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Le manteau rouge

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Sophie Parat

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Un froid glacial parcourait les couloirs du métro. A la station Châtelet, aspirée par le rythme de la foule pressée des passagers, je me fondis en elle telle une goutte d'eau mêlée aux autres se déversant dans un « boyau » obscur comme au sortir d'un robinet. Nous ne formions plus qu'un jet continu, mû par le rituel de ce trajet mille fois répété. Je tentai de rompre la cadence, accélérant le pas, sautillant pour allumer une étincelle et étonner la monotonie. Rien à faire : tel un seul corps composé de millions de cellules, le mouvement rassemblait les individus jusqu'à les confondre. Je devenais alors une erreur, un dysfonctionnement trop imperceptible pour renverser l'ordre installé des habitudes.
Comment réveiller les consciences endormies, résignées, fossilisées par des croyances étriquées, enfermées dans la fatalité d'un monde délavé par oubli ou par négligence ?
Ces parcelles d'un tout allaient-elles un jour mourir sans jamais avoir vécu ?
Je me lançais le défi d'éclairer les visages d'un sourire comme on passe un flambeau ; d'atteindre la part vivante de l'autre dans des échanges furtifs de regard ; de dispenser une peu de la douceur de vivre en effleurant les sensibilités. L'envergure du projet touchait la démesure tant la grisaille s'était insidieusement installée dans le cœur des gens, effaçant tout espoir de changement. Pourtant, je restais persuadée qu'aussi minuscule que puisse paraître mon intervention, elle pouvait avoir son utilité. J'en retirais naturellement ma propre satisfaction dans ce besoin d'unité qui me reliait au monde.
C'est ainsi que je m'engouffrais dans la rame, affichant une sorte de béatitude déterminée, convaincue que l'effet de contagion pouvait opérer. Naturellement, il fallait y mettre le paquet, sans pour autant passer pour une égarée à la dérive, comme tous ceux qui disjonctaient par dépit ou par lassitude à force d'être malmenés par la vie.
Mon regard butinait d'un individu à l'autre, inventant une histoire, cherchant un lien, une ressemblance, un lieu de rapprochement.
Je descendis à la station Luxembourg, rue Gay Lussac. Sous le ciel blanc, les vestes grises et noires, assorties à la morosité des humeurs, donnaient le ton. Alors que je refusais de me laisser déteindre sous leur influence, je fus attirée par les couleurs chatoyantes des manteaux, suspendus sur des cintres, à l'extérieur d'une boutique de vêtements féminins. Le contraste était frappant et idéal, en traitement préventif, contre la contagion du mal de vivre.
J'en saisis un en laine rouge et l'essayai.
-Il vous va à ravir !
Lança le vendeur pour me convaincre.
-Je me trouve belle !
Osais-je avancer, pour la première fois de ma vie, en public.
Sans être un canon, je faisais mon petit effet. L'essentiel, c'est de se plaire à soi. C'est d'ailleurs la meilleure manière de plaire aux autres et pourquoi pas à quelqu'un en particulier ?
-Combien coûte-t-il ?
Toujours dans une argumentation commerciale, le vendeur m'annonça le prix de départ.
-Il était à 229 euros.
Je le regardais interloquée et peu habituée à mettre trop d'argent sur mon dos.
-Il est passé à 119 euros, puis à 99 euros. Maintenant il n'est qu'à 79 euros. C'est une affaire : vous ne le regretterez pas !
Quelle drôle de manie que de ne pas arrondir les prix ! La barre de la dizaine fait le même effet pour l'âge que pour l'argent, semble-t-il.
Et bien sûr, c'était le dernier de cette couleur.
Il me restait encore des reliquats d'hésitation, agrippés à ma peau comme des vieilles manies. Ma folie était toujours mesurée. La peur de regretter un achat inutile ou superflu m'interdisait de me lâcher. Je choisis donc l'alternative de partir et revenir plus tard. S'il y était encore, il serait pour moi ! Ainsi, après une longue promenade, je revins sur mes pas, l'enfilais à nouveau, l'observais attentivement jusqu'à ma décision finale.
Je payais et partis avec mon acquisition sur le dos.
Une fois dans la rue, je me sentis d'abord un peu mal à l'aise, comme si j'appartenais à un autre monde : une tâche de couleur vive sur un dessin en noir et blanc ! Pourtant, personne ne posa le regard sur moi. Ma perception de mon extravagance était probablement très subjective. Il s’agissait d'assumer mon antithèse au milieu d'humains incolores.
Je me mis à peindre les gens de toutes les couleurs, trempant allègrement mon pinceau sur la palette inouïe de mon imaginaire. De l'œuf ou de la poule, sait-on qui est le premier ? Et si il suffisait d'une pigmentation pour stimuler un sourire ? Et si les idées noires ne reposaient que sur la couleur ou l'absence de couleur ? Ne suffirait-il pas de colorer allègrement cet univers insipide pour réveiller l'envie de goûter au bonheur ? Qui de ses gouvernants oseraient s'opposer à la foule euphorique contaminée par un désir de vivre que rien n'arrêterait ; où l'unique loi respectable serait d'être soi.
Je rêve de ce lieu parfait où chacun explorerait sa singularité pour enrichir l'espace de sa présence. Humilité ou effacement jusqu'à la transparence. Disparaître dans la foule ; se fondre en elle ; être aspiré par la cadence ininterrompue de la course vers l'oubli de soi.
STOP !
Je m'étais endormie. La sonnerie du téléphone m'extirpa brutalement du sommeil.
-Allô !
-C'est Alice : je voulais te proposer un après-midi shopping.
-Aujourd'hui ?
-Oui, j'ai vu un très beau manteau rouge : je voulais avoir ton avis.
Je souris tellement fort qu'elle l'entendit.
- Tu trouves ça « too much » ?
-Pas du tout : qu'est-ce qui te fait croire ça ?
Tout en lui répondant, je me dirigeai vers la penderie pour vérifier un petit détail : le mien y était suspendu depuis le matin : je n'avais pas rêvé.
-On se retrouve à la sortie du RER Luxembourg dans une heure ?
-Oui !
-A toute à l'heure !
-A toute !
Revêtue de ma bonne humeur, je dévalai les escaliers de l'immeuble, bondis vers la bouche de métro, m'engouffrai dans un wagon en tête de ligne et m'assis sur un strapontin. Je dégustais la vie comme une friandise, avec parcimonie et délectation. Tout devenait léger, sans autre conséquence que l'assurance d'un bonheur irréversible. Les commandes étaient à portée de main, prêtes à être saisies pour déjouer la fatalité de ce monde en crise où la violence et la désolation semblaient s'installer.
A chacun de choisir sa direction !
Une musique douce vint se lover dans mon cœur, m'accordant à tous ceux qui entonnaient la même mélodie intérieure. C'est ainsi que sans prononcer un mot, nous échangions des sourires, des regards. Nous appartenions à la même famille, en quelque sorte. Les transports en commun nous offraient un espace d'échange furtifs et intenses parfois.
Nantie de cette nouvelle assurance, je laissais mon instinct me guider.
Châtelet-les-Halles ! Alors que mon corps se déplaçait sans réfléchir, mon esprit vagabondait dans les zones inexplorées de ma conscience, convaincue de n'user qu'une partie infinitésimale de mon potentiel. Un tournant de ma vie où les portes entrouvertes laissaient entrevoir des paysages inattendus.
Surprise, découverte, cadeau !
J'osais enfin afficher la couleur rouge comme le sang dans les veines, comme le feu du soleil couchant, comme les lèvres sensuelles ourlées d'un trait de crayon.
Luxembourg !
Alice m'attendait à l'extérieur.
Étonnement, résonance de l'amitié, confirmation des longueurs d'ondes qui se rejoignent, rires complices.
Le manteau n'était plus en rayon car je revêtais le dernier rouge vendu. Alice en choisit un bleu vif assorti à la couleur de ses yeux.
Dans les jardins du Luxembourg, un peintre venait de sortir sa palette de couleurs. Une sorte d'Andy Warhol réveillait les survivants. Il écrasa ses tubes un à un d'un revers de pouce, pour en extraire l'espoir, l'amour, la joie, l'en « vie » que je baladais sous mon manteau rouge.

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Merlin28 · il y a
Le pouvoir des couleurs...
Sophie ma balade entre deux mondes au bord de l'eau a besoin de ton soutien

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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour un superbe récit ! Mon vote !
Félicitations ! Puis-je vous inviter à vous imbiber de lumière dans
“Rayons de soleil” et “Lumière d’Amour” ?

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Sophie Parat · il y a
Merci Keiths. Je vais voir vos poèmes!
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Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance, Sophie ! A bientôt !
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Myriam Elice-Mitakos · il y a
Très belle écriture, très poétique. Bravo!
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Sophie Parat · il y a
Je suis heureuse de ce partage. Un grand merci pour ce commentaire bienveillant!
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Myriam Elice-Mitakos · il y a
Sophie, je viens de me lancer moi aussi... Un peu grâce à vous... Vous pourriez aller lire mes mots... Appartenir à un lieu ! et me dire...
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Sophie Parat · il y a
Merci Leslie!
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Leslie Di Tomassi · il y a
J'adore cette histoire !
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Julien Angelov · il y a
J' adore et j'ai hâte de vous lire!Il ne faut jamais se laisser dissoudre dans l'humidité Parisienne:)
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Sophie Parat · il y a
Merci Julien!
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Sophie Parat · il y a
Merci Raymonde! J'aime les mots quand ils parviennent à traduire le ressenti.
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Raymonde Lenoir · il y a
Comme j'aimerais pouvoir écrire de cette façon! Tu dépeins si justement et avec brio des situations si banales que nous avons tous vécues, je pense!
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Catherine Autissier-Maître · il y a
Une bien belle histoire ! Merci ! Et je crois me souvenir de ce petit manteau rouge... :-)
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Geny Montel · il y a
Osons ! C'est vrai qu'il est beaucoup plus facile de se fondre dans la masse de grisaille... Mettre de la couleur dans la vie ! Quel joli texte plein d'allant !
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Sophie Parat · il y a
Merci Geny! Vos commentaires sont très valorisants!
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