Je me souvenais de ton prénom seulement mais plus de ton nom de famille. "Sophie " retentissait dans ma tête, j'ai cherché sur Facebook, sur internet, sur ma convention de stage mais toujours rien.

Je me suis alors souvenue que tu écrivais et que tu m'avais fait lire une de tes nouvelles. Mais je ne savais plus sur quelle plateforme ni le nom de la nouvelle, bien que, le mot "rouge" ne cessait de m'apparaître.

Je me lance sur la recherche de plateformes d'écritures en ligne , je les teste presque toutes jusqu'au moment où je trouve la bonne.

Je réfléchis au mot "rouge" et j'y associe grâce à mes souvenirs les mots "femme" ou "fille" et un vêtement. Alors je teste :

" la fille en rouge"
"La petite fille en rouge"
"La robe rouge "

On s'approchait, et je ne sais pas pourquoi au dernier moment, je me souviens d'une femme qui se sentait vivre sous son manteau rouge ... bingo, on y était !

Je tape " le manteau rouge" Et .... qu'elle ne fut pas ma joie lorsque j'ai pu voir le prénom Sophie juste à côté..

En attendant de pouvoir te relire,

Je te souhaite le meilleur,

Avec toute mon amitié,

Leslie

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Sophie Parat · il y a
Bonjour Leslie, Quel bonheur de te lire! Je suis très touchée par ton message. Je suppose que tu as conservé ton adresse mail. Je t'écris très bientôt!!!!! Amicalement Sophie
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Merlin Merlinéa · il y a
Le pouvoir des couleurs...
Sophie ma balade entre deux mondes au bord de l'eau a besoin de ton soutien

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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour un superbe récit ! Mon vote !
Félicitations ! Puis-je vous inviter à vous imbiber de lumière dans
“Rayons de soleil” et “Lumière d’Amour” ?

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Sophie Parat · il y a
Merci Keiths. Je vais voir vos poèmes!
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Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance, Sophie ! A bientôt !
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Myriam Elice-Mitakos · il y a
Très belle écriture, très poétique. Bravo!
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Sophie Parat · il y a
Je suis heureuse de ce partage. Un grand merci pour ce commentaire bienveillant!
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Myriam Elice-Mitakos · il y a
Sophie, je viens de me lancer moi aussi... Un peu grâce à vous... Vous pourriez aller lire mes mots... Appartenir à un lieu ! et me dire...
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Leslie Di Tomassi · il y a
J'adore cette histoire !
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Julien Angelov · il y a
J' adore et j'ai hâte de vous lire!Il ne faut jamais se laisser dissoudre dans l'humidité Parisienne:)
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Sophie Parat · il y a
Merci Raymonde! J'aime les mots quand ils parviennent à traduire le ressenti.
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Raymonde Lenoir · il y a
Comme j'aimerais pouvoir écrire de cette façon! Tu dépeins si justement et avec brio des situations si banales que nous avons tous vécues, je pense!
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Catherine Autissier-Maître · il y a
Une bien belle histoire ! Merci ! Et je crois me souvenir de ce petit manteau rouge... :-)
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Geny Montel · il y a
Osons ! C'est vrai qu'il est beaucoup plus facile de se fondre dans la masse de grisaille... Mettre de la couleur dans la vie ! Quel joli texte plein d'allant !
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Sophie Parat · il y a
Merci Geny! Vos commentaires sont très valorisants!
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Volsi Maredda · il y a
J'aime beaucoup ce rythme, ces mots, cette écriture... je m'y retrouve - j'espère ne pas faire outrage - enfin, disons que la coupe me semble bien ajustée pour moi. Si je peux me permettre : allez voir ce qu'écrit Déborah Locatelli et ce qu'écrit Marguerite, j'apprécie énormément leur style, peut-être aimerez-vous aussi.
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Sophie Parat · il y a
Merci Volsi! Je suis heureuse de ce partage et de ces échanges! A travers l'écriture chacun exprime sa singularité et ses ressemblances!
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Virginie · il y a
Bravo Sophie ! une fois de plus, tu donnes du rythme, des formes et des couleurs à la vie ...
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Sophie Parat · il y a
Merci ! En fait tout dépend du regard que l'on pose sur le monde.
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Lucie · il y a
Ma chère Sophie, toujours positive, en mission de calmer, d'encourager, de changer un monde sombre. Une poussée dans le dos pour nous réveiller et revoir les belles choses de la vie, et peut-être ne pas la prendre trop au sérieux. Bravo!
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Sophie Parat · il y a
Merci beaucoup pour ce retour positif et encourageant lui aussi!
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Christine Faltakas · il y a
Merci sophie, des coueleurs, des nuances dans un monde souvent ou tt noir ou tt blanc.
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Sophie Parat · il y a
Merci! Ce sont les lecteurs qui donnent la couleur à l'écriture!
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Rouch · il y a
Une histoire touchante et joviale. Fluide et bien écrite vous ne pourrez pas la lâcher avant la fin ! Sophie Parat a la maîtresse de la métaphore. Bravo !
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Sophie Parat · il y a
Merci pour ce retour qui me fait chaud au cœur et qui me rappelle combien le regard de l'autre (bien qu'on ne doive pas en être prisonnier) peut être l'engrais du bonheur!
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Luc Dragoni · il y a
Une histoire urbaine gaie, optimiste et bien visuelle; j'aime la métaphore entre les tubes de couleur et les mots espoir, amour, joie et vie!
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Sophie Parat · il y a
Je vous remercie. Mon manteau est rouge, le vôtre est neigeux en cette nuit de pleine lune! Quel bonheur de lire et d'être lue!
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Marilyne Léglise · il y a
Bravo pour ton talent! C'est très agréable à lire et tellement juste!
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Julien Angelov · il y a
Tres jolie histoire. Nous avons tous besoin des couleurs dans notre vie!
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Funy · il y a
un peu de rouge dans cet univers gris de février 2017 ça fait pas de mal ,une envie de lire des histoires optimistes et de voir désormais le verre à moitié plein....
continuez c'est un plaisir...

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Valérie Brunel · il y a
Je l'ai vu pour de vrai le manteau rouge!!!!
Très jolie histoire, bravo Sophie.

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Daphnée · il y a
Pétillant, vivant, un clin d'oeil à la vie, un hommage à la vie! A la vie arc-en-ciel! Une nouvelle qui nous offre un bon bol d'air frais dans les couloirs du métro où l' on veut nous faire croire que tout est gris! Mais il ne tiens qu'à nous pour que la couleur surgisse de notre coeur! Osons la couleur, osons la vie!