Le livre

il y a
4 min
15
lectures
3
Camille s'arrête, descend de son vélo et y accroche un cadenas. Du coin de l'oeil elle observe les tenues des gens autour d'elle, elle adore ça à l'arrivée des beaux jours. Celles qui sont fières d'exhiber déjà leurs nouvelles robes d'été et ceux qui portent encore écharpe et bonnet, ceux qui arborent des mollets blanchâtres sous leurs bermudas et celles qui continuent de s'emmitoufler dans leurs manteaux de laine noire.
Camille offre son visage au soleil quelques secondes, immobile, uniquement préoccupée de la chaleur qui pénètre avec douceur chaque couche de son épiderme, « elle fait la pâquerette quoi » comme disait sa mère. Elle adore son boulot mais rester enfermée devant un écran toute la journée quand son corps hurle après un peu de vitamine D ça n'est ni plus ni moins que de la torture. Rassasiée, elle finit par s'aventurer dans la librairie Kléber. La faune de cet endroit l'intéresse tout autant que celle qu'on trouve dehors : retraités à la recherche d'un policier pour meubler les nuits d'insomnie ou d'un livre d'éveil pour le petit dernier, parents fatigués traînant dans leur sillage des enfants renfrognés (« Hector, sois sage encore 5mn sinon pas de manège »), adolescents à la recherche d'une édition précise de Hugo, Marivaux ou Genet qui n'est jamais disponible. Et ceux qui sont comme elle, les solitaires n'appartenant à aucun groupe clairement identifiable, âge indéterminé et motivations obscures, peut-être venus pour flâner, passer le temps ou dans l'espoir de faire une rencontre littéraire inattendue, le coup de foudre d'un titre ou d'une couverture ou alors... autre chose, on ne sait pas.
Sa sœur lui a envoyé un message cet après-midi « Il va bien, tu viens toujours à 19h ? » alors elle cherche. Elle cherche un livre pour son père, pour meubler les soirées muettes qu'il passe en tête à tête avec lui-même depuis son attaque d'il y a quelques mois. Ironiquement son père n'a jamais été un grand lecteur, ravalant toute sa vie la lecture au rang d'occupation pour paresseux voire même de « non-occupation ». Elle se rappelle encore certaines piques blessantes qu'il lui adressait lorsqu'adolescente il la surprenait pendant les vacances d'été un livre à la main, blottie sur son lit, au lieu d'être dehors à l'aider au jardin. Mais elle a pardonné, à défaut d'oublier, et maintenant elle est juste heureuse de pouvoir enfin partager sa passion avec son père. Le choix du livre est important, elle espère encore éveiller l'amour de la littérature et des belles phrases chez un homme de plus de 70 ans dont le cerveau fonctionne « imparfaitement » (doux euphémisme). Sa sœur se contente de lui lire les Petit Ours Brun de son cadet, elle dit que de toute façon il ne se rend pas compte de la différence mais Camille est persuadée du contraire. Et de toute manière c'est bien trop avilissant, lire un livre d'enfant à un homme adulte... surtout quand cet adulte est votre père. Elle trouve ça trop humiliant pour lui qui a toujours été si fier, s'entendre raconter les histoires lénifiantes d'un ourson qui apprend à ne pas mentir ou à mettre ses vêtements tout seul c'est... c'est... comme s'il n'était plus leur père mais leur enfant. Elle n'oublie pas que c'est lui qui leur a apprit à faire leurs lacets, les deux oreilles de lapin et le terrier, et elle n'est pas prête à vivre un tel retournement de situation. Alors elle cherche un livre, un bon livre, pour l'adulte que son père est toujours. Elle ne sait pas vraiment quoi prendre, elle tâte les couvertures lisses et brillantes aux couleurs vives, lit des quatrièmes de couverture mystérieux, enthousiastes ou prétentieux, fait lentement tourner les pages devant son visage pour mieux en respirer l'odeur et suit inlassablement le même parcours : littérature française, anglophone, africaine, asiatique, germanophone, policière puis de nouveau française, anglophone... elle hésite, réfléchit, pèse le pour et le contre. Son prof de japonais leur a conseillé Kawabata, des nouvelles ce serait bien pour son père et ça lui permettrait de partager sa passion pour ce pays avec lui, de faire d'une pierre deux coups quoi ! Mais il ne connaît rien à cette culture, il ne fait pas la différence entre un kimono et un yukata, ne sait pas ce que sont des ramen ou des nouilles udon... et si elle l'embrouillait plus qu'autre chose ? Elle se mordille la lèvre, doute puis finit par reposer Récits de la Paume de la Main sur l'étagère. Elle se dirige vers la section germanophone. Camille s'y connaît très peu, surtout en littérature allemande, ce serait peut-être le moment de s'y mettre. Thomas Mann par-exemple, il figure sur sa liste de lecture depuis des années. Ce serait une découverte qu'elle pourrait partager avec son père, rien qu'à l'idée de petits papillons d'excitation éclosent dans son ventre. Mais ils n'ont que la Montagne Magique et 900 pages ça fera beaucoup de « germanité » à digérer pour un convalescent... surtout qu'il n'a jamais pardonné aux allemands ce qui est arrivé à Battiston lors de la Coupe du Monde en 82 ! Elle s'arrête quelques instants pour réfléchir. Jane Austen ? C'est léger et drôle mais potentiellement trop cucu pour quelqu'un qui a toujours mis un point d'honneur à ne pas dévoiler le moindre sentiment. Agatha Christie ? Stephen King ? Romain Gary? Les noms d'auteur et d'ouvrages défilent devant ses yeux, elle se creuse la tête, il y a quand même bien un nom qui va sortir de cette avalanche de mots qui saturent son esprit...
Puis elle voit. Elle est revenue en littérature française et il est là, un petit ouvrage tellement fin qu'on le dirait avalé par les pavés qui l'entourent, comme une petite langue impertinente qui arriverait encore à se frayer un chemin entre deux lèvres pulpeuses. L'image lui plaît, Camille aime bien l'impertinence. Elle saisit le volume, Claude Pujad-Renauld inconnu au bataillon. Ah, inconnuE d'après le quatrième de couverture. Une femme avec un prénom d'homme... Camille apprécie ce qui ne se dévoile pas tout de suite, ce qui n'est pas immédiatement évident, qui préfère rester caché encore un peu et, oui c'est bête, elle est contente d'avoir été trompée quelques secondes sur le sexe de l'auteure. C'est un recueil de nouvelles assez court, moins de 200 pages. C'est bien les nouvelles, une histoire par soir c'est carré, ordonné, son père ne risque pas de s'embrouiller avec les personnages et les évènements d'une séance de lecture à une autre. Et même si elle a un peu honte de le reconnaître, elle trouve au titre une cruelle ironie qui lui plaît bien, « Au Lecteur Précoce ». C'est un peu méchant et ça vise son père quand même, un homme malade et diminué qui plus est, mais elle n'y peut rien, ça l'a fait sourire cette petite blague intime entre elle et elle-même. Elle repense à certaines remarques qui ont marqué son adolescence et elle se dit que ce serait une petite vengeance gentillette, une tentative tardive de remettre certaines pendules à l'heure. Sa prise se raffermit sur le livre, elle ne sera pas rosse, elle ne lira pas le titre à haute voix dans l'espoir de le blesser, non elle parlera simplement d'un « petit truc que j'ai trouvé à la librairie aujourd'hui » mais elle, elle saura et ce sera suffisant. Alors Camille tourne les talons et se dirige vers la caisse, « Au Lecteur Précoce » au bout du bras, prête à partager un moment de lecture ce soir avec son père.
3

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Mémé Colette

Manolete

Je n'ai pas beaucoup de souvenirs de mes parents. Il faut dire qu'ils sont morts alors que j'avais huit ans à peine, dans un terrible accident de voiture. Ils revenaient de chez des amis, et... [+]