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Arcubius

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Il était une fois... non, cette histoire ne commence pas par « il était une fois ». Elle commence alors que le temps n’existait pas, et que la nuit régnait le jour...
Il y avait une chaîne de montagnes, de montagnes hautes comme les épaules d’un gigantesque géant, un géant qui se serait assoupi là, allongé sur la terre, et au milieu de ces montagnes, il y avait une vallée. Elle était longue et étroite, si étroite par endroit que nul n’aurait pu y passer. Et dans cette vallée, où régnait la nuit comme partout dans le reste du monde, dans cette vallée il y avait des oiseaux. Des oiseaux de toutes les tailles et de toutes les couleurs, des oiseaux de toutes les formes. Il y avait les grands hérons, gris et blancs, chasseurs de grenouilles ; il y avait les petits merles, qui chantaient soir et matin ; il y avait les magnifiques paons, qui traversaient la vallée comme si elle était à eux ; il y avait les gracieux cygnes, que tous les autres oiseaux saluaient... Mais il y avait également des oiseaux que vous ne connaissez pas parce qu’ils n’existent plus aujourd’hui : la griovine au plumage d’argent, l’oireleur dont le nid ressemble à un coussin, le siloffin pleureur au chant si triste... Il y en avait tant et tant ! Tous les oiseaux du monde vivaient là, dans cette vallée que l’on appelait... comment à votre avis ? La vallée des Cascades, et ce, bien entendu, parce qu’il y avait des cascades.
De l’autre côté des montagnes, il y avait un village. Il n’était pas très grand, mais les gens qui y vivaient étaient heureux. Ils n’avaient jamais froid, jamais faim, jamais peur parce que le roi veillait sur eux. Ce roi-là était un grand sage, juste et bon, et qui apportait sur le village la bénédiction des dieux de la terre, de la mer et du ciel.
Cependant, le roi était vieux, plus vieux que tous les autres hommes, et il savait qu’il ne vivrait pas éternellement. Et, quand il ne serait plus là, qui veillerait sur son peuple ? Il fallait quelqu’un qui soit digne d’être roi, quelqu’un de sage et de bon et qui pourrait lui aussi parler avec les esprits et leur demander d’apporter la pluie et le beau temps.
Alors, un jour de pleine lune où le ciel était clair et la nuit étoilée, il convoqua tous les habitants du village. Se dressant devant eux, il leur dit :
— Vaillants hommes et vaillantes femmes, il est temps pour moi de choisir un successeur parmi vous. J’ai réfléchi longuement, pour savoir comment trouver celui ou celle qui saurait vous guider lorsque je serai mort, et j’ai eu une idée. Par delà les hautes montagnes, il y a une vallée, celle connue sous le nom de vallée des Cascades. Là vit le peuple des oiseaux. Celui d’entre vous qui parviendra à entrer dans cette vallée, à apprendre le langage des oiseaux, le langage qui guérit tout, et à en revenir, celui-là sera jugé digne d’être roi.
Il y avait parmi l’assistance un petit garçon nommé Chiprambakanomé. Il avait tout juste dix ans et il était bien malheureux. Son père était parti un jour pour la chasse et n’était jamais rentré, et sa mère était tombée malade et se mourrait. Les hommes médecins disaient qu’ils ne pouvaient plus rien pour elle.
Cependant, en entendant le discours du vieux roi, Chiprambakanomé reprit espoir. Il alla voir Kouékouénilo, le plus grand et le plus fort des chasseurs qui se préparaient à partir pour la vallée, et lui demanda :
— Grand Kouékouénilo, emmène-moi avec toi.
— Pourquoi ferais-je cela, répondit le chasseur, tu n’es ni grand ni fort.
— C’est vrai, mais je suis agile et rusé. Je porterai tes armes et t’aiderai si je le puis. Tu verras que je te serai utile et que tu ne regretteras pas ma présence. En échange, la seule chose que je te demande, c’est de parler à ma mère le langage des oiseaux lorsque tu l’auras appris.
Kouékouénilo n’était pas mauvais. Il avait pitié de cet enfant sans père et presque sans mère. Il pensait aussi que si l’enfant portait une partie de ses affaires, il marcherait plus vite et arriverait le premier.
Aussi, quand la lune se leva sur une nouvelle journée, Kouékouénilo le chasseur et Chiprambakanomé l’enfant se mirent en route. Ils marchèrent cinq jours avant d’atteindre la première montagne, puis neuf jours de plus pour la gravir et passer de l’autre côté. Je ne ferai pas le récit du voyage qui suivit. Il vous suffit de savoir qu’il dura cent quarante et un jours, qu’ils eurent froid et faim et que plus d’une fois ils faillirent faire demi tour. Pourtant, au matin du cent quarante deuxième jour, au détour d’un chemin, ils virent apparaître à leurs pieds la vallée des Cascades. Alors que les montagnes environnantes étaient recouvertes de neige, c’était toujours l’été dans la vallée. Et partout, partout, des oiseaux volaient et s’envolaient.
Kouékouénilo et Chiprambakanomé entrèrent dans la vallée, s’émerveillant à chaque pas. Des oiseaux de toutes sortes les entouraient et ils étaient fascinés, eux qui n’avaient jamais vu d’oiseaux auparavant puis qu’il n’y en avait pas en dehors de la vallée.
Les oiseaux les conduisirent au roi des oiseaux, un vieux, un très vieux corbeau. Celui-ci leur parla dans le langage des humains, d’une voix coassante :
— Humains, vous êtes entrés dans notre vallée et nous voulons savoir pourquoi.
— Vieux et sage corbeau, dit Kouékouénilo, notre roi m’a envoyé pour apprendre votre langage.
— Nous n’apprenons la langue des oiseaux qu’à ceux qui en sont dignes. Vous devrez passer les épreuves du lièvre. Si vous réussissez, nous vous transmettrons le savoir qui guérit.
On mena le guerrier et l’enfant devant un lièvre noir qui habitait la vallée. Celui-ci leur expliqua ce qu’il attendait d’eux.
— Vous passerez trois épreuves. L’une pour la ruse, l’une pour la réflexion et la dernière pour le jugement.
Ainsi fut fait. On les mena devant un large panier rempli de serpents.
— Tout d’abord, vous devez retrouver dans le panier l’œuf égaré. Sachez que chaque morsure sera mortelle, mais cet œuf représente une vie à sauver.
Kouékouénilo était ennuyé. Il ne voulait pas mourir mais il lui fallait cet œuf. Voyant son désarroi, Chiprambakanomé entreprit de lui fabriquer des gants d’écorce suffisamment épais pour que les crochets des serpents n’atteignent pas ses mains. Le chasseur les enfila et il put retrouver dans le panier l’œuf égaré.
Ensuite le lièvre déclara qu’il allait poser deux énigmes qu’il leur faudrait résoudre.
— Dites moi qui je suis, moi qui peux tourner sous la lune sans jamais bouger ?
— C’est le lait, répondit aussitôt Chiprambakanomé.
— Exact. Maintenant dites-moi qui est plus rapide que le lièvre, plus rapide que la flèche, plus rapide que le vent qui souffle en tempête ?
— L’œil, dit Chiprambakanomé, l’œil est plus rapide.
— Tu as encore raison.
Aussi les conduisit-on pour la dernière épreuve dans une vaste clairière dans laquelle beaucoup d’oiseaux s’étaient rassemblés. On amena un cygne élégant et triste.
— Voici, dit le lièvre, voici Pélétéké le cygne. Il s’est rendu coupable de vol et a été condamné. Il doit être exécuté. C’est à vous que revient la tâche de le tuer.
Tristement mais fermement, Kouékouénilo prit sa hache, mais Chiprambakanomé l’arrêta.
— Attendez ! s’exclama-t-il. Vous ne pouvez pas le tuer pour cela. C’est un oiseau et les oiseaux volent.
Le lièvre hocha la tête.
— C’est vrai, enfant humain, c’est pour cela qu’ils ont des ailes. Tu es sage de le savoir. Toi qui as réussi nos épreuves, nous t’apprendrons le langage des oiseaux.
C’est ainsi que Chiprambakanomé apprit le langage qui guérit. Il rentra avec Kouékouénilo et il guérit sa mère. Puis, quand le vieux roi mourut, il devint roi à son tour et régna longtemps et avec sagesse sur son peuple.
Aujourd’hui, le soleil est sortit de derrière la terre, les oiseaux ont quitté leur vallée et plus personne ne se souvient de Chiprambakanomé. Pourtant, encore maintenant, lorsque l’hiver revient, les oiseaux s’envolent puisqu’ils ont des ailes, et retournent dans la vallée des Cascades, là où l’été est éternel.

PRIX

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Lélie de Lancey · il y a
Un conte magnifique ! Absolument magnifique. Merci pour ce si joli moment de lecture.
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Alain Lonzela · il y a
Excellent ... et initiatique...
Un très beau texte en cette période de Noel, et qui devrait susciter des vocations...
Bravo

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Alain Vargas · il y a
Très beau conte pour les enfants de 7 à 77 ans.
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Arcubius · il y a
Merci !
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Aëlle · il y a
Un magnifique conte. Bravo !
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Champolion · il y a
"A moi conte,deux mots!...": très beau
Un vrai conte,comme on n'en lit hélas plus beaucoup

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John-Henry · il y a
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Arcubius · il y a
Merci !
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Miraje · il y a
Un conte qui ne manque pas de poésie.
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Fredoladouleur · il y a
Un conte réellement plaisant à découvrir. Merci pour ce partage ! :-)
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Arcubius · il y a
Merci !
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Angélique Guyot · il y a
Ce conte est sublime !!! Il mérite d'être partagé partout ^_^
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Arcubius · il y a
Merci beaucoup ! :)
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Jean Claude · il y a
j'ai bien été emmené par l'histoire et le style de griot du conte. Merci.
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