Le journal d'Ojillos

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Julien Dregor est un auteur belge,diplômé de philologie romane. Depuis 2016, auteur du roman : Une filiation indésirable - Un roman politico-policier belge.  [+]

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Le commissaire madrilène prit une longue inspiration avant d’entrer dans la pièce, un peu comme un comédien avant de monter sur scène. Au centre était assis le suspect, vêtu d'un costume sombre et arborant un crucifix d'argent autour du cou. Son visage portait les marques profondes des années. Sous la blancheur de ses cheveux, on devinait une histoire aussi ténébreuse que la dictature franquiste. Le commissaire ne se laissa pas pour autant apitoyer. Victor Alcantillo Malvendrá sera reconnu coupable, cela ne faisait pas l'ombre d'un doute.

L’enquêteur posa un classeur sur la table et s'assit face au suspect. Il le fixa, silencieux. Il était aussi expérimenté aux échecs que dans l'art de l'interrogatoire et, dans un cas comme dans l'autre, il préférait toujours laisser l'initiative à l'adversaire. À combien de reprise un prévenu s'était-il compromis par une ouverture irréfléchie ? Certes, le commissaire était conscient du fait que le vieil homme ne se laisserait pas intimider par le manque de conversation. Il n'avait pas encore prononcé le moindre mot depuis son arrestation. Néanmoins, le commissaire n'envisageait pas de changer de méthode. Un silence funèbre presque palpable s'installa entre les deux hommes.

Pour démontrer au vieil homme qu'il était déterminé à attendre le temps nécessaire, le commissaire s'empara du classeur posé sur la table et relut les faits qui avaient amené le vieillard dans cette salle d'interrogatoire. Un gardien du musée « Reina Sofia » l’avait surpris avalant les pages d'un livre qu'il arrachait au fur et à mesure, assis à côté du corps sans vie d'António Ojillos Bendicio et adossé au célèbre tableau de Picasso « Guernica ». Selon sa déposition, le gardien s'était absenté et avait constaté la scène à son retour. Il avait alors appelé la police et retiré le livre des mains du tueur. Les caméras de surveillance avaient confirmé ses dires. D'ailleurs, elles avaient également filmé le crime. La victime et son meurtrier s'étaient retrouvés devant la fresque de Picasso. Après une courte discussion, Ojillos avait désigné certains détails du tableau et exhibé de sa poche un vieux livre rouge. La colère s'était alors emparée de Victor Alcantillo. Malgré son âge avancé, l'octogénaire avait étranglé à main nue son interlocuteur.

Comme Alcantillo persistait à se taire, le commissaire exhiba l'ouvrage aux pages arrachées. Il s'agissait d’un journal de 1937, écrit par un certain Juan Ojillos Vascos. Celui-ci avait vécu au Pays Basque et relatait le quotidien de la guerre civile. Alcantillo avait commencé à arracher les pages à partir du 24 avril, soit deux jours avant le bombardement de Guernica. Le récit reprenait après un vide de deux mois. Que s'était-il passé entre avril et juin 1937 qui puisse expliquer un meurtre trois quart de siècle plus tard dans un musée de la capitale espagnole ?

Le commissaire commençait à perdre patience. Il posa les clichés que les enquêteurs avaient pris de la victime, obligeant son interlocuteur à les regarder. Pas la moindre réaction. Il devait prendre l'initiative.

─ Señor Alcantillo, connaissez-vous cette personne ?

Le vieil homme baissa les yeux pour regarder les photos, mais les releva aussitôt et se tut de plus belle.

─ Señor Alcantillo, nous pouvons prouver que vous avez assassiné de sang-froid Antonio Ojillos. Si vous persistez à ne rien vouloir dire, vous irez en prison où, vu votre âge avancé, vous mourrez probablement. Si vous aviez une raison de vouloir la mort de ce jeune homme, donnez-la moi, cela peut jouer en votre faveur.

Victor Alcantillo Malvendrá persista à s'emmurer dans sa cage de silence. Le commissaire déposa le petit journal rouge sur les photos.

─ Cela a avoir avec ce livre ? Il renfermait une information que vous vouliez garder secrète ?

Un léger vacillement des sourcils du vieillard confirma que le commissaire était sur la bonne piste. Le commissaire frappa du poing sur la table et haussa le ton.

─ Comment un événement datant de 1937 peut-il justifier le meurtre d'un homme qui n'était même pas né à cette époque ? Vous-même, vous n'étiez qu'un enfant en 1937.

Le commissaire marqua une pause, empoigna son portable et appela un de ses subordonnés.

─ Jetez un œil aux archives. Vérifiez si le nom Alcantillo apparaît quelque part, en rapport avec le bombardement de Guernica le 26 avril 1937.

Une ombre qui n'échappa pas au commissaire traversa le visage du vieillard. Cette vérité qu'il tentait de garder secrète risquait d'éclater au grand jour et malgré le masque de neutralité émotionnelle qu'il s'était imposé, il ne parvenait pas à dissimuler complètement sa peur.

La sonnerie du téléphone résonna dans la pièce. L'enquêteur lut le SMS qui venait de lui parvenir, puis s'adressa au suspect.

─ Fernando Alcantillo Lopez. Votre père, n'est-ce pas ? Il est mort à Guernica, sous les bombes allemandes. C'est de lui qu'il était question dans le journal d'Ojillos ?

Alcantillo se mordit la lèvre.

─ C'était une époque de tension extrême. En général, tout le monde avait quelque chose à se reprocher, votre père probablement aussi.

Une goutte de transpiration perla sur le front du suspect.

─ Si vous avez tellement peur que cela se sache, cela doit être grave. Vol ?

Alcantillo leva les yeux et rencontra ceux du commissaire d'un air provocateur. Non. S'il regagnait en assurance, cela signifiait que le commissaire s'éloignait de la vérité.

─ Viol ?

Le vieil homme baissa le regard et serra les poings autour du crucifix qu'il portait autour du cou.

─ Meurtre ?

L'homme marmonna une prière entre ses dents. Un filet de sang s'échappa de ses mains, tant il serrait la croix en argent. Le commissaire haussa la voix.

─ Votre père a-t-il joué un rôle dans le bombardement ? C'est ça qu'Ojillos avait découvert et consigné dans son journal ? Et quand son petit-fils vous y a confronté, vous l'avez étranglé ?

─ Non.

Alcantillo s'était levé en hurlant.

─ Je vous interdis d'insulter sa mémoire ! Mon père était un saint homme !

Ce furent les premiers et les derniers mots qu'il prononça. Après cette excitation soudaine, il fut pris d'une vive douleur dans la poitrine. Le commissaire appela tout de suite une ambulance, mais il était trop tard. L'interrogatoire avait eu raison de son cœur usé et fragile, mais le commissaire était persuadé que l'homme s'était vu exaucer son souhait le plus cher : emporter son secret dans la tombe pour préserver la mémoire de son père.

Plus tard, alors qu'il rédigeait son rapport sur la mort du suspect, un des enquêteurs entra brusquement dans son bureau.

─ Chef, j'ai découvert quelque chose.

Il tendit à son supérieur une liseuse électronique. Le commissaire s'en empara et analysa la couverture affichée sur l'écran. « Mémoires », de Juan Ojillos Vascos. Il tourna les pages virtuelles et commença la lecture. Une impression de déjà-vu l'envahit dès les premiers mots. Il s'agissait bien du journal dont Alcantillo avait dévoré le contenu. Il considéra son subordonné d'un air interrogatif.

─ Les miracles de l'autoédition. Aujourd'hui, n'importe qui peut publier un livre, surtout un livre numérique. Ça ne m'a coûté que quelques euros de le télécharger.

Le commissaire chercha la date du 24 avril et immergea dans une histoire vieille de près de quatre-vingts ans. Un crime impuni, camouflé par un des épisodes les plus sombres de la guerre civile espagnole. Juan Ojillos Vascos, en visite chez son ami et son épouse, avait été témoin de la manière dont ceux-ci avaient été assassinés. Fernando Alcantillo Lopez, le père du suspect, à la tête d'une horde de fascistes, avait violé la maitresse de maison avant d’exécuter le couple républicain. Ojillos, caché, n'avait osé intervenir. Ojillos avait quitté Guernica sur le champs et s'était rendu à Paris, où il avait rencontré Picasso. Les deux hommes avaient sympathisé. Ojillos lui avait raconté le crime dont il avait été témoin, tandis que Picasso lui avait parlé de son projet de peindre une fresque gigantesque représentant la barbarie humaine. Entretemps, la nouvelle du bombardement de Guernica était parvenue jusqu'à la capitale française. Ce jour-là, le peintre expressionniste fit une promesse au Basque, celle de fustiger le meurtrier dans son « Guernica ». La barbarie a plusieurs visage et les crimes dus à la montée des extrémismes est aussi condamnable que l'éradication d'un village nord espagnol. Dans son journal, Ojillos ne détaillait pas de quelle manière Picasso s'y était pris, cependant il y consignait la satisfaction qu'il avait éprouvée en découvrant que le maître avait tenu sa promesse.

Le lendemain, le commissaire se rendit au musée « Reina Sofia ». Il inspecta le tableau longtemps avant que le détail qu'il cherchait ne lui saute aux yeux : la main du corps représenté dans le coin inférieur gauche était marquée. Ce que le commun des mortels avait pris jusque-là pour les plis naturels de la paume étaient en réalité des lettres. « AL ». Alcantillo Lopez. En y regardant de plus près, les initiales parsemaient le tableau. Juan Ojillos Vascos avait raison : Picasso avait tenu parole.

Le commissaire était en possession de toutes les pièces du puzzle. António Ojillos Bendicio devait avoir fait part à Victor Alcantillo Malvendrá de son intention de publier les mémoires de son grand-père. Comme la réaction qui avait mené à son arrêt cardiaque en témoignait, celui-ci ne supportait pas qu'on salisse le nom de son père. Selon toute évidence, il avait grandi dans la certitude qu'il s'agissait d'un homme intègre, un saint homme. Hors de question pour lui d'accepter une réalité selon laquelle son père était un vulgaire criminel et encore moins de laisser quiconque la diffuser. En assassinant Ojillos et en avalant les pages du petit livre rouge, il avait cru ensevelir à jamais la vérité, sans savoir qu'il était déjà trop tard.

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