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LE JARDIN DU LUXEMBOURG

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Ligéria4992

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LE JARDIN DU LUXEMBOURG


Ce fut début décembre que l’histoire commença. Je me promenai dans le jardin du Luxembourg, un samedi où les prémices de la saison hivernale posaient sa tristesse mélancolique sur la nature. Je le vis.

D’abord son âge me parut respectable : un centenaire peut-être. Il trottina vers moi. Il me fixa. C’était bien moi sa destination. Lorsqu’il se fut rapproché, je pus le dévisager. Son corps se révélait frêle, d’une maigreur étonnante accentuée par une alopécie prononcée. Son visage était ridé tel un parchemin de nos musées. Son cou présentait une peau abimée par les ans. Ses mains froissées, comme un vieux journal, tremblaient. Ses yeux riaient en m’observant.
Nous nous regardâmes un long moment puis, ne sachant que dire, je m’apprêtai à passer mon chemin. C’est alors que de sa main gauche il saisit mon épaule droite. Un membre que je devinai décharné. Par la paume de l’ancêtre, je perçus la mort me traverser. Une froideur absolue glaça mon être. Je tremblai. Il retira son bras. Tout redevint normal. Une peur effroyable m’envahissait. Pourtant ce vieillard ne pouvait me faire mal. D’une simple chiquenaude, il se serait retrouvé au sol. Ses yeux ne riaient plus. Sa bouche s’ouvrit :
– J’ai toujours affectionné les allées du Luxembourg.
Machinalement je répondis : moi aussi. Il voulait parler. Le jardin était désert hormis les gardiens qui circulaient entre les massifs et statues.
– Vous aimez la poésie ?
Comment pouvait-il savoir que je prisais la rime ? Car sa question n’en était pas une, mais plutôt une affirmation d’un fait connu.
– Qui êtes-vous, demandai-je ?
Le long silence qui suivit me mit mal à l’aise. Ses yeux perçaient les miens. Il semblait lire dans mes pensées.
– Je m’appelle Gérard Labrunie, finit-il par dire.
J’allai, à mon tour, décliner mon patronyme par politesse quand du fond de ma mémoire surgit une interrogation. Gérard Labrunie n’était autre que le nom d’un grand poète ! Je respirai mieux. Devant ma personne se tenait un fou. Le vieillard avait perdu toute notion de la réalité et se prenait pour ce poète. Il se croyait être Gérard de Nerval ! Cet écrivain était né vers 1800 et mort lorsqu’il eut une cinquantaine d’années. Au bas mot Gérard de Nerval aurait dans les 160 ans cette année 2014. Inimaginable bien sûr. Je le remerciai et commençai un repli stratégique. Il m’agrippa à nouveau.
– Jeune homme je sais que vous êtes poète.
– Oui ! Certes je rime, je pose des vers sur les pages.
– Je suis chargé d’organiser le futur.
Je faillis répondre que pour préparer l’avenir un auteur mort depuis 160 ans ne me sembla pas le mieux placé.
– Je comprends ce que vous pensez. Vous me croyez fou.
Lorsque vous rencontrer une personne un peu aliénée, allez dans le sens de ses idées cela évitera des complications. Je décidai donc de m’enquérir de son travail.
– Ça consiste en quoi de ce futur ?
– Nous sommes nombreux, des générations entières à concocter l’avènement.
– Quel évènement ?
– La République des poètes !
C’était flatteur, je l’avoue. Notre pays ne pouvait que donner l’exemple au monde. Après le siècle des Lumières allait venir le Siècle de la Rime. Nos politiciens s’exprimeraient en Slam, nos préfets manieraient le quatrain et le vers, nos policiers déclameraient des alexandrins aux coins des rues, les automobilistes au lieu de s’insulter clameraient des sonnets. L’avenir s’annonçait radieux. Il m’arrêta dans ma rêverie.
– Nous sommes fédérés depuis des lustres. Chaque poète qui meurt est pressenti pour servir notre assemblée.
– Vous vous réunissez où ?
J’étais dubitatif. Des milliers de trouvères et troubadours décédés nécessitaient une vaste salle de conférence !
– Nous siégeons sous ce jardin.
Mon inquiétude revint au galop. Le personnage croyait ses paroles. Il me fallait l’amadouer par le verbe avant de prendre la tangente.
– Comment se nomme votre association ?
– Le Cercle des Poètes disparus.
Ça tombait sous le bon sens me dis-je. Au moins je ne serai pas seul après ma mort. Je retrouverai les copains. Le vieillard me scrutait. Il me foutait les jetons. Il disséquait mon âme.
– Vous ne me croyiez toujours pas.
Manifestement cela lui faisait de la peine. Mon scepticisme l’inquiétait.
– Je reconnais avoir du mal à comprendre. Comment faites-vous pour vivre là dessous ?
– Les besoins ne sont plus matériels comme sur terre. Nous mangeons nos rimes, nous buvons nos vers. L’espace est grand. C’est une vraie ville sans marchand du temple.
– Mais comment se fait-il que l’on ne vous ait pas découvert avec tous les travaux : métro, canalisations... ?
– Nous sommes un univers virtuel. Personne du monde des vivants ne peut nous voir. Nous avons décidé d’une exception avec vous.
J’étais flatté. Mais pourquoi moi ? Je n’eus pas le loisir de poser la question à mon interlocuteur. Il avait lu mon interrogation.
– Polymnie vous a choisi.
Je vacillai, conscient que la Muse de la poésie n’était que pure légende. Le type devait être plus fêlé que je ne le pensai.
– Elle vous aime !
– Quoi ?
– Polymnie vous attend pour fonder un foyer.
Je restais stupéfait, ébaudi. Vu l’état du bonhomme après 160 années, Polymnie qui devait avoisiner les 4000 ans, je frémissais. Épouser un fantôme, même poétesse, me mettait dans le désarroi. Envisager un seul instant une progéniture avec elle, révulsait mon corps. Je m’imaginais déjà déambulant dans les allées du Luxembourg avec ma momie tenant ses bandelettes. Le type m’inquiétait à nouveau. S’il n’avait pas été aussi âgé, je l’eus poussé et pris la poudre d’escampette.
– Vous lui avez consacré de jolis quatrains. Elle apprécie. Elle s’est énamourée de vous. N’oubliez pas que c’est elle qui vous insuffle la poésie. Vous pourriez être reconnaissant. Quant à sa beauté, elle persiste, telle qu’aux premiers jours.
Certes je m’inspire de Polymnie et je l’en remercie, mais de là à fonder une famille avec elle. Même si son corps restait avenant, savoir son âge, me coupait toute envie. J’utilisais un argument frappant.
– Je n’aime pas les femmes !
– Pourtant elles vous entourent.
– Exact, j’apprécie leur présence seulement.
– Ah !
Je venais de marquer un point. Il me regarda curieusement.
– Vous n’avez pas de Sylvie ?
Le vieillard se prenait vraiment pour Nerval. Sylvie étant le titre d’une nouvelle décrivant une idylle chimérique. Nerval lui aussi avait sombré dans la folie. C’était étrange ce transfert dans le temps sur un personnage illustre.
– Bon ! On trouvera bien quelqu’un d’autre !
Je fus soulagé. Le gâteux s’éloigna la tête dans les épaules, pensif, dépité. Je suivis. Mon cinglé se dirigeait vraisemblablement vers la sortie qui même à Montparnasse. Je voulais savoir où il habitait. C’était idiot. Il s’arrêta devant la représentation de Verlaine. J’avançai à pas de loup. Je me cachai derrière des taillis encore verts. Je regardai. Il posa sa main droite sur les fesses du poète. J’étais confus. Verlaine aurait apprécié cette marque de respect.
Soudain, dans un silence à couper au couteau, l’arrière de la statue s’ouvrit. Un gigantesque escalier de marbre blanc de Carrare se dévoila. Celui-ci s’enfonçait sous la terre. Il était éclairé par une étrange lumière opaline. Pas de lampes apparentes ni d’installation électrique. C’était magique. Le vieillard entra et descendit. Il ne posa pas ses frêles jambes sur les marches. Il parut glissé, volé. Un chant mélodieux sortit de l’antre : un lied poussé par des voix divines. Je me précipitai. Trop tard, cependant, l’arrière de la statue se referma. Je tâtai le postérieur du poète dans l’espoir d’ouvrir la porte. Rien n’y fit. Combien de temps palpai-je la rotondité du grand homme ? Je ne sus. Mais mes tentatives s’arrêtèrent brutalement. Une main ferme me saisit l’épaule gauche. Je me retournai. Je me retrouvai devant deux gardiens à l’air sévère. Ils m’observèrent étrangement.
– Vous aimez caresser les fesses des statues me demanda, l’un des deux ?
– Je cherche l’ouverture !
Ma réponse les laissa baba. C’était ambigu. J’essayai de me justifier.
– Sous la pelouse que vous piétinez, il y a une ville virtuelle peuplée de poètes. L’un d’eux, Gérard de Nerval, vient de s’introduire par le dos de Verlaine.
– Moi ! Je suis Bonaparte, me fustigea l’un des cerbères.
Je sentis bien que mes explications tombaient à l’eau.
– Dégagez monsieur ou nous appelons la police.

Je reviens souvent dans ce jardin avec l’espoir secret de rencontrer à nouveau Nerval et de pénétrer Verlaine, je veux dire par là d’entrer à l’arrière de son effigie. J’étais maintenant prêt à épouser Polymnie pour la bonne cause.
Je n’ai jamais revu le vieil homme. Les seules personnes que je remarque et qui me poursuivent sont les deux garde-chiourmes. Ils me pistent dès que j’approche d’une statue. Pourtant désormais, je sais. Le Cercle des Poètes disparus est sous mes pieds !
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