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Le macaque et le gorille

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Ben.G

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Giblu rase, c'est sa raison d'être. Il a une petite boutique près de la Grand-Place, dans une petite rue connexe où les touristes viennent parfois se perdre de leurs petits yeux inquiets - il leur fait de grands gestes de ses grandes mains velues et ceux-ci repartent rassurés. Enfin c'est ce que Giblu pense. En réalité, le colosse et son coutelas à la main les effraie et ils remercient seulement la vitre double vitrage qui les sépare de ce gorille.
Elle ne paye pas de mine mais il en est fier, de sa boutique, de ce petit tourniquet au-dessus de sa porte, rouge bleu et blanc qui indique sa condition : à l'intérieur c'est chez lui, il y accueille les gens et sur le dehors, la devanture indique au monde qui il est et ce qu'il fait pour les gens. Il rase, c'est sa raison d'être.

Dans la ville, des barbiers, il y en a un paquet. Tiens c'est ce que lui disait hier encore Madame Gerbier – qui vient tous les mercredi faire raser sa moustache - : ils poussent comme des champignons. Et ça les champignons elle n'a jamais aimé, une cochonnerie qu'elle dit. Même qu'une fois son petit filleul en avait mangé un - de la pire espèce, ceux aux coliques néphrétiques qui en font sortir par tous les orifices du corps humain - et... Et il s'égare tout seul le Giblu, il ne voulait pas penser à cela – elle parle beaucoup Madame Gerbier.
Des barbiers, il y en a un paquet. À tous les coins de rues désormais on peut se faire enlever les poils. Devantures fleuries à outrance, néons fluos encadrant les encablures de portes, musique hard rock ou électro-industrielle, barbier salon de thé, barbier bar à huître, barbier chocolaterie, barbier mise en beauté de sourcil, barbier pour aisselles féminines de moins de cinquante ans uniquement, barbier pour animaux, bref le barbier est partout de nos jours et il se décline sous toutes les formes les plus farfelues.
C'est ce que disait Madame Gerbier : il y a encore trente ans tout ça n'existait pas – et il est d'accord sur ce point -, à l'époque, le barbier était quelqu'un d'important, quelqu'un de respectable, désormais ça se transformait en vraie foire !

Ce qu'il en pense le Giblu ? Pas grand chose. Il acquiesce c'est vrai, mais par habitude seulement – tous les mercredi pour être exact.
On est barbier de père en fils dans sa famille ; il n'y a jamais trop réfléchi mais il l'aime bien sa boutique. Elle est comme ça et elle l'a toujours été. Attention, ça ne veut pas dire qu'il ne se pose pas de question, il s'en pose. La hausse des barbiers ? Tant mieux ! C'est vrai il y a moins de clients, mais tout le monde devrait avoir accès à un bon barbier...
Tiens, c'est ce que lui disait une vieille connaissance du lycée, Servi, qui vient de temps en temps pour se faire dégager derrière les oreilles :

« Dans la vie, soit on suit totalement le modèle de notre éducation, soit on va totalement à l'encontre. »
Il est d'accord avec ça. Quand Servi vient, c'est en grand pompe. Il apelle généralement quatre minutes trente avatn d'arriver et a des exigences particulières très précises : la boutique doit être plongée dans une semi pénombre éclairée aux bougies bios du Nepal bleus et vertes uniquement, les papiers des journeaux de la semaine doivent être étalés partout sur le sol et Giblu doit lancer une symphonie de Beethoven - les numéros doivent se suivre à chaque fois qu'il vient. Une fois son ami à refuser de passer le pas de la porte car celui-ci avait lancé la n°4 au lieu de la n°3.
Servi vient rarement mais quand il vient Giblu sourit comme jamais - il ne lui montre pas, son ami est toujours un peu distant. Il attend fébrilement son coup de fil - immédiatement reconnaissable puisqu'il se caractérise par un cri d'animal suivi des tonalités d'un téléphone raccroché. Il a d'ailleurs toujours été impréssioné par le répertoire animal quasi infini - et si justement exécuté - de Servi. Il l'aime bien, son ami Servi avec son chapeau de Robin des bois à plume et son echarpe - un peu odorante - en tentacules de méduses. Il aime bien voir la petite moue de son ami quand celui-ci rentre dans la boutique, déclarant d'un air exagéré et pince sans rire : " Toujours aussi mal rangé."
Il plaisante et en même temps il a raison, c'est cette justesse qu'il aime bien parce que Giblu il ne sait pas faire ça. Servi, il a fait beaucoup d'études, il a toujours été très intelligent - déjà au lycée déjà il se taisait pour l'écouter discourir en levant les mains au ciel - il a tout le temps des théories sur tout. Tiens la solitude ? Forcée ou non, elle est la seul option de liberté véritablement humaine face au diktat de la copulation animale. Le refus de la normalité ? C'est normal. On est tout seuls à penser on est forcément unique mais ce n'est pas facile de le faire comprendre à tout ces gens qui n'existe que parce que nous on existe. Pourquoi la bière c'est des choses qu'on laisse pourrir et c'est bon ? Ca nous ennivre parce que ces choses fermentées nous rapprochent de l'état de décomposition du corps, c'est un bon vers la mort et l'oubli vertigineux, et on aime tous se faire peur de temps en temps non ? Les merdes de girafes sur le trottoir ? Bon ça c'est vraiment déguelasse pour le coup, les gens font chier avec leur merde. Il est comme ça, son seul ami. C'est un original autant qu'un marginal un peu fou, toujours, non pas seulement en décalage, mais en opposition quasi systématique avec tout ce qui l'entoure. Servi est perruquier ; son père était imberbe

Quinze heures ? Mince c'est déjà l'heure du rendez-vous de Monsieur Jikolo... Où est ce maudit macaque ?
« Rhésus ? »
Rhésus, c'est son petit singe de compagnie ; Monsieur Jikolo ne sort pas sans son otarie, et Rhésus ne peux pas s'empêcher de lui sauter dessus pour jouer... Bref, quand le vieux monsieur vient, Giblu préfère le ranger dans sa cage.
« Rhésus ? »


***


Rhésus en a marre. Rhésus le jour porte une veste rouge et une casquette bleu que Giblu lui a acheté ; Rhésus la nuit revêt un blouson de cuir et saute de toit en toit sous la lune toujours pleine – en rêves seulement.
Le macaque tourne en rond dans sa cage. Continuellement. Le macaque se morfond sous le contrôle permanent de son maître, gentil mais si idiot : comme un oiseau refusant de voler, Giblu semble vouloir refuser sa condition de bête de foire humaine. Cent vingt kilos de muscles naturels et une voix si faiblarde qu'une gamine de douze ans à la voix fluette pourrait lui rabattre son caquet. En bref, il n'a pas de couille le Giblu. Lui, Rhésus, il en a mais bon sang, c'est un putain de macaque. Il se le répète ça et il rage, il trépigne le Rhésus.

Il a envie de voir tout cet équilibre hypocrite éclater, tout ce si bien rangé, tout ce si bien à sa place, régulier comme une boucle où les jours n'ont plus comme distintction que le nom qu'on leur donne. Il sait, qu'à force de les voir ces objets hideux sont devenus la matérialisation même de l'écoulement propre du temps. Chaque jour le monde n'existe que parce qu'eux sont là. Statique. Et il a envie qu'il avance le temps, que l'horloge se débloque, que le journalier arrache sa sempiternelle même page hautaine, qu'il se marque, qu'on ajoute des minutes où qu'on en oublie, peut importe du moment que le temps se matérialise là devant en un mouvement refusé, un mouvement divin. Alors parfois, pour faire bouger les choses, il casse des verres, des assiettes, des pots en céramiques – oups, tombé, quel macaque maladroit... Que des choses qui peuvent casser car les autres n'ont pas d'intérêt : elles sont immortelles.

La nuit, enfin, il se peut laisser aller, quitter toute cette routine contrôlée, il peut mourir joyeusement éreinté de sa propre existence. Il meurt chaque nuit et se maudit chaque matin à l'aube de s'être réveillé. Certains soirs cette quiétude lui échappe, il ne dort pas et alors ces soirs-là, il picole. Il va dans le placard et tape dans le whisky que Giblu ne touche jamais - bien qu'il achète, parce que ça fait bien. Au début il y va par petites doses, il y va prudemment pour que Giblu ne remarque pas qu'il en manque, le lendemain. Et puis au fur et à mesure il oublie et à la fin, il lance de toutes ses forces la bouteille vide au sol. Cette seconde en suspens avant de toucher le sol... comme un instant de jouissance où l'on retient son souffle et puis, l'éclatement, la destruction, l'orgasme. Tous les petits morceaux de verre éparpillés partout, disséminés un instant en chaos jusqu'à ce qu'une logique apparaisse, en cercle concentriques concentrés de façon sporadique autour d'un centre d'impact ; les petits bouts étincelants trempent dans une flaque coulante orangée, jouant avec les rainures du carrelage couleur crème. Ensuite, Giblu dévale les escaliers de ses gros pieds lourds et lisses comme ceux d'un bébé, il l'engueule avec des sons qu'il ne comprend déjà plus depuis longtemps. Il l'enferme dans sa cage mais Rhésus s'en fout parce qu'il peut y dessaouler tranquille.

Le reste du temps, la journée, il tourne en rond. Il tourne dans la maison et il plante ses griffes dans les murs, il aimerait rentrer véritablement au coeur des choses, y entrer brusquement, y rester longtemps, s'y délecter d'avoir creusé son trou... Il veut baiser, terriblement baiser, ça oui. Alors il fait des trous dans les murs - mais il est intelligent, il le fait derrière les tableaux pour que ça ne se voit pas.
Et puis il y a cette otarie... Bon sang qu'elle l'aguiche. Il aimerait se la faire – avec ces petits yeux noirs tout mignons, ses grandes palmes si lisses et si douces et son petit anus en forme de fleur qu'il aimerait défoncer sauvagement pour entendre son cri de sirène en détresse l'implorer –, ah ce qu'il aimerait ! Mais non, la cage. Toujours la cage.

Rhésus en a marre. Il y pense depuis des mois, il échafaude des plans mais rien à faire : impossible de sortir de la boutique d'une quelconque façon. Il a déjà essayé une quantité de subterfuges : faire le mort, se rendre malade, laisser une fenêtre ouverte, pisser partout pour exiger une promenade, hurler à tue tête pendant des heures... rien à faire le grand colosse veille au grain et toutes les possibles situations de fuite sont avortées par sa vigilance. Sans doute ne s'en rend-il même pas compte, cet idiot, il doit le faire par simple réflexe animal.
Il y pense de plus en plus à sa fuite car depuis quelques temps la boutique est devenue de plus en plus insupportable : les quelques clients qu'il appréciait avaient déserté les lieux. Les derniers à se pointer ici étaient les pires, les nuisibles, les raseurs comme il les appelle. Les raseurs, c'est cette catégorie de sociopathes égocentriques ventilant des paroles toutes plus creuses les unes que les autres simplement pour conforter leurs égos en mal d'amour. Ils s'écoutent parler parce qu'ils ont plein de trucs intéressants à dire - ils le savent car ils y pensent tout le temps, matin midi et soir, amen. – mais l'entendre dire de leur propre bouche, c'est pour eux une consécration, une réalisation de leur univers – étriqué – intérieur, c'est l’avènement, c'est la naissance de ce qu'ils sont et de ce qu'ils deviennent. Et tout ça se passe chez le barbier. Une torture ; ils n'ont sans doute pas d'amis qui puissent les supportent et se sont persuadés soit qu'ils sont trop bien pour les autres, soit que de toute façon, ils n'aiment pas les gens.

Et Giblu. Ce grand bêta. Il les écoute, patiemment il opine du chef, en bon petit soldat merdeux du vide intersidéral de l'être humain. Alors qu'il pourrait être un comète, un truc qui détruise la Terre comme ça, BAM. Il a la force, le charisme, la prestance, mais il n'a pas de couille. Son petit macaque de compagnie lui sait ce qu'il ferait si tous les jours comme Giblu il portait cette lame sur le cou de ces nuisibles... Tous les jours le grand dadet secoue sa grosse tête et tremble à l'idée de, par mégarde, trop tirer la peau et être un peu brusque avec un de ses clients. Tous les jours la lame claire passe sur leur peau, au ras, elle racle les poils noirs protubérants, elle assèche l'épiderme de son bruit sifflant et - rencontre métallique et organique - menaçant, Shrrink. Tous les jours, le barbier se fait en réalité lui-même raser l'esprit par ces nuisibles armes léthalement lentes ; ils vont finir par le tuer, d'épuisement.
Mais tout ça, c'est fini parce que maintenant Rhésus porte un manteau en cuir, qu'il est debout sur sa cage et qu'il tient dans sa petite patte une grande lame.

***

« Bien le bonjour l'ami Giblu ! Est-ce que... »
Monsieur Jikolo se stoppe ; l'otarie grogne. Pantois, devant lui Giblu tout seul hurlant se tire par le col de son maillot et se serre avec tension une lame sous le menton – une goutte rouge coule sur le métal. Un instant ; et puis il remarque le vieillard.
« Ah ! Monsieur Jikolo, bonjour ! Comment allez-vous ? »
Extérieurement Giblu s'est mis à transpirer abondamment. Idiot de Rhésus, il a failli lui faire perdre un précieux client.
Intérieurement Rhésus est calme, il est patient, il a trouvé sa solution.
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