Le livre de Marie

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se lancer, écrire, se défier, écrire, se faire plaisir, écrire... Je vous invite sur cette page avec plaisir :-) Shinji NB : les textes publiés sur cette page sont protégés  [+]

Marie a soufflé la bougie. Elle a rageusement remonté son drap et ses deux couvertures jusque sous ses narines.
Les sourcils froncés, Marie a regardé le plafond de sa petite chambre, l’ombre de l’entrelac des branches décharnées des arbres grelottait sous la bise. Franchement, Roderic la pousse à bout. Ce n’est pas parce qu’il ne sait pas faire ses devoirs qu’il doit les lui cacher. Mince, c’est la deuxième fois cette semaine. Pas possible que cela continue, demain elle le dira à maman. Les poings serrés, Marie reprit ses esprits et ferma les yeux.
Elle voyait les mots derrière ses paupières. Ils tournoyaient devant ses yeux comme une nuée de petits oiseaux. Elle a pris plusieurs grandes respirations et lentement, très lentement, ils ont commencé à se poser sur les lignes violettes qui flottaient. Délicatement, ils ont foncé jusqu’à devenir lisibles. Quelle belle plume, elle glissait, glissait, et les volutes des lettres dansaient sur les fils tendus de la page imaginaire. L’histoire progressait, bien sûrement, proprement, sagement. Une belle prose.

Marie souriait maintenant, dans ses rêves.

Le lendemain matin, Marie a eu du mal à se réveiller, les yeux ensommeillés, elle s’est péniblement redressée dans son lit, les rayons du soleil semblaient doux mais ne réchauffaient pas son visage. De la buée sortait de sa bouche, il faisait très froid. Elle s’est dirigée vers le poêle à bois pour souffler sur les braises. Elles rougirent timidement. Marie savait comment rallumer le feu avec quelques brins de paille bien secs. Il en faudrait quelques belles poignées pour fourrer ses sabots.

C’était samedi, veille du marché de la ville. Ses parents étaient déjà levés depuis longtemps et son frère Roderic ramassait du bois. Marie a fronçé à nouveau les sourcils : à travers la fenêtre embuée de son souffle, elle le voyait faire des allers retours entre la réserve et la brouette. Quel méchant !

Elle a dévalé la pente raide de l’escalier quand la pendule a sonné sept heures. Déjà ! -Je suis là maman ! j’arrive ! Marie a enfilé ses sabots pour se rendre à l’étable, le chemin était gelé, la boue avait blanchi de givre. Les herbes craquaient sous ses petits pas légers. Sa mère l’a accueillie avec un grand sourire. Ses yeux fatigués par le froid pleuraient toujours un peu et sa peau ridée par le soleil des printemps passés s’affinait sur ses pommettes rosies. Elle s’occupait des vaches et des chèvres en premier, bien avant elle -même.
Maman était une petite femme énergique toujours en mouvement. Elle était si travailleuse, Marie n’osait pas la décevoir. Elle l’observait, elle l’écoutait. Plus tard, elle serait une bonne couturière brodeuse, c’est maman qui lui répétait que ce métier était parfait. Sa tante Eugenie lui avait promis une place dans son commerce, car elle avait des petites mains de fée qui faisaient des merveilles, comme elle lui disait en caressant ses cheveux. Marie rougissait toujours quand on lui faisait des compliments, ce n’était pas tant de la timidité qu’une immense fierté qui lui faisait baisser les yeux. Maman était très fière aussi, cela se lisait dans son regard. Il y avait autre chose aussi, quelque chose de particulier, comme si maman voulait parler, mais se résignait derrière son sourire. Elle secouait la tête et levait les yeux au ciel en joignant les mains, très vite, comme si on ne la voyait pas.

« Maman, dit Marie, Roderic m’a pris ma boite en bois, celle de tonton Pierre. Je ne voulais pas te le dire, mais cela fait deux fois cette semaine ».
Marie a baissé les yeux, sa poitrine se gonflait d’air très rapidement. Les larmes arrivaient dans ses yeux soudainement, alors elle les a essuyés rapidement du revers de sa manche.
« Qu’y a-t-il dans cette fameuse boite ? » a demandé maman d’un ton calme.
Marie n’a pas osé répondre. Son frère est rentré dans l’étable en trombe prendre des pommes dans la réserve. Il a fait un clin d’œil malin à sa petite sœur et a levé un doigt en l’air en souriant de toutes ses dents, sauf une, celle du haut qu’il avait perdu dans une bagarre avec son cousin Michel la semaine passée.
Marie a ouvert des yeux ronds comme des billes et releva la tête : pendue à la poutre maitresse sa boite gravée se balançait attachée à une cordelette !
Le bougre ! il avait dû escalader les ballots de paille et sauter sur la poutre pour attacher la boite, jamais elle ne pourrait monter si haut.

Cette fois, elle éclata en sanglot. Maman a levé les yeux aussi et a secoué la tête. « Henri ! Viens voir ! », son mari un gaillard aux larges mains tonitrua un « j’arrive » sonore. Arrivé dans la grange il vit Marie en pleurs et la saisit dans ses bras caressant ses boucles qui dépassaient du bonnet de laine.
« Regarde, dit maman, là-haut » Henri leva la tête, puis a regardé sa femme d’un air entendu.
*
Maman, papa et Marie étaient maintenant assis dans la cuisine, la boite trônait au milieu de la table. Maman a servi trois grosses louches de lait chaud dans les bols en faillance fleuris. Marie a regardé ses sabots, maman a regardé Marie et papa a regardé la boite en bois gravée.

« Marie, a demandé papa, qu’est-ce que vous faites avec ton frère ? Marie a baissé la tête.
« Parle à papa, Marie, on ne te grondera pas si tu nous expliques ce qu’il se passe » a poursuivi maman.
Marie a relevé les yeux, le menton toujours baissé et a avalé sa salive, « promis, vous ne me gronderez pas ? » Les parents ont souri à Marie en même temps, avec une si grande bienveillance qu’elle a pris son courage à deux mains. Elle avait tout juste sept ans, c’est encore petit pour une fillette qui n’allait à l’école que le matin et n’avait pour ainsi dire aucun ami.

Marie a sorti la chaine en or de son baptême de sous sa veste en laine et a enchâssé dans la serrure la petite clef qui y était pendue. Elle a ouvert le couvercle et ses parents se sont penchés au-dessus de la boite.

La petite fille a sorti une à une ses merveilles : des bouts de craie, un grand morceau d’ardoise cassé, des plumes en fer et un petit pot d’encre, des feuilles, des feuilles et encore des feuilles aux lignes violettes, des pages de livres jaunies. Marie a pris un petit bout de craie et a écrit sur l’ardoise la date du jour, puis les premières phrases de la dernière dictée de Roderic.
Elle a tourné l’ardoise vers papa et maman, qui stupéfaits, l’ont regardée, incrédules. Comment pouvait elle faire les devoirs de son frère ainé ?

Marie a pris une feuille, a ouvert délicatement le petit pot d’encre presque vide, elle a saisi la plume la plus neuve pour écrire : ce matin, il fait si froid dans ma chambre que mes doigts de pieds sont comme des petits bouts de bois. Il faut aider maman à l’étable. Comme c’est difficile de réveiller mon corps engourdi ! heureusement les braises sont encore là, même si elles se cachent sous la cendre noire ».

Papa et maman sont restés muets, ils se sont regardé les yeux grands ouverts. Papa a demandé depuis combien de temps Marie savait lire et écrire sachant qu’elle n’allait à l’école que les matins ?
Marie n’a pas su répondre à la question, car c’était comme si papa lui demandait comment elle savait marcher, ou respirer. « C’est depuis que Roderic récite ses leçons », a t- elle répondu. En fait, c’est depuis toujours, pensait-elle.

Thérèse et Henri se sont regardés longtemps. Marie n’osait pas bouger.
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