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Le livre de recettes

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Pénélope

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Il est temps de vider le grenier. La maison de mes parents va être vendue. Ma sœur m’assiste avec l’efficacité qui lui est propre pour nous séparer des derniers reliquats de la vie de notre mère. Quelques objets nous encombrent encore : une statuette pieuse ébréchée, une pile de vieux numéros de Rustica et un livre de recettes défraîchi et poussiéreux. Ma sœur me lance d’un ton ferme et interrogateur : « Poubelle ? ». Je suis sur le point d’acquiescer, épuisée par cette douloureuse séance de tri, et puis je me ravise :
― Je vais prendre le livre.
― Mais c’est un livre de cuisine, s’esclaffe ma sœur. Tu n’aimes pas cuisiner !
Il est vrai que ce n’est pas ma passion, je me sens vite à l’étroit coincée entre des casseroles et un fourneau. J’ai besoin d’espace, de beaucoup d’espace.
Ma sœur hausse les épaules, jette la statuette et les magazines dans un sac tandis que je presse le livre contre ma poitrine comme un trésor volé.

Une fois rentrée chez moi, je feuillette le livre aux pages jaunies et écornées en me demandant où le ranger. Et je reste en arrêt sur l’une des pages spécialement éprouvée : Gâteau aux pommes (facile). La page est copieusement tachée de petites marques de doigts, nos empreintes. La page a aussi été déchirée et mal recollée. Je nous revois, ma sœur et moi, en train d’essayer de déchiffrer la recette, supervisée par notre mère. Ma sœur ne cessait de m’arracher le livre des mains, prenant toujours l’initiative des tâches à accomplir. Je n’avais pas encore sept ans et je savais à peine lire. Sentant ma frustration, Maman intervenait pour me laisser participer un peu. Mais ma sœur s’interposait :
― Elle ne sait pas, elle est trop petite, moi je vais le faire.

Je continue à feuilleter le livre au hasard. Coquelet aux kiwis. Dans la liste des ingrédients, Maman a entouré le mot « cardamone » suivi d’un point d’interrogation. Je souris. Recette probablement jugée trop exotique pour Maman qui n’avait pas beaucoup voyagé. Par contre, à en croire l’état des pages, les potages et veloutés ont eu beaucoup de succès. « Veloutés », doux comme la peau et la voix de notre mère. Les veloutés qui « passaient tout seul  » comme elle disait quand nous nous plaignions de ne pas aimer la soupe. Les pages concernant la triperie et les abats ont visiblement été complètement ignorées. Je me souviens du dégoût de Maman pour la « tripaille ». « Des cochonneries ! ».Elle avait une telle façon d’accélérer le pas devant l’étal du marché qu’elle me communiquait son horreur. Jusqu’à un certain âge, j’avais même peur des pieds, museaux et oreilles de cochon qui m’évoquaient les scènes d’abattoir les plus sordides.

Je passe aux confitures et compotes et le livre semble encore tout odorant de ces préparations suaves avec les fruits du jardin. Et entre les groseilles et les cerises, plié et replié pour en faire un marque- page, je découvre un petit message :
« Entre la force de Coriolis et le potentiel des marées, je pense à toi. Quelle étrange histoire d’amour que la nôtre ». Bien sûr, Maman n’a pas passé toute sa vie à faire des confitures et à arbitrer les querelles entre ses filles ! Au chapitre des tartes, de petits dessins naïfs viennent orner les recettes : les dessins de ma sœur que j’avais un jour découverts avec jalousie et que Maman m’avait laissée colorier. J’avais effectué cette mission avec le plus grand soin, consciente cependant du fait que mon expression artistique se trouvait limitée par le trait ferme et précis de ma sœur. Mais enfin ! J’essayais de me faire une petite place. Et puis les annotations se multiplient : « On peut diviser le sucre par deux », « Remplacer par du miel », « Possible avec de l’aspartam ». Je revis les années de diabète de mon père vieillissant. Maman essayait de satisfaire sa gourmandise tout en prenant soin de sa santé. Un nouveau petit papier entre les pages des desserts et entremets. Une autre écriture cette fois avec la mention de ma mère : « Recette d’Hélène, bien meilleure mais plus compliquée ! » Et puis sur une autre recette : « Demander le truc d’Hélène, elle réussit mieux la crème. » Je réalise maintenant que Maman vivait dans l’ombre de tante Hélène tout comme je vivais dans l’ombre de ma sœur. Une carte postale sépare ce chapitre de l’autre : Le gâteau basque. Au dos je reconnais l’écriture scolaire, nette et appliquée de ma sœur : « Chère Maman. Nous passons de bonnes vacances au Pays basque avec Tante Hélène. Seulement il pleut souvent. Alors, on fait des gâteaux. On pense à toi. » J’y ai timidement ajouté : « De gros bisoux. »

Les pages concernant les viandes ont été peu utilisées. Ma mère préférait les effluves qui venaient du jardin : parfums de légumes, d’herbes et de fruits. Avant de refermer le livre, une recette barrée d’un grand trait m’interpelle : Canard à l’orange. C’était pourtant délicieux mais la fin du repas avait été interrompue par les cris de mon frère qui était tombé du cerisier. Un bras cassé. Le canard nous resta sur l’estomac et Maman préféra l’oublier à jamais. Une exception peut-être dans le chapitre des viandes, Carbonnade flamande avec l’annotation : « Déjà fait trois fois pour les Vercoutte.» Maman était si heureuse de recevoir ses amis du Nord qu’elle en parlait toute la journée. Je l’accompagnais pour faire les courses. Quand elle rencontrait une voisine, elle expliquait : « Je dois me dépêcher, je reçois les Vercoutte ce soir ». J’aimais cette ambiance de fête, l’odeur aigre douce des oignons roussis, de la bière, de la cassonade et du pain d’épices. La « carbonnade » mijotait tandis que ma mère s’affairait, les joues rougies par la chaleur de la cuisine et la joie de retrouver ses amis.

Ma lecture est interrompue par un appel de ma sœur : «  Dis-moi, tu n’as pas la recette de la tarte à la rhubarbe dans le livre que tu as pris ? Je sais que Maman en avait une bonne. » Ma sœur reçoit souvent. C’est une excellente cuisinière, précise et efficace. Ses plats sophistiqués et décoratifs impressionnent toujours ses invités. Non, je n’ai pas la recette de la tarte à la rhubarbe et je ne suis pas prête à livrer les secrets du livre de recettes de notre mère. Je l’ai toute à moi maintenant, ma maman adorée. Je sais où ranger le livre, entre les vieux albums de photos qui jaunissent tout doucement et les livres de développement personnel qui m’ont aidée dans ma vie de célibataire. A côté de «  L’estime de soi  » et « Les blessures qui vous empêchent de grandir », il y a, cachés dans un vieux livre de recettes, les secrets de Maman pour réussir sa vie : fraîcheur, douceur, sensualité, équilibre, respect, écoute, convivialité, générosité...
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Blackmamba Delabas · il y a
Il y a la cuisine et puis surtout la vie familiale et cette sœur qui occupe tant d'espace!
En tout cas, merci de m'avoir fait découvrir la Carbonnade Flamande... Je vais m'y essayer!

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M. Iraje · il y a
Une perception fine de ces souvenirs qui nous... nourrissent
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Hellogoodbye · il y a
un joli texte qui réveille les mémoires parfumées de l'enfance
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Michaël ARTVIC · il y a
Les souvenirs nous reviennent !! bravo pour ce texte très bien écrit
Pénélope , je vous invite à lire https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-rock

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Long John Loodmer · il y a
Bien plus qu'un livre de recettes, une chronique familiale. J'ai beaucoup aimé l'idée et la qualité du texte.
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Pénélope · il y a
Merci d'avoir partagé mon émotion autour de ce vieux livre qui existe vraiment mais ne contenant pas tout à fit les mêmes secrets.
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Ginette Vijaya · il y a
J'aime beaucoup . En rangeant les affaires de ceux qu'on aime , on découvre un autre pan de leur présence .
C'est comme si on allumait une lumière ...