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Le jour où j'ai rencontré Gérard

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Marika

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FINALISTE
Sélection Public

C’était un jour des plus ordinaires, un de ceux desquels on n’attend rien ou pas grand-chose, mais le hasard s’en est mêlé et grâce à lui j’ai rencontré Gérard et ça ce n’est pas banal, même si l’histoire a commencé d’une manière on ne peut plus banale.
Je lisais le journal lorsque une petite annonce a retenu mon attention : « recherchons figurants et figurantes entre vingt et soixante-cinq ans pour film, contact au... » , suivi du nom d’un réalisateur connu. Rien de plus ni sur le script ni sur les acteurs du film. Étant à ce moment-là dans une situation pécuniaire tendue et ayant devant moi des journées vides et sans intérêt, je décidais de tenter l’aventure.
L’état de chômeuse a l’avantage de vous ouvrir l’esprit ; lorsque j’étais assistante dentaire, jamais je n’aurais pensé faire de la figuration de la même manière que je n’aurais jamais imaginé servir de cobaye pour des laboratoires pharmaceutiques, pourtant c’est ce que je faisais par intermittence. Il en faut bien de ces volontaires qui testent les molécules ou les médicaments avant leur mise sur le marché ! Je n’avais plus qu’à espérer que je pourrais mélanger les essais médicamenteux avec les essais cinématographiques sans trop de problème, pas du point de vue de la santé, mais de mon emploi du temps !
J’ai téléphoné puis rempli le questionnaire dont une rubrique était consacrée à mes dons ou mes talents particuliers. Que répondre ? Mes dons sont si bien enfouis que je ne les ai jamais trouvés, et mes talents... Ils semblent insuffisants pour m’assurer un travail. D’ailleurs, je ne comprenais pas pourquoi on me demandait de répondre à ce genre de questions. De la figuration c’est juste de la présence, discrète même, pour ne pas attirer le regard du spectateur qui doit rester rivé sur l’acteur principal. Alors, quel besoin de savoir ce que l’on sait faire ? À tout hasard, j’ai répondu que je parlais anglais d’une manière aisée, que je jouais au tennis bien que je n’aie jamais été classée, que je savais monter à cheval et que j’aimais beaucoup cela surtout en automne dans les chemins forestiers qui bruissent de feuilles mortes, ou alors en plein été quand l’odeur du cheval imprègne l’air ambiant, que je dansais le tango de manière assez professionnelle mais pas du tout le rock, enfin pas suffisamment bien pour passer au cinéma, que j’avais fait de la danse classique et qu’avec un peu d’échauffement j’arriverais encore à faire le grand écart. J’ai arrêté là car je me suis rendu compte que je racontais n’importe quoi, et d’ailleurs il n’y avait plus de place sur le questionnaire.
Après je suis allée faire des photos dans la galerie marchande, ça c’était pour le portrait. Il fallait aussi une photo en pied. Je ne me voyais pas solliciter quelqu’un dans la rue pour me prendre en photo alors j’en ai déniché une de mes dernières vacances. J’étais debout devant la Sagrada Familia, l’appareil photo en bandoulière, les bras ballants, les sourcils froncés à cause de la luminosité, je me suis demandée en regardant cette photo ce qui pouvait inciter quelqu’un à me choisir comme figurante. En tous les cas, pas ma tenue de touriste lambda : bermuda et tee-shirt, beurk ! Pourtant je suis assez jolie, on me l’a assez dit pour que je le croie, mais si le responsable de la figuration s’en rend compte avec cette photo c’est qu’il est vraiment fort.
Ou alors si je suis retenue, c’est que personne d’autre ne s’est inscrit.
Ceci dit, j’ai envoyé mon dossier et je l’ai oublié tout aussitôt. Ou tout au moins remisé dans un coin de mon cerveau. Je n’attendais pas anxieusement une réponse positive ni même une réponse tout court mais dix jours plus tard j’ai reçu un appel. J’étais bel et bien retenue pour une séquence qui devait se passer dans un grand magasin, je serai l’une des clientes qui circulent au rayon parfumerie.
Voilà, j’ai dit oui. Oui, sans poser la moindre question même lorsque l’on m’a demandé si j’avais une tenue de ville élégante. Que fallait-il entendre par élégante ? Je n’allais quand même pas aller m’acheter des fringues ? Dépenser de l’argent pour tenter d’en gagner un peu ? Il ne me restait qu’à puiser dans mon armoire. J’ai fait des essayages pendant trois jours. Cela a été l’occasion de réaliser :
- que mes armoires regorgeaient de vêtements inutilisés
- que rien ne m’allait
- que rien ne me plaisait
- que je n’avais aucun style défini
- que, donc, je n’avais rien à me mettre.
Je ne savais pas si je devais me déguiser en « madame » ou garder mon allure nonchalante. Finalement j’ai opté pour un entre-deux qui ne se voulait ni trop classique, ni trop sophistiqué mais qui pouvait être élégant. De toute manière, j’ai fait avec ce que je pouvais.
Je suis arrivée au rendez-vous, accueillie par une jeune femme charmante, dynamique et compétente qui m’a dévisagée puis détaillée de haut en bas et vice versa, le résultat a eu l’air de lui plaire car elle m’a souri en concluant :
— Enfin une qui ne soit pas en noir, c’est parfait Lisa !
Oui, je m’appelle Lisa, enfin Elisabeth mais je préfère Lisa.
Puis elle m’a dirigée vers une foule compacte et je ne l’ai plus jamais revue, elle m’a laissée là sans autre directive que celle d’attendre. Alors j’ai attendu au milieu des autres figurants. C’était bien comme l’annonce le mentionnait, des hommes et des femmes entre vingt et soixante ans. Par contre, j’avais eu tort de me faire des soucis au sujet des photos. D’ailleurs, en réfléchissant, je ne comprends pas pourquoi il fallait en envoyer. Rien ne donnait l’impression qu’il y avait eu une sélection de faite ou alors je n’en voyais pas le critère ! Je crois qu’il suffit d’être pour pouvoir être figurant !
Les gens se lançaient des petits coups d’œil et de timides sourires comme ceux qui vont partager une épreuve et qui espèrent trouver un soutien. On se jauge, le style, l’âge, les éventuelles affinités avant de se lancer :
— C’est la première fois ?
J’ai sursauté en me demandant de quoi elle parlait.
— Pardon ?
— La figuration ! C’est la première fois ?
— Ah ! Oui !
J’ai eu beau en rester à cette réponse laconique, je n’ai pu m’éviter le récit des séances de figuration dont cette brave dame avait déjà fait l’expérience. En fait je me suis rendu compte que c’était la phrase de prise de contact : « C’est la première fois ? » Cela en devenait presque indécent ! Et puis j’ai aussi réalisé que ce n’était pas un soutien qu’ils recherchaient, c’était une oreille, celle d’une novice, d’une inexpérimentée, celle de quelqu’un qui ne connaît pas le milieu et qui peut se laisser impressionner par l’un ou l’autre nom d’acteur glissé dans la conversation, celui du dernier jeune premier en vogue, de l’avant dernier compagnon de telle actrice sur le retour, de la future épouse d’une des dernières têtes couronnées et j’en passe, à côté de qui on a bu le café, que l’on a frôlé en passant, à qui on a tenu la porte et de qui on a un autographe, quand ce n’est pas une photo.
J’en avais, à vrai dire, rien à faire de leurs précédentes prestations, d’autant que cela semblait être toujours la même chose et d’une banalité sans borne : marcher, boire un verre, regarder une vitrine, traverser une route... les gestes du quotidien quoi ! Ah ! Mais attention ! Il faut être naturel ! Jouer les gestes du quotidien sans donner l’impression que c’est un jeu, sans y paraître. On se surprend à jouer à marcher en se demandant comment le faire le plus naturellement possible alors que c’est ce que l’on fait toute la journée, vous me suivez ?
À côté de ces discussions, circulaient toutes les nouvelles possibles sur les acteurs du film. Tout le monde semblait au courant de la distribution, des rôles de chacun, des scènes qui allaient être tournées, j’étais la seule complètement hors circuit, mais bon, c’était la première fois !
On attendait, paraît-il, le monstre sacré du cinéma français. Finalement, le monstre n’arrivant pas, on nous a emmenés au rayon parfumerie, fermé au public, pour nous distribuer nos rôles.
L’assistant du réalisateur nous a demandé de nous regrouper de manière à ce qu’il puisse voir tout le monde. Il est passé devant nous lentement en nous observant, s’arrêtant plus ou moins longtemps sur les gens. Je m’attendais à ce qu’il vienne examiner nos dents ou nos oreilles mais je crois plutôt qu’il était en train d’imaginer nos rôles. Il créait sa scène, plaçant là un petit gros et une femme qui avanceraient, les faisant croiser par un jeune homme pressé, on le sentait tendu et plein d’interrogations. Puis il nous a appelé soit un à un, soit par deux pour nous expliquer nos déplacements dans le magasin, nos arrêts éventuels devant les rayons et le « timing ». Important, le « timing ».
— Vous comptez lentement jusqu’à douze (ou trois ou neuf suivant les figurants) et vous avancez.
Petit aparté : je trouvais assez cocasse que l’on évacue les vrais clients du rayon pour en installer des faux. Comme je m’ouvrais de cette bizarrerie à ma voisine, elle m’a répondu, d’un ton un peu méprisant de figurante chevronnée, que les vrais clients manquaient de naturel pendant le tournage alors que nous, nous étions payés pour être naturels CQFD.
Une fois les rôles distribués, le placeur nous a fait répéter. Il a lancé :
— Ça tourne.
Et chacun s’est mis à compter, dans sa tête bien sûr, et ce fut magique. Le ballet des figurants prenait vie, chacun ayant son itinéraire qui croisait parfois celui d’un autre sans se gêner, le tout sans cafouillage et, surtout... avec naturel. Voilà, nous y étions.
Il ne restait qu’à attendre l'Acteur.
Ce grand monsieur nanti d’un talent aussi énorme que son tour de taille. Cet homme pour qui le rôle de Cyrano aurait pu être écrit, tant il porte avec grâce un appendice nasal qui n’a rien à envier à celui du personnage de Rostand. Cet énergumène aux yeux d’un bleu insondable où se tapissent l’amour et la souffrance. Cet acteur à la voix tonitruante qui vient vous happer, vous vriller le ventre, faire monter vos émotions les plus enfouies avant de vous les restituer, apaisées, épurées, d’un filet de voix de la douceur d’un enfant. Ce dieu de la scène et de la caméra si bien, trop bien nommé, comme un de ces jurons qu’on imagine sorti de sa bouche satisfaite et jouisseuse entre deux gorgées de vin. C’était lui qu’on attendait.
Il est arrivé au milieu d’une ovation de l’équipe de tournage et d’un tonnerre d’applaudissements. Et il n’avait pas encore joué !
Tout de suite, il était dans le personnage. Il devait jouer un homme énervé, pressé qui vient faire un achat de dernière minute et attend devant le comptoir que la vendeuse, une jeune actrice qui campait le rôle féminin principal, veuille bien venir le servir. Quelques prises ont été faites, Gérard, « le » Gérard, maugréant puis vitupérant la lenteur et l’inefficacité de la vendeuse. Le réalisateur n’était visiblement pas satisfait du résultat, il faut dire qu’il n’y avait pas besoin d’être réalisateur pour constater qu’il faisait un peu ballot, Gérard, à rouspéter avec le comptoir. Il y a eu une pause pour nous et un conciliabule pour l’équipe, Gérard ayant disparu sans doute pour se rafraîchir, je parle du maquillage. Au bout d’un moment, le grand ordonnateur est venu me chercher.
— Voilà, le réalisateur aimerait que vous vous arrêtiez devant le comptoir où se trouve Gérard. Ainsi il pourra vous prendre à témoin. Vous n’aurez rien à dire, juste un petit signe d’acquiescement à ses propos et lui sourire.
J’étais fière, donner, non pas la réplique, mais un accord de principe au plus grand acteur français, ce n’était quand même pas rien et de plus dès la première fois ! J’avais envie de demander au grand vizir si c’était tombé sur moi par hasard mais je me suis retenue. Après tout autant laisser planer le doute du choix mûrement réfléchi par l’équipe, surtout quand j’ai vu la mine aigrie de mes collègues.
On a donc, Gérard et moi, fait quelques prises ; je passais derrière lui et venais me pencher sur le comptoir. À ce moment, il commençait à me prendre à témoin de l’absence de vendeuse. J’affinais, au fil des prises, mes hochements de tête, mon air consterné, mes regards désapprobateurs (à l’égard de la vendeuse) et approbateurs (à l’égard de Gérard). Le réalisateur faisait recommencer la prise sans toutefois que son sbire vienne me reprendre, il faut dire que je la jouais discrète, mais naturelle. Seulement il y avait toujours quelque chose qui lui déplaisait, la luminosité, un postillon sur le comptoir, une mèche de cheveux de Gérard qui rebiquait, un bafouillage ou autre problème technique. Je commençais à avoir des crampes dans les zygomatiques, essayez de tenir un demi-sourire pendant une demi-heure, vous verrez... et Gérard commençait à transpirer
Il y a eu une autre pause pendant laquelle les assistants sont venus nettoyer le comptoir plein de traces de doigts et de postillons. Dérangeants les postillons, même s’ils sont inévitables surtout en s’énervant mais là, il semblait avoir plu sur le comptoir, il faut dire que c’est un acteur qui sait se donner. Il avait re-disparu, sans doute pour changer de chemise et je suis restée plantée là. Il m’était difficile de retourner vers le groupe, je voyais bien qu’il l’avait mauvaise, enfin surtout les femmes, les professionnelles de la figuration. Je me suis dirigée vers le répétiteur pour m’assurer que de mon côté il n’y avait pas de problème, il m’a rassuré en disant que les acteurs étaient des gens comme les autres, avec des bons jours et des moins bons. Puis il a sonné le rappel et tout le monde a repris sa place. Gérard est arrivé, m’a souri et on a re-re-re-re-re-tourné la scène. Le réalisateur a lancé, joyeux :
— Coupez, c’est dans la boîte !
Alors Gérard m’a regardé avec un franc sourire et m’a dit :
— Heureusement qu’ils m’ont changé de partenaire, c’est de sa faute si je n’arrivais à rien, elle me regardait bêtement... Vous, vous m’avez inspiré.
Puis se tournant vers l’assistant qui arrivait :
— Je disais justement à Mademoiselle que tu avais bien fait de mettre une autre figurante, celle d’avant me bloquait...
— Mais Gérard... je n’ai changé personne, Lisa est là depuis le début.
J’ai regardé le grand Gérard, l’acteur culte du cinéma français avec un sourire en coin. Il m’a regardé, le visage soudain cramoisi, la bouche ouverte, stupeur ou gène, en tous les cas un de ses plus mauvais rôles !

PRIX

Image de Eté 2016
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Utilisateur désactivé · il y a
J'ai bien aimé votre texte, ou la réflexion est ponctuée d'un bon dialogue. Vous avez une belle écriture, sans superflu.
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Keith Simmonds · il y a
Bonjour,Marika! Vous avez voté une première fois pour mon haïku, “En Plein Vol”, qui est en
Finale pour le Grand Prix Automne 2016 et je viens vous inviter à renouveler votre appréciation pour lui. Merci d’avance et bon dimanche!

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Fred Panassac · il y a
Une narration subtile, on est en empathie avec la narratrice qui ne trouve jamais grâce à ses propres yeux puis se trouve valorisée pour enfin réaliser qu'elle n'a jamais cessé d'être "transparente".
Une belle ironie et une description savoureuse du "plus grand acteur français"
Mon vote est dans la boîte !

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Sophie Rosenberg · il y a
Agréable à lire. J'ai bien aimé la chute. Bonne chance
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Marika · il y a
Merci Sophie
Sommes dans le sud
Te fais signe en juillet
Bisous

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Géraldine Latuner · il y a
bonne chance pour le prix et bravo
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Utilisateur désactivé · il y a
Nouvelle lecture, ce soir, Marika, en vous souhaitant Bonne Chance pour la finale !
Marie Haubot, auteure du poème-fable "le coq et l'oie", en finale jusqu'au 20.
Ensuite, ils passeront à la casserole...

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Marie Amalfitano · il y a
Bravo ! Très agréable à lire, on s'y croirait
Biz

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Bongoo · il y a
Ça ferait un bon scénario
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Nadine Gazonneau · il y a
Vous savez le Gérard de votre nouvelle et c'est bien lui ,est originaire de ma ville.J'ai beaucoup aimé votre Lisa ,quelle patience !!!! On est sur le plateau du tournage ,on vit cette scène jouée et encore rejouée. Vous avez le vote de Tilee auteur du poème Transparence en finale été qui vous invite si vous le souhaitez à le lire voire plus si vous appréciez. Merci
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Val · il y a
Bien écrit bravo
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