Le maillot

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Ma grand-mère l’aurait qualifié de pauvre vieux. Mais Léon, c’était autre chose. C’est sûr, à le voir, on pouvait le croire, sauf moi qui le connaissais depuis un an. Ses yeux étaient bleus, pâles, ciel voilé si vous voulez. Ses cheveux étaient sans couleur, blanc-jaunâtre, très longs. Il refusait ciseaux ou peigne, ne parlons pas du coiffeur. Un corps mince, maigre, pourrait-on dire, couvert de fins poils blonds lui donnant un aspect glabre.
C’est environ six mois après le décès de Louis qu’il s’est installé dans sa maison.
Il s’est pointé seul au volant de son combi qui devait dater de Woodstock et avait sans doute connu Katmandou. J’étais son plus proche voisin et lui ai proposé mon aide pour décharger son barda. Il n’avait pas grand-chose et l’affaire a été pliée en moins d’une heure. En portant son vieux vélo, je me suis tout sali. Je n’avais jamais vu une machine aussi antique ni surtout aussi sale. Il était désolé – « Vous savez, c’est un souvenir, je ne suis pas monté dessus depuis plus de vingt ans. »
Il a voulu se faire pardonner en m’offrant un verre que je n’ai pas osé refuser. Les déménageurs n’arrivaient que le lendemain et il n’a trouvé dans un placard du combi qu’un fond de bouteille d’Antésite qui devait avoir l’âge de son vélo.
Il a remarqué le mien, tout neuf, fabriqué sur mesure, que j’étais en train d’astiquer à son arrivée et m’a tendu la main :
—  Je m’appelle Léon, entre voisins et cyclistes, on se tutoie.
Peu à peu, nous sommes devenus copains, bonjour-bonsoir au début puis une bière à mes retours de balade. Il regardait mon vélo et disait :
— Belle machine.
La conversation était alors souvent la même.
— Et toi, tu le sors quand ton vélo qu’on fasse un tour.
— Oh, tu sais, il y a si longtemps que je n’y ai pas touché, il faudrait le démonter et remonter complètement. Je n’ai pas le temps.
— Ou en acheter un neuf plutôt.
Presque fâché, il répondait :
— Ah sûrement pas.
Finalement, il s’y était mis ; les jours de beau temps, je le voyais bricoler son antiquité devant son garage et je décidai de l’inviter à une réunion de la Pédale Jarroise – c’est que chez nous, on ne prend pas n’importe qui, il faut être parrainé.
Quand les copains l’ont vu, ils ont cru à un canular – « Un vieux ! Tu parles, il allait plomber nos sorties. » Par amitié pour moi, ils l’ont finalement accepté.
Avant le départ de la première balade, comme d’habitude, nous avons pris un café. Il a demandé une chicorée, mais ce qui a surtout ébaubi tout le monde, en dehors de son vélo à cinq vitesses et un plateau, c’est son vieux maillot en laine unicolore – nous avions tous sorti nos plus belles tenues en textiles ultramodernes aux couleurs des plus grandes équipes et certains se retenaient de rire.
Vingt kilomètres de plat nous permettaient de nous échauffer avant le premier col et nous roulions bon train. Voyant Léon traîner un peu derrière nous, Fernand, le président, m’avait dit :
— Tu sais, je ne pense pas que nous pourrons le garder ton ami.
Dans les premiers lacets du col, la file des cyclo s’est étirée, chacun à sa place selon sa forme du jour, nous ne pensions plus qu’à notre effort. Nous avions oublié Léon jusqu’à ce que, pédalant tranquillement, l’air de ne pas forcer sur son vieux biclou, il nous dépasse tous un à un.
Au sommet, il nous attendait. Fernand, essoufflé, lui a alors demandé :
— Tu n’as pas trop chaud avec ce vieux maillot.
Léon a souri :
— Il est tout neuf mon maillot, je ne l’ai porté qu’une journée après l’étape du Tourmalet, il y a quarante ans. Je me le suis fait reprendre le lendemain.
Et il a rajusté son maillot jaune.

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M. Iraje · il y a
Un nouveau vote pour ce maillot qui tenait pourtant bien la route ...

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