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"Le journal de Jason"

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Isa

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Ma prof principale, Mme Louvier, qui est aussi notre prof de français, a eu une idée. Elle a demandé à chaque élève de la classe d’écrire une fois par semaine dans un journal de bord pour dire ce qui va, ce qui ne va pas, si on se sent bien au collège, ou pas. Elle nous a expliqué que le journal resterait en salle 117, qu’il n’y aurait qu’elle qui le lirait, que c’était « confidentiel ». Mais qu’elle pourrait quand même en parler en conseil de classe, en extrême limite.
C’est un truc expérimental, en fait. Paraît que c’est très important pour eux, les profs de la 5èmeD, de savoir ce que pensent les élèves, comment on se sent. Paraît qu’écrire, pour nous, c’est important, ça nous aide à poser les problèmes, à les résoudre, à réfléchir, et à nous sentir mieux.
Elle m’a même dit à moi, rien qu’à moi, que ça m’aiderait tout spécialement, en me faisant un petit clin d’oeil.

Je ne vois pas comment ça m’aiderait moi tout spécialement, plus que les autres, mais bon, cette semaine, c’est mon tour, alors voilà, je me lance.

Je m’appelle Jason. Je suis en 5èmeD, au collège Léo Lagrange de Grigny.
D comme Débiles, ou Débilos, comme disent les autres.
D comme « dys »...pas dix, non, dans cette 5ème spéciale, on est dix-huit élèves, mais « DYS ». DYSlexique. Ou DYSorthographique. Ou DYScalculique. Dystruc, quoi.
On a été repéré en 6ème parce qu’on ne suivait pas bien en cours, qu’on était « en difficulté », mais « calmes et volontaires », et du coup, on est en 5èmeD.
Paraît que, d’être entre nous, entre débiles, ça devrait nous aider à aller à notre rythme et à combler nos lacunes. Paraît même qu’en 4ème, si on progresse bien, on pourra revenir dans une classe à la lettre normale, genre B (comme Beaux Gosses) ou I (comme Intellos). C’est en tout cas ce qu’ils ont dit à ma mère l’année dernière pour qu’elle leur signe, leur papier, à l’administration.

Eh ben en fait, en 5èmeD, je ne comprends pas mieux qu’en 6èmeF (comme Fortiches) de l’année dernière.
Ils me disent que j’ai un problème d’apprentissage, de mémorisation et de prise de parole.
Paraît que c’est un souci de confiance en moi.
Ils me reprochent de ne jamais l’ouvrir, ne jamais lever la main pour participer, ne jamais m’intéresser à ce qu’on fait. Pourtant, j’obéis, j’écris sur ma feuille ce qu’on me dit de recopier du tableau, je fais les exercices qu’on me dit de faire. Avez-vous compris ? Je hoche la tête pour dire oui.
Qui a une question ? Je hoche la tête pour dire non.
C’est vrai que Mme Louvier, vous voyez bien que je suis toujours aussi largué que l’année dernière. Vous me dites souvent qu’on n’en est même pas à la fin du premier trimestre, qu’il reste encore du temps, que je fais un blocage et que ça va se débloquer un de ces quatre.
Vous est gentille, vous êtes notre prof principale.
C’est dur pour moi de comprendre le cours, même quand le prof explique et réexplique dix fois sans s’énerver. Ils ont été recrutés pour ça, les profs de la 5èmeD : savoir bien expliquer, longtemps et lentement et sans s’énerver.

Le pire, c’est en maths. La prof, l’autre jour, m’a envoyé au tableau pour faire un calcul « littéral » -littéral ? Ca veut dire quoi, littéral ? Peut-être qu’il faut être en 5ème A ou C pour savoir ce que ça veut dire, littéral ? En tout cas, elle ne l’a jamais expliqué, la prof de maths...-et j’ai eu comme un blanc dans la tête. Pourtant, quand j’étais à ma place, il me semblait bien avoir compris. Avoir un peu compris. Je suis resté les bras ballants au moins cinq minutes, le feutre au bout de la main, la tête vide. Alors, elle a soupiré que « d’accord, elle était volontaire pour faire cours en 5èmeD, mais à ce point-là, fallait pas pousser »... Les 17 autres ont rigolé...

Les élèves de la classe, ils sont sympas, mais l’ambiance est un peu bizarre. Paraît que c’est le début de l’année et que ça ira mieux après.
Comme pour mon blocage qui va se débloquer.

En fait, je pensais que je serais soulagé d’être avec des élèves qui ont les mêmes problèmes que moi, mais non. L’année dernière, il y a avait Roméo et Aziz, les deux meilleurs de la classe, qui se fichaient tout le temps de mes sales notes et m’appelaient « Jason le cas soc’ ». Cette année, on pourrait croire qu’entre débilos, on arrêterait de se vanner, tous ensemble dans la même galère, eh bien pas du tout ! Là, c’est Alison et Louis qui se paient ma tronche toutes les deux minutes, parce qu’ils y arrivent juste un peu mieux que les autres, qu’ils lèvent la main tout le temps, qu’ils sont sans arrêt encouragés par les profs...
J’ai bien envie de leur dire qu’il faut qu’ils arrêtent, parce que s’ils sont en 5èmeD comme Débiles, ce n’est quand même pas pour des prunes, non ?
Mais je ne dis rien. Je n’aime pas les histoires.

Comme quoi, il y a toujours plus débilos que soi, au final.


Voilà ce que j’avais à écrire dans le journal de bord de la classe de 5èmeD cette semaine.

Je ne sais pas trop comment, mais j’espère, Mme Louvier, que ça vous aidera quand même pour votre truc expérimental.
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Abi Allano · il y a
J'aime bien ce petit récit qui montre que le dépistage des "dystrucs" devrait se faire bien plus tôt !! Parole de dyslexique (-:
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Isa · il y a
Complétement d'accord! Parole d'enseignante de dyslexiques non détectés en 6ème!!! :)
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