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Le jardinier n'était pas un bleu

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Mamiechat

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C’était une matinée de printemps bien tranquille.
Quelques hirondelles voletaient dans l’air bleuté d’un ciel sans nuage.
Les embarcations bigarrées se balançaient doucement parmi les coulées de platine qui zébraient l’outremer des eaux calmes du port. Quelques jeunes gens, attablés aux terrasses bleues, profitaient du soleil.
Tout semblait calme et serein quand soudain une voiture, roulant à vive allure stoppa, dans un crissement désagréable de pneus, devant la porte du « Bar de la Bleusaille », reconnaissable à son enseigne au néon bleu électrique.
Le conducteur descendit de son coupé bleu charrette, claqua la portière et entra dans le bar d’un pas décidé. Le carillon de campanules en fine porcelaine Klein tintinnabula lorsqu’il franchit le seuil. L’étranger traversa à grandes enjambées la salle de bar déserte et se dirigea vers le jardin. Les clients sous les grands parasols, sirotaient perroquets turquoise ou menthes à l’eau, assis aux tables au bleu céruléen décorées de jacinthes.
L’agréable jardinet baignait dans une douce atmosphère et embaumait le lilas dont la couleur cobalt tranchait sur le mur jaune de l’enclos.
L’inconnu s’arrêta devant le barman figé comme une dragée pastel derrière le comptoir de sa terrasse.
Vêtu d’un costume strict bleu canard, l’étranger se tenait raide comme une latte de grand-voile, immobile, fixant le cafetier de son regard d’acier.
Sa main gauche chiffonnait le bleuet fade qui décorait le revers de son veston croisé. À l’auriculaire, une bague sertie d’une aigue-marine étincelait, transparente comme l’eau d’un lagon.
La poche du veston faisait une bosse et cachait sa main droite.
L’individu avait ancré son regard de glace dans le lapis-lazuli des yeux de Majorelle, le patron, qui n’en menait pas large !
Livide, le teint plombé tel un marin frappé par le mal-de- mer, ce dernier se doutait bien de la raison de cette visite : le pauvre tenancier n’avait pas encore payé sa rançon aux racketteurs !
L’homme venait certainement lui « souffler dans les voiles », comme on dit.
À moins qu’il ne soit là pour le liquider !
Une peur bleue tordit l’estomac de Majorelle, les embruns de sueur froide envahirent son front : il venait de reconnaître sur la tête de son visiteur le chapeau de feutre barbeau à la Bogart, agrémenté du traditionnel ruban bleu roi, signe de ralliement des truands ! Le brave cafetier, l’air pitoyable, dévisageait le gangster de ses yeux de merlan frit, espérant susciter la compassion.
Tel un paon faisant admirer ses plumes au magnifique bleu vert, le truand se pavanait devant le comptoir, rictus aux lèvres, sans quitter des yeux Majorelle qui fondait comme un iceberg égaré sur la Grande Bleue !
Sans dire un mot le bandit sortit de sa poche droite un 45mm et le posa sèchement sur le zinc givré. Le bruit de l’arme heurtant le comptoir claqua comme une gifle, tandis que l’acier froid lançait ses reflets métalliques, inondant la terrasse de rayons lasers.
Le silence était palpable.
Bleusaille arrosant copieusement leur première permission à terre, les jeunes marins attablés s’étaient tus alors que l’instant d’avant, le verbe haut, les yeux brillants, ils racontaient à grand renfort de gestes leurs aventures dans les mers du Sud, décrivant avec ferveur la profondeur du bleu turquoise des eaux.
L’heure n’était plus à l’imagination.
« C’en est fichu de moi, se dit Majorelle. Si ce type ne me tue pas aujourd’hui parce qu’il y a trop de monde, un de ces quatre il m’exécutera dans mon champ et on me retrouvera mort aux pieds de mes jolies lavandes! »
La chaleur printanière ne justifiait pas la sueur qui dégoulinait de son front dégarni... !
– Tu sais pourquoi je viens ? demanda l’homme d’un ton grinçant. Le Boss n’en peut plus d’attendre. Tu as atteint les limites de sa patience.
L’individu se pencha alors vers le barman dont les yeux couleur saphir roulaient affolés dans les orbites creuses, puis, tel un serpent venimeux il siffla à son oreille.
– Alors maintenant tu t’exécutes où bien....
Le gangster sentait la violette. Le cafetier en eut la nausée.
Écœurement dû sans doute aux effluves du parfum de l’homme mêlés à ceux de la jacinthe et du lilas... ou simplement dû à la trouille!
Les dernières paroles du visiteur tombèrent comme un couperet, tous les regards se tournèrent vers le bar. Un lourd silence pesait sur la terrasse, habité seulement par le bruissement des iris outremer qui se balançaient sous la brise.
Le grincement brutal d’un parasol azur fit sursauter tout le monde.
Un homme en bleu de travail s’était levé d’une table éloignée au fond du jardin, sa tête frôlait la frange du parasol.
C’était un gaillard monumental. Calmement il se dirigea vers le comptoir.
Un murmure parcourut l’assistance qui venait de reconnaître Muscari, le jardinier.
Il marchait, tranquille, à longues enjambées, ses énormes godillots frôlant les agapanthes ciel dont les tiges penchées faisaient la révérence. Un parfum de romarin l’accompagnait, sa chevelure grisonnante et frisée fleurait bon l’herbe fraîchement coupée, il émanait de sa personne une force bienveillante. L’impressionnante cisaille qu’il tenait dans sa main droite se balançait, accompagnant chaque foulée. Le voyant s’approcher Majorelle fit une grimace qui se voulait être un sourire, tandis que le gangster le regardait arriver, incrédule. Dans un silence suspendu Muscari souleva l’énorme cisaille et la laissa retomber lourdement, tout près du 45 qui valsa dans les airs et atterrit sous les casiers à bouteilles. Le malfaiteur aux yeux de billes en resta bouche bée !
– Comme tu l’as demandé, Majorelle, je viens pour tailler le thuya bleu, dit d’une voix de stentor le jardinier.
Puis, fixant d’un regard appuyé le malfrat :
– Maintenant, si tu veux, je peux tailler autre chose aussi...
– Qu’est-ce que ça signifie ? bredouilla la crapule.
– Alors comme ça, on menace ? gronda Muscari, toisant l’individu de toute sa hauteur. Tu ne reconnais pas les potes, Francky Belle Gueule ?
– Salut Muscari..., excuse, j’t’avais pas remis, dit la petite frappe en baissant le ton. Faut bien qu’je fasse mon boulot, Majorelle a pas payé... alors, le Boss, il a les boules !
– Écoute-moi bien Francky : le Boss a une dette envers moi. Depuis sa sortie de taule, on a signé un pacte : il n’touche pas à mes potes. Alors, tu vas t’en retourner bien gentiment dire à ton patron que si il ne s’en souvient pas, je viendrai personnellement lui rafraîchir la mémoire !
Sur ces mots, le jardinier souleva d’une seule main la lourde cisaille, l’agita sous le menton de l’homme, appuyant fortement la lame sur le revers de son veston, l’obligeant à reculer.
La bleusaille éméchée, courageuse mais pas téméraire, qui jusqu’alors était restée muette telle la baudroie nageant dans l’eau bleue d’une fosse sous-marine, cria d’une seule voix :
– Vas-y Muscari, montre-nous que tu es un bon jardinier, coupe-lui la tige à cette mauvaise herbe ! Taille-lui la haie !
Tout le monde éclata de rire, quelques protestations fusèrent.
Le visage de Majorelle reprenait vie. Il couvait d’un regard admiratif son ami Muscari qui ajouta, l’air mauvais :
– Dégage d’ici, Francky, que je ne revois plus ta gueule de crapule et que je n’entende plus jamais parler de toi. T’as pas intérêt à venir de nouveau chercher des noises à Majorelle ou à n’importe lequel de mes amis. Tu sais que je suis pas méchant..., mais j’ai la cisaille facile quand je me fâche !
Lorsque l’individu quitta la terrasse, les clients poussèrent un « hourrah ! », s’agglutinèrent au comptoir, félicitèrent Muscari pour son courage.
Chacun admira la spectaculaire et respectueuse cisaille. Le pauvre Majorelle, qui jusqu’alors se décomposait tel un lupin fané, retrouva ses couleurs et sa vivacité.
– Tournée générale dit-il gaiement, c’est le patron qui paye !
Un grand sourire aux lèvres, il aligna d’une main tremblotante, les verres à pastis sur le zinc givré.
Lorsque Francky Belle Gueule démarra, le vrombissement de sa voiture bleu charrette couvrit quelque peu la commande de Muscari.
– Vu mes problèmes de santé, pour moi ce sera une simple liqueur de bourrache, demanda gentiment le jardinier.
– Bourrache bleue comme l’azur limpide de vos yeux ? demanda une jeune et jolie estivante à qui l’alcool faisait tourner la tête.
Muscari ne répondit pas, la regarda et rougit jusqu’aux oreilles.
Les conversations allaient bon train au Bar de la Bleusaille, peu à peu les clients reprenaient leur place sous les parasols azur, enveloppés des senteurs de lilas et de jacinthe. Les rayons de soleil diffusaient à travers la toile des parasols une lumière bleutée de cabine à bronzer qui donnait bonne mine.
La paix était revenue. L’heure du déjeuner approchait et les consommateurs commençaient à rentrer chez-eux.
Derrière son comptoir Majorelle se disait qu’il était bon d’avoir des amis tel que Muscari. Heureusement qu’il se trouvait là aujourd’hui ! Grâce à lui il pourrait enfin dormir tranquille. Ouf... il avait eu chaud !
Abandonnant un instant les derniers consommateurs, il traversa la salle et sortit dans la rue respirer l’odeur iodée du port.
L’air était chaud, le soleil au zénith et les barques aux couleurs vives se balançaient sous l’effet de la brise, faisant chanter les drisses des mats, claquer les pavillons.
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Image de Pascal Gos
Pascal Gos · il y a
Bravo MamieChat pour ce texte plein de couleurs, plein de fleurs. Et ces odeurs de bar à marins m'ont donné plein d'évocations. Vive la bleusaille ! Je me suis revu au Micalvi à Porto William avant de partir pour le Cap Horn.
Je vous invite aussi à lire « A cœur ouvert ». Un homme découvre son indifférence, son incompréhension de l’autre. Au travers un gentillet conte, je dénonce l’insensibilité, la froideur des hommes, la peur de l’autre, de l’inconnu.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/a-coeur-ouvert-15
je vous donne ma voix Mamiechat

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