Le jardin des paons

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Image de Printemps 2021
Akira est designer, il aime les belles choses, les matières nobles. Chez lui, tout n’est que bois. Si vous le croisez dans une des rues d’Osaka, vous ne le verrez pas. C’est un homme tellement discret, souvent vêtu de beige. Un homme sans couleur, pourrait-on penser.



Akira a perdu sa mère quand il avait huit ans. Depuis ce jour, il mène une quête, celle de la douceur. Il sait qu’il ne la reverra jamais, qu’il a perdu cette douceur à jamais. Personne ne le tiendra dans ses bras comme elle le faisait, personne ne lui dira plus de mots apaisants...



Alors Akira invente des meubles en bois clair et tissus beiges, des canapés langoureux, des fauteuils confortables avec des bras arrondis, on dirait des bras de femme, doux, réconfortants. Ce fauteuil il l’a baptisé « Yoko » du prénom de sa mère. Lors d’une exposition, il a gagné le premier prix et son fauteuil « Yoko » est devenu célèbre, vendu dans le monde entier. À ce jour, Akira est un designer riche et célèbre.



O-Natsu est créatrice de bijoux. Elle aime travailler les matières naturelles telles que le bois, la nacre, les roseaux. Sa grande joie est de concevoir des bracelets qui ornent le poignet d’une femme tout en montrant sa fragilité, comme si celui-ci pouvait se briser à chaque instant. O-Natsu porte toujours un bracelet qu’elle a créé il y a de longues années. C’est un bracelet fait de nacre orné d’une laque bleutée à l’intérieur, d’un bleu que l’on pourrait trouver étrange, mais quelle couleur n’est pas un peu étrange si on sait la regarder ?



O-Natsu vit aux abords d’Osaka dans l’ancienne maison de ses parents, une maison bleue entourée d’un parc immense où vivent des paons en liberté. Son père Inoue vouait une réelle admiration pour ces oiseaux aux longues plumes bleues. Dès que l’un d’eux faisait la roue, le monde s’arrêtait, et il regardait le paon comme si sa propre vie allait s’arrêter.



Inoue était peintre, on disait de lui qu’il était le peintre du bleu. O-Natsu avait conservé son atelier intact, comme si son père y était venu la veille, en catimini, retoucher son dernier tableau. Sur une étagère de bois, des pots étaient rangés contenant des pinceaux, des plumes de paon, des stylets, des bambous taillés, des coupelles de porcelaine servant à broyer des poudres de couleur. O-Natsu a même gardé précieusement cette coupelle bleue que son père avait malencontreusement brisée. Il aimait tant cette coupelle que de l’avoir cassée l’avait profondément affecté. O-Natsu n’a jamais su qui lui avait offerte, et son père avait gardé le secret jusqu’à sa mort. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’à partir de ce jour son père avait passé le reste de sa vie enfermé dans son atelier à essayer de retrouver ce bleu unique qui donnerait à ses toiles leur essence véritable.



En ce mois d’avril à Osaka, le salon du design s’est installé. En ville, sous de grands chapiteaux, la beauté tant que l’originalité des meubles attendent les visiteurs curieux de nouveauté. Akira déambule dans les allées, à l’affût d’idées nouvelles. C’est l’ouverture, il y a encore peu de monde. À un stand, il remarque une jeune femme, fine, toute vêtue de rose pâle. Elle ressemble à un flamand rose. Il se rapproche. Elle est créatrice de bijoux. Immédiatement, il remarque son bracelet de nacre laqué de bleu intérieurement, d’un bleu curieux qui lui rappelle son passé. Il se souvient... Quand il était jeune, il prenait des cours de peinture avec un peintre du nom d’Inoue. Cet homme vouait une passion pour le bleu, il cherchait « le » bleu qui remplirait le vide de sa vie, jusqu’à sa mort. Il disait aussi que chaque homme devait chercher son propre bleu, que le chemin était dur et caillouteux, mais c’était ainsi. Il se souvient d’un accident. Un jour, une coupelle bleue lui avait glissé des mains, et s’était brisée au sol. Il était resté de longues minutes, les yeux rivés au sol, la bouche ouverte sans prononcer aucun son.

Akira observe à nouveau le bracelet de la jeune femme, ce bleu étrange le ramène en arrière. Peut-être que cette jeune femme aussi a connu le peintre ? Elle aurait pu être son élève, ou sa maîtresse ? Dans ce cas, ce bracelet qu’elle porte serait un cadeau du peintre ?



Il voudrait lui parler de ce bijou, de ce bleu qu’il croit reconnaître. Mais elle le prendrait pour un fou, un imposteur. Il voudrait lui dire le nom de ce peintre. Il se souvient aujourd’hui encore de ses paroles :
— Pour peindre, il faut toujours avoir de nouveaux yeux. Peindre c’est faire un voyage immobile.



Akira quitte le stand à regret. Il n’a pas osé parler à cette jeune femme. Sa tête est remplie de ses souvenirs de jeunesse, ses yeux ne voient que ce bleu unique qu’il croyait avoir perdu.



Dans cette galerie un peu retirée d’Osaka, une rétrospective des œuvres du peintre Inoue est installée. Akira s’y rend dès le premier jour, il y a peu de monde. Akira ressent l’appel du maître comme s’il revivait sa jeunesse une deuxième fois. Tous ces tableaux exposés lui rappellent l’enseignement de son maître.



Soudain, au détour d’une allée, il croit reconnaître la jeune femme. C’est elle, il en est sûr, avec son allure fragile de flamand rose. En se rapprochant d’elle, il reconnaît le bracelet de nacre. Ce ne peut être qu’elle. Lui qui pensait l’avoir perdu. Depuis la mort de sa mère, il a perdu tant de choses... À nouveau, le bleu bouscule sa vie, le maître est là qui le guide.



Là, devant un tableau du maître, il ose la saluer. Elle semble très émue, bouleversée à la vue de tous ces tableaux d’Inoue. Elle lui parle, elle ne cesse de raconter. Ce peintre, c’était son père, avoue-t-elle. Enfant, elle le regardait peindre parfois dans son atelier, mais il préférait rester seul. Dans sa maison, elle a conservé ce lieu intact, avec ses pinceaux, ses roseaux, ses plumes, ses coupelles de porcelaine.
Puisqu’il aime tant ces tableaux, elle l’invite à venir visiter la maison du peintre.



Quand Akira sonne à la grille, des paons, curieux s’approchent. Akira reconnaît bien la maison, mais il se tait. O-Natsu et Akira se promènent dans le grand parc. Akira aimerait faire la roue pour plaire à O-Natsu. Il est venu avec un cadeau, une petite coupelle de porcelaine bleue comme celle qu’avait le peintre. O-Natsu fond en larmes. Akiru prend O-Natsu dans ses bras comme sa propre mère faisait lorsqu’il était enfant et qu’il avait besoin d’être consolé.



À peine ont-ils fait connaissance qu’Akira doit partir à New York, un voyage professionnel où il va rencontrer d’autres designers.
Déjà elle lui manque. Il voudrait voir le monde comme ses yeux à elle, tout en bleu. Alors il achète des lunettes bleues.
Restée à Osaka, elle invente de nouveaux bijoux tout en bois, délaissant le bleu, définitivement. Le bleu, c’est pour les morts, pense-t-elle.
Ce père doit arrêter de la torturer tout comme la mère d’Akira doit demeurer dans le royaume des morts.



Un matin, O-Natsu reçoit une lettre en provenance de New York, Akira arrive demain. Elle range la coupelle bleue dans l’atelier puis le ferme à clé. Elle ôte de son poignet son bracelet de nacre. Son poignet nu laisse apparaître des veines bleutées sous sa peau fine. Elle sort de la maison, ouvre le grand portail du parc. Les paons aux plumes bleues peuvent aller voir le monde.



Akira a réservé des billets d’avion. Ils vont quitter Osaka pour un long voyage. Dans l’avion, ils déposent sur leurs yeux un masque de coton. Ils ont besoin de reposer leurs yeux et le vol pour l’Europe est long. Paris sera leur première destination. Ils ne rêvent que de Montmartre et de la tour Eiffel. Ils ne savent pas encore qu’une galerie d’art rend un hommage au peintre japonais Inoue...
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Camille Berry · il y a
Une nouvelle délicate comme une porcelaine... bleue bien sûr !
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Long John Loodmer · il y a
Une histoire aussi douce que l'art japonais
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Mo Girou · il y a
Tout en délicatesse et sensibilité... J'aime beaucoup l'atmosphère de cette jolie histoire... Vraiment sous le charme ! Merci
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Clarajuliette · il y a
Contente que cette histoire vous ai plu.
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Maria Angelle · il y a
Belle histoire en bleu et rose.
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Randolph B. · il y a
Admirable reflet de la finesse et de la quête d'harmonie, qui n'est pas un vain mot dans la culture nippone. J'apprécie d'autant plus que depuis bientôt cinquante ans, je pratique diverses "activités" dans cet esprit, souvent auprès de maîtres japonais. Merci pour ce reflet parfaitement réussi.
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Clarajuliette · il y a
merci Randolph, ça me touche beaucoup.
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Ginette Flora Amouma · il y a
C'est écrit avec délicatesse comme avec la pointe fine d'un pinceau , une estampe semble s'esquisser ....
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Lyne Fontana · il y a
Joli et délicat
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Chantal Sourire · il y a
Bleu comme l'amour, un texte élégant et délicat.

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