Le manteau d’astrakan

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« Les yeux sont des oiseaux prisonniers » Malaparte

J'habite au château. Mon père est roi, ma mère reine. König und königin von Polen, aiment-ils dire sous les grands lustres éclatants de mille petits soleils. Das Vaterland von Chopin, la patrie de Chopin ajoute mon père qui joue du piano comme si Chopin habitait chez nous.
C'est un grand château. Si grand qu'on ne peut pas jouer à cache-cache sans risquer de se perdre. Et ennuyeux avec ses immenses salles, ses parquets cirés, ses tapisseries tristes et ses poêles vernissés.
Quand j'ai eu ma première voiture, une Mercedes avec des phares et des clignoteurs, j'ai pédalé d'un bout à l'autre du château. Mais au bout d'un moment j'ai laissé la voiture au garage et j'ai joué à autre chose.
Mon frère, lui, joue du violon. Moi je préfère jouer chez les domestiques dans la cour derrière le château. On joue aux SS et aux partisans. Mais personne ne veut être prisonnier à cause des camps. Moi je suis toujours Sturmbannführer.
Dehors il neige. Je regarde par la fenêtre. Les flocons touchent les carreaux de leurs doigts blancs. La neige est blanche sur les toits, noire dans la rue. Le ciel est gris chiffon. Un pont marche sur la rivière et s'arrête au milieu.
Aujourd'hui, me dit maman, on va en ville, dans la ville interdite elle nous a dit. J'ai tout de suite pensé à une ville pleine de mystères et de secrets. Alors allons-y. On est monté dans la limousine, Michael et moi sur le siège arrière avec une couverture sur les jambes. Michael c'est mon frère, celui du violon. Maman s'est assise à côté du chauffeur et on est parti vers la ville dans le ruminement chaud du moteur comme le bœuf de la crèche. Floc floc font les roues sur la neige fondue. La ville défile, des avenues sans fin, des arbres sans feuilles, des soldats dans tous les coins. Et aussi des maisons sans toit, des façades aux yeux crevés, des églises brûlées festonnées de neige.
Au bout d'un moment on est arrivé devant une grande barrière hérissée de fer. Les soldats nous ont ouvert et la voiture est entrée. La ville interdite !
Triste. Ici tout est triste. Les maisons. Les gens. Les rues. L'air. Tout est couleur d'eau sale. Les maisons faites de papier mouillé. Pas de voitures, mais des troïkas, des carrioles, des poussettes d'enfants pleines de tout et de rien. Une charrette passe. Ils sont plusieurs à tirer et à pousser sa lourdeur. Pleine de chaussettes, des cheveux, des bras, pêle-mêle, en tas.
Silence. Ici tout est silence. Les enfants ne jouent pas. Les enfants ne crient pas. D'autres sont couchés sur le trottoir avec un fin duvet de flocons. Une bougie à côté ne brûle plus. Les hommes sont vieux. Les jeunes sont vieux. Les yeux n'ont pas de regard. Seulement des trous noirs.
La voiture s'arrête et ma mère descend. Des femmes viennent vers elle les mains tendues. Beaucoup de femmes, beaucoup de mains. Des mains pleines bien sûr : broderies, colliers, chaussures à talons, bébés, vêtements, tableaux... Des mains vides aussi, pleines de petits os.
Le soldat qui nous accompagne se tient à côté de nous. Beau. Un visage d'ange à peine ombré par son casque d'acier. Les mains à la mitraillette. L'uniforme impeccablement noir. Notre ange gardien.
Trois garçons s'approchent de la voiture et me regardent à travers la vitre. Fixement. Visages de cire, les yeux cavés. Sans bouger. Sans parler. Ils me regardent. Alors, d'un coup, je leur tire la langue pour montrer qui je suis, moi Niklas fils de roi.
Au bout d'un moment maman revient à la voiture un manteau sur le bras.
— Astrakan, dit-elle, je l'ai eu pour 45 zlotys.
La voiture repart

_____

* D'après une histoire vraie, celle de Niklas Franck, fils de Hans Franck nommé Gouverneur général de Pologne par Hitler après l'invasion du pays. Hans Franck fut condamné à mort à Nuremberg et exécuté.
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Les Histoires de RAC · il y a
Ambiance bien campée, remake intéressant... (Die Beherrschung der vergangenen ZEIT ?)
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Pat Vermelho · il y a
Un récit d'autant plus glaçant qu'il est réel. La ville interdite, le camp où une population parquée vit dans l'espoir, ou l'inverse, d'éviter la mort partout présente. Je vote pour vous.
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Patrick Peronne · il y a
Une ordure ( le père ) de l'Histoire que j'ai croisé(e) dans de nombreux ouvrages... récemment, j'ai commencé à revisiter celle du ghetto de Varsovie à travers les "notes" de Marek Edelman, Janusz Korczak... à venir celles d'Emmanuel Ringelblum. Je pourrais en citer de nombreux autres, Kessel, François Kersaudy etc etc. Un personnage répugnant, odieux, haïssable. Une des expressions du "Mal absolu", dont le fils est le fruit "pourri". Un texte d'une réelle qualité littéraire et un rappel historique qui nécessitera qu'il y en ait encore beaucoup d'autres pour que la mémoire tâche de rester éveillée.
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Bernard BeauNuage · il y a
Bonjour Patrick. Il s'agit du ghetto de Cracovie parce que les Franck habitaient le château des rois de Pologne. Cette visite au ghetto es vrai mais très floue dans la mémoire de Niklas (il devait avoir 4 ou 5 ans. Mais Niklas a fair sa résilience par une haine posthume terrible envers son père. "In the Shadow of the Reich". Samère faisait la colletion de manteau de fourrure ce qui a permis à la famille de vivre après la guerre en les revendant. . La vie est faite de boeuds;.. parfois terrifiants.
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Éric Comines · il y a
Un style impeccable au service de ce moment. Coup de cœur et de cerveau
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Bernard BeauNuage · il y a
Merci Eric
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Felix Culpa · il y a
Un moment historique servi par une belle écriture.
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Bernard BeauNuage · il y a
Merci Felix
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Fred Panassac · il y a
Les pensées du fils d’un haut responsable nazi en Pologne. Les enfants ne sont pas responsables des crimes de leurs parents. Scènes de vie de guerre possibles et l’imaginaire d’un enfant dans une situation exceptionnelle (visite « shopping » assez cynique des parents au ghetto de Varsovie). C’est prenant en pensant à la réalité brute de l’horreur.
P.S. Les enfants ont eu maille à partir avec le passé de leurs parents. Grand thème de la littérature allemande d’après seconde guerre mondiale. Cela porte même un nom en allemand, « la maîtrise du passé », un très long mot composé dont les Allemands ont le secret et que je ne vous infligerai pas ici.

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Bernard BeauNuage · il y a
Merci Fred pour la lecture et vos explications.
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Alice Merveille · il y a
Des phrases courtes... tant de brutalité...
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Bernard BeauNuage · il y a
Merci Alice. Je fais parler un enfant, et je crois qu'ils parelent en phrases courtes.
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Phil Bottle · il y a
Les atrocités des guerres à toutes les strates de la société et sur tous les âges. La guerre, cet éternel rocher qui fait de nous tous les tristes descendant de Sisyphe!
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Bernard BeauNuage · il y a
Merci Phil, oui, l'Histoire et les ombres de l'histoire.
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Daisy Reuse · il y a
Tout le poids supporté par les enfants des criminels de guerre...Un texte poignant écrit avec délicatesse.
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Bernard BeauNuage · il y a
Merci Daisy. Les enfants de sriminels nazis ? La plupart ont adopté l'idéologie du père (ou des parents). LEs descendants de Goering, Hess, Himmler, Eichman... ne veulent pas accepter la culpabilité du père.
Quelques uns par contre se sont démarqués complètment, le fils d'Albert Speer est architecte et renie son pçre, de même le fils de Mengele, le plud jeune fils d'Eichman.... Et des criminels, il y en a eu des milliers et des milliers. Alors...

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Ginette Flora Amouma · il y a
La grande Histoire dont on connaît à peine les soubassements et que vous narrez avec sobriété et justesse.

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