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Emy Li

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Cela fait plusieurs mois que je mène l'enquête, en vain. Rien. Pas le moindre petit indice à se mettre sous la dent. Comme si ses traits étaient muables, comme s'il arborait chaque fois un masque différent. Ce visage polymorphe m’obsède. Je le vois partout, je ne le trouve nulle part. Il est hors contrôle et me glisse entre les doigts, pareil à une fumée toxique qui s’envole mais vous laisse sur le carreau vide et tremblant.

Le choix de ses victimes est hasardeux, le mobile insaisissable. La seule certitude est celle de tout un chacun ; ma bête vit la nuit et elle est féroce. La belle affaire ! Le loup-garou, ainsi nommé, est devenu la coqueluche des télés et des journaux. La ville entière n'a plus que lui à la bouche. Les gens sont à la fois terrifiés et fascinés. Ils se terrent chez eux avant que ne s'échappe le soleil mais ils se précipitent aux nouvelles dès les premières lueurs de l'aube. Tout le monde est devenu matinal.

Je suis décidément, obstinément nocturne. J'ai commencé à traquer ce tueur avant même que ne soit découvert le premier corps. Je l'ai senti. Je suis descendu dans les rues endormies du soir, et je les ai arpentées jusqu'au matin, alerte, à l’affût des pas, des bruits, des silences. J'ai toujours eu un instinct, presque un sixième sens que je ne peux expliquer. Vingt ans que cette petite voix ne me trompe pas. Je renifle le crime comme un chien la truffe, et j'ai flairé ce loup-garou de la même manière que les autres. Avec la connexion qui nous unis, bon gré malgré, eux et moi.

Je trouverai le coupable, comme je l'ai fait précédemment, partout où j'ai exercé ce don si particulier. Il absorbe l’ennui, donne du sens à ma solitude. Je n'ai plus de famille, je n'ai pas vraiment d'amis. On peut dire que c’est ma raison d’être. C’est ainsi que je m’occupe, c’est mon divertissement, ma manière à moi de boucher les trous et de combler les vides de la vie.

Les deux aiguilles se chevauchent presque, accusant de leur flèche les courbes arrondies du 23 accroché au cadran. Derrière la lucarne la lune s’est installée, pleine. C’est bientôt l’heure de partir. Je rassemble mes affaires, j’ai tout ce dont j’ai besoin. J’enfile mon vieil impair usé jusqu’à la corne et j’ai l’impression d’être un stéréotype tout droit sorti d’une série policière. J’aime bien cette idée-là. Le miroir du salon me renvoie l’image d’un homme qui a pris de la bouteille, certes, mais plus aguerri et impitoyable que jamais. Je le sais ; cette fois cette nuit sera la bonne.

— Qui que tu sois, je vais te faire la peau, avertis-je les murs.

La sonnerie de mon portable rompt brutalement ma gravité. J’hésite, je n’ai pas franchement de temps à perdre. Je laisse sonner trois coups puis décroche tout de même de mauvaise grâce renversant au passage un calepin et la boîte à pharmacie, remplie de pilules en tout genre que je continue d’amasser en guise de décoration, à défaut d’y avoir jamais trouvé une quelconque utilité.

— Jules Wacker à l’appareil, je vous écoute... Ah, docteur ! Vous êtes encore à votre cabinet à cette heure-ci ? Je vous ai oublié aujourd’hui, pardonnez-moi... Il faut qu’on s’arrange un moment pour parler des dernières analyses, oui. J’ai épluché le dossier et il y a certaines choses qui ne vont pas, des éléments semblent effectivement poser problèmes... Oui... je ne peux pas laisser passer ça... Oui tout à fait, oui... Un patient inquiétant, vous dîtes ? Il faut qu’on se voie, le plus vite sera le mieux... Demain matin ? Je passerai tôt... Oui, on fait comme ça. Merci docteur.

La première fois qu’il m’appelle si tard. Cette histoire m’était complètement sortie de la tête, éclipsée par l’excitante et angoissante perspective de chasse à l’homme. Le spécialiste est plutôt doué et m’a été d’une grande aide depuis mon arrivée. Notre bonne entente a facilité mon intégration. J’apprécie de travailler avec lui. Cette affaire m’embarrasse, cependant. Il serait bon de le convaincre de potasser encore ce fichu diagnostic en espérant qu’il y trouve une erreur, auquel cas une situation d’apparence anodine pourrait prendre une tout autre tournure, bien plus pénible que je n’aurais pu l’imaginer. Surtout que je n’envisage pas qu’il puisse être correct. Et j’ai assez à faire de toute façon pour le moment, je ne veux m’encombrer de rien qui pourrait risquer de bâcler l’enquête.

Je balaie ces préoccupations qui ne sont encore qu’hypothèses en même temps que je claque la porte. En foulant le pavé froid, c’est dans la réalité de l’instant que je m’ancre profondément, celle-là même qu’habite ma maudite bête. La traque commence.

— A nous deux, loup-garou ! A partir de maintenant, c’est toi et moi.

Je sais comment le trouver. J’écrase mes paupières. Je dois penser comme lui, je dois faire corps avec lui, je dois être lui. Je lâche prise et laisse l’instinct m’envahir. L’air glacé entre dans mes poumons. Le sang bat dans mes tempes, mes mains brûlent dans mes poches. Les rouages de la mécanique se mettent en place, mon pied gauche suit mon pied droit, mes pas se succèdent doucement. Mes yeux se dévoilent des fins morceaux de chair. La cadence s’accélère. Le vent me pousse, me porte, peu importe la nuit et sa pénombre qui noie la maigre et jaunâtre lueur des réverbères. Je suis guidé. Je suis le chasseur, je suis la bête.

Les rues ce soir ont été désertées ce qui pourrait surprendre partout ailleurs, mais ici cela n’a rien d’étonnant. La psychose a eu raison des promeneurs et des fêtards. Les voitures sont inertes. Rien ne bouge excepté quelques feuilles mortes, reliquats de l’automne qui vient de passer. L’une glisse sous ma chaussure et se déchire contre ma semelle, laissant échapper un craquement de supplications. J’ai assassiné le silence.

Comme une réponse, le crissement soudain d’un pneu me siffle à l’oreille. C’est drôle, nos sens s’éveillent si bien la nuit qu’on pourrait se demander s’ils ne sont pas éteints le jour. Je marche instinctivement vers la bordure du centre-ville. Mon flair ne m’avait pas encore attiré par-là, pour autant je connais la route. Je la reconnais, en fait. Mes muscles sont en transe et me conduisent seuls, sans que j’ai besoin de m’inquiéter où cela me mène. Je constate juste que j’ai déjà fait ce trajet, plusieurs fois. Il est routinier, j’ai l’habitude de ce trottoir peu commode, de ces vieux murs imposants. Drapé de noir sa familiarité m’est différente. Il semble être le même et à la fois, un autre. Je lance un regard par-dessus mon épaule, toujours personne en vue.

Si. Il y a quelqu’un. Une silhouette se dessine au coin de la rue. Ses contours sont flous mais il est facile de discerner un homme. Il se hâte, me voit, marque un arrêt de surprise et repart de plus belle. Il sent trop fort le parfum de la peur pour être coupable. Il n’est pas le loup-garou de cette nuit. Je continue de marcher, comme une faucheuse à la recherche de sa proie.

— Ça oui, je vais te faucher ! ne puis-je m’empêcher de marmonner dans mon col.

Je commence à deviner le lieu vers lequel mes jambes me pressent. Je suis étonné, c’est étrange de se rendre là-bas. J’arrive bientôt à l’angle de la rue, je sais que je vais tourner à droite. A deux pâtés de maisons ensuite, je m’arrêterai. Mes pensées s’assombrissent ; j’ai un mauvais pressentiment.
Je parviens déjà devant la somptueuse maison victorienne. J’appuie mes deux pieds sur le sol de la même façon que si j’avais voulu y prendre racine, et j’attends. J’attends un signe, j’attends que la petite voix se manifeste. Je relève mon front, mon regard est tout de suite happé par l’une des fenêtres à l’étage, la seule qui filtre de la lumière. La pièce est occupée. Ma main moite colle au cuir rapiécé de mon gant à force de serrer sa prise.

Une bourrasque glaciale vocifère contre ma nuque. Le loup-garou est derrière la vitre, l’instinct ne se trompe jamais.

— Montre-toi, salaud.

Au garde à vous je me tiens prêt. L’adrénaline fait s’emballer mon rythme cardiaque. J’avance, le portail est ouvert. Me voilà bientôt sur le perron, je me sens solide comme un roc. Invincible et bouillonnant. Le rouge me monte aux joues. Il l’a tué, c’est sûr. J’arrive trop tard. J’aurais dû me douter que ce chien finirait par s’attaquer à lui, cette nuit ou une autre. Cela tombe sous le sens. Comment n’y ai-je pas pensé avant ?

Bien sûr que le coupable est un patient, un patient au fait de sa collaboration avec les enquêteurs. Il avait peur de se faire démasquer et il m’a arraché, dans sa fièvre aliénante et meurtrière, mon ami, mon collègue, mon soutien. Mon cœur se tord et j’enrage, je peste de colère et d’impuissance. Je n’y peux rien.
Qu’elle fasse donc sa prière, la bête ! Elle ne s’en sortira pas. Je l’attends fermement et cela jusqu’au lever du jour s’il le faut ; je ne ferai preuve ni de pitié, ni de clémence. Elle n’a aucune chance, elle non plus n’y peut rien.
J’écume de colère le menton en hauteur comme le loup qui s’apprête à hurler à la mort. Je tends l’oreille, guette l’assaut. Des secondes puis des minutes s’écoulent sans que rien ne se passe.

D’un coup mes sens s’affolent, un frisson me parcourt l’échine et mes poils se hérissent. Je distingue nettement des bruits à l’intérieur. On descend les escaliers, ou plutôt, on les dévale. Je redresse mon regard, la lumière a disparu. Je me précipite dos au mur, à l’encadrure de la porte. Elle s’ouvre brutalement dans un grincement d’enfer. Le loup-garou se précipite lentement dehors, tournant les talons pour refermer la serrure. Il a l’air confiant, comme s’il sortait de sa propre maison, de son propre cabinet. Comme s’il s’était agi du docteur en personne. Il ne se doute pas que je suis là, si proche, tapi dans l’ombre, que je vais bondir sur lui sans vergogne. Je vide ma poche. A l’attaque.

— C’est donc toi, le loup-garou ! je crache avec mépris. Eh bien, tout est fini.

Il se tourne doucement vers moi. Je ne réussis pas à discerner l’expression de son visage, je ne sais si je dois y lire de la peur.

— Non, vous n’allez pas faire ça. Vous ne le ferez pas. Je suis sûr que vous n’en n’êtes pas capable, voyons, lâchez-ça. Laissez-moi partir, susurre-t-il avec une insupportable sournoiserie.

La vue de son manteau, souillé, noir écarlate, me dégoûte. Il n’a pas une once de peur, pas une once de remords ou de culpabilité.

— Jamais ! On dirait bien que tu ne me connais pas.

La lame du couteau brille malgré l’ombre. Je la vois qui dégouline d’innocence. C’est l’arme du crime, c’est la preuve ultime, celle dont s’est servi le loup-garou pour assassiner le docteur. Je l’ai déjà retournée contre lui, elle s’est enfoncée sans hésitation dans toute la profondeur de son abdomen. Puis en un éclair elle se retrouve dans ma poche, toujours la même. Lui, me fixe, les yeux exorbités.

— M. Wacker ! Non... Qu’est-ce que vous avez fait... non ! S’il vous plaît... Appelez... Il faut que vous appeliez une ambulance... M. Wacker...revenez...

Ses râles ne me font ni chaud ni froid. Je tourne les talons, l’abandonnant derrière moi à la merci de la mort et de la police, qui ne tardera pas à débarquer pour s’affairer autour de son cadavre. J’ai fait mon travail, elle fera le sien. Elle ne manque jamais de ramasser mes restes. C’est ainsi le sort d’un détective, paraît-il.

Je me sens si bien soudain, j’exulte de joie. La transe m’a quittée et je reprends l’entière possession de mon corps. J’ai accompli ma mission, rassasié mon instinct. Je me suis diverti, j’ai l’impression de sortir d’une séance de cinéma. Mais c’était moi le héros. J’ai bouché un trou, j’ai comblé un vide. Comme toutes les nuits précédentes durant lesquelles a sévi le monstre. J’ai encore tué le loup-garou.

PRIX

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Lyriciste Nwar · il y a
Très bon texte je suis fan

Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Thomas Clearlake · il y a
Ce texte est une petite merveille, merci. Vous avez mes voix.
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Clément Dousset · il y a
Le fantastique de la folie superbement restitué...
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Guilhaine Chambon · il y a
Je découvre votre texte . Je l'ai lu avec un grand plaisir . Une belle écriture .Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale et si le cœur vous en dit de visiter ma page. Belle journée
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Flopi · il y a
Très bonne histoire ! Je m'attendais légèrement à la fin mais ça n'a gâché en rien le suspens ! J'ai adoré la fin, tout le long de l'histoire on est impatient de voir le dénouement et on n'est pas déçus ! Félicitations et mon vote en + !
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Utilisateur désactivé · il y a
Bravo pour cette nouvelle très bien menée ! Je vote.
Puis-je vous inviter pour un cours de tango Ttc ?
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/milonga

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Garouvarou · il y a
un loup garou bien sur de lui face a un chasseur qui lui ne laisse rien au hasard on devine un certain pouvoir ou instinct pour la chasse ... 1 vote
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Charly · il y a
Un texte qui tient en haleine jusqu'au bout , où le doute s'installe subrepticement. Ceci dit, vous avez bien joué avec les termes pour qu'ils s'appliquent à l'enquêteur aussi bien qu'au loup garou. Maintenant, si je puis me permettre, vue la difficulté à garder secrète l'identité du loup garou, j'aurais joué sur ce tableau en faisant croire que c'est la même personne et surprendre le lecteur par une pirouette inattendue. Bon, c'est une idée comme une autre. Reste que le texte est très bien écrit. Bravo à vous.
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Bennaceur Limouri · il y a
Je me joins à Ley. La chute pointe un peu tôt mais j'étais dans votre peau regardant par vos yeux durant tout le parcours.L e suspense est présent; bravo.
Juste une chose, on dit: "imper" (imperméable" ou "impair"? (ligne 23). Je vote et je m'abonne.

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Ley · il y a
On pressent un peu la chute... mais votre oeuvre m'a tenue en haleine, même en plein jour j'avais l'impression de marcher dans les rues noires sur la piste d'un loup-garou :) bravo !
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Emy Li · il y a
Merci pour la lecture et l'attention !
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