Le héros de la famille

il y a
9 min
502
lectures
115
Qualifié
Image de Été 2019

Je dois vous faire un aveu. Contrairement à ce qu’ont asséné de nombreux physiciens et autres astronomes sur l’impossibilité d’une telle création, moi Gilbert Faisandeaux, obscur professeur de physique de première et terminale au lycée Marcel Passepoil, j’ai réussi à fabriquer une machine à voyager dans le temps.
Je ne vais pas vous faire ici un condensé de mon travail, ni vous enquiquiner avec de savants calculs. Je suis parti du postulat que nous sommes dans une entité appelée espace-temps et que dès lors, dans l’absolu, nous devrions pouvoir nous déplacer le long de l’axe temporel, tant en avant qu’en arrière. Je comprends que présenté comme cela ça ne fasse pas très sérieux ni très compliqué. Mais en fait c’est totalement l’inverse.
Fasciné et terrifié par ma propre invention, il fallait absolument que je la teste. Mais il était hors de question que je le fasse le premier. J’ai donc commencé par y mettre le chien de mes voisins. Il ne sert à rien et passe son temps à aboyer pour un oui ou un non. J’ai réussi à l’attraper sans difficulté et l’ai mis dans la machine. Les Russes avaient bien envoyé une chienne dans l’espace, je pouvais donc envoyer un chien dans l’espace-temps. Normalement, si mes calculs étaient exacts, ma machine devait ouvrir une faille temporelle plus large que le « trou de ver » des physiciens qui faisait sortir l’occupant en lieu et date choisis. Pour revenir, il fallait se repositionner à l’endroit exact de la sortie, et la machine vous « ré-aspirait » à la date actuelle. J’avais donc pris soin d’attacher une de ces laisses qui se rembobinait toute seule quand on pressait le bouton au cou du clébard.
Une fois le mécanisme lancé, j’assistai médusé après quelques secondes à la disparition pure et simple du chien. Je me forçais à attendre dix minutes, puis je m’installai et appuyai sur le bouton de la laisse restée à l’extérieur de l’habitacle. J’entendis le ronronnement de mon ordinateur monter en puissance, et après quelques secondes le chien réapparut devant moi.
Je n’eus que le temps de me précipiter sur lui pour le dégager car, en se rembobinant brusquement, la laisse était sur le point de l’étrangler. Ceci mis à part, il avait l’air plutôt en forme. Une fois dégagé, il s’ébroua et, me regardant, se mit de nouveau à aboyer. J’en déduisis qu’il avait retrouvé son activité favorite, et ne semblait pas souffrir de quoi que ce soit. Je notai tout cela en détails dans mon ordinateur et, après avoir repoussé le chien chez ses propriétaires, retournai vers mon invention.
Horrifié à l’idée de rester coincé dans un passé quelconque, j’ai longtemps hésité. J’avais plus peur de la souffrance physique due à une éventuelle transformation, ou pire une métamorphose, mais l’expérience du chien m’avait un peu rassuré.
Alors un jour, je me suis lancé. J’allais voyager dans le passé. Dans le même temps, ce saut en arrière équivalait à un saut en avant puisque j’ignorais comment il se déroulerait.
J’avais donc choisi de ne repartir qu’un mois en arrière. On ne sait jamais. Au pire je pouvais continuer à vivre avec un mois de décalage par rapport aux autres s’il arrivait un problème.
J’ai programmé la date, puis me suis assis sur le siège, et j’ai attendu. Et rien ne s’est passé. Du moins telle est l’impression que j’ai eue. Jusqu’à ce que je réalise que je n’étais plus assis dans ma machine mais sur un vieux fauteuil que j’avais balancé à la déchetterie un mois plus tôt ! Je restai assis sans bouger, fasciné, à regarder autour de moi mon garage tel qu’il était « avant ». J’étais parcouru par un sentiment bizarre fait de crainte et d’excitation mélangées. Je touchais les objets et les changeais de place. Je retrouvais tout le capharnaüm que j’avais pris soin de balancer pour faire du vide avant de commencer mes travaux.
Puis, après quelques minutes, je me rassis dans le fauteuil et attendis. J’étais revenu. Mon « voyage » avait duré environ vingt minutes, et comme le chien, je ne présentai, ni en rentrant, ni plus tard après, aucun signe particulier, ni aucun trouble d’aucune sorte. J’avais réussi ! Autant vous dire que je ne dormis pas beaucoup cette nuit-là. Tout à mon excitation, je refis différents essais, à d’autres dates, qui furent tous couronnés de succès. Mais après quelque temps passé en travaux divers, prises de notes, corrections, enregistrements qui me tinrent éveillé et excité, je me retrouvai dans un état étrange.
J’étais à la fois grisé et un peu désabusé. J’étais excité par la réussite totale de mon expérience. J’avais réussi quelque chose de gigantesque à moi tout seul. Un fantasme qui occupait une part non négligeable de la physique mais aussi de la littérature et du cinéma depuis plus de cent ans ! Je pouvais confirmer que le point de départ et le point d’arrivée étaient toujours les mêmes. Il n’était donc pas plus possible de se projeter à la messe du couronnement d’Elizabeth II, que de se retrouver sur le champ de bataille de Waterloo.
On pouvait se rendre à l’époque concernée, mais il fallait ensuite se déplacer trivialement pour se rendre à l’endroit désiré sans se faire remarquer.
Ce qui impliquait une organisation importante permettant de se fondre dans l’environnement. Car se retrouver au coin d’une rue en 1905 habillé comme je l’étais pouvait me mettre dans une situation inextricable.
Et voilà ce qui me désabusait. Je n’étais pas suffisamment « équipé » pour affronter tous les aléas d’une telle expérience. Et je ne voulais pas encore partager tout ça avec qui que ce soit. Il était encore trop tôt.
Pour l’instant, j’avais renoncé à voyager trop loin dans le passé et m’étais contenté de me « déplacer » entre 1965 et maintenant, en restant le plus discret possible. Pour l’instant, je ne pratiquais que des « vols de nuit », juste histoire d’aller faire un tour entre 0h et 3h du matin. Je pouvais voir évoluer les modèles de voitures garées le long des trottoirs.
J’étais aussi un peu terrifié face aux champs des possibles que je venais d’ouvrir.
Pour d’évidentes raisons de sécurité et de dispositions techniques, j’avais finalement renoncé à essayer de tuer Hitler et Staline. De plus, si tant est que cela fut possible, je ne parlai ni l’allemand ni le russe, ce qui limitait considérablement mon rayon d’action déjà étroit au départ. Mais c’est en m’égarant dans ces pensées saugrenues, que me vint une idée qui me semblait quant à elle, tout à fait réalisable, et qui de plus, me touchait personnellement
J’avais perdu mon père prématurément. C’était le héros de la famille. Il avait participé à la Résistance durant la guerre. Il y avait acquis ses lettres de noblesse et une légion d’honneur, en mettant au point et en participant à une embuscade contre les Allemands. Cette opération, nous racontait-il, coûteuse en camarades de combat avait, en ralentissant l’arrivée d’hommes et de provisions, énormément perturbé l’ennemi, et permit à tout un pan de la Résistance de souffler, de se déplacer à l’abri dans de nouvelles cachettes, et de regrouper de nouveaux réseaux épars. Le sacrifice du groupe n’avait pas été vain. Cerise sur le gâteau pour moi, il avait accepté, lorsque j’étais en sixième, de venir parler de tout cela en cours d’Histoire. Grand moment qui m’avait valu le respect général de la part de tous mes camarades, à l’exception bien sûr de Suchet, grand échalas, qui avait dit que son père disait que les vrais Résistants étaient morts, et que ceux qui restaient étaient tous des menteurs et des planqués. Tout ça avait fini sous le préau à coups de beignes et de coups de pieds, et plus tard in fine en classe lors d’un long mercredi après-midi...

J’avais le jour, la date et l’heure de l’embuscade. J’étais tellement fier de mon père et l’idée même de le revoir me remplissait de joie. Malheureusement, je ne pourrai en aucun cas l’approcher. Je pourrai juste l’admirer de loin.
Je fouillai dans mes vêtements pour trouver des affaires qui pourraient ne pas attirer l’attention au cas où je croiserais quelqu’un. Je retrouvai un vieux jean que je gardai pour faire du bricolage et j’enfilai également une chemise passée, dont je me demandai encore pourquoi je l’avais gardée. Une veste en cuir achetée à un vide grenier acheva ma panoplie. Je me rendis au garage et ouvris mon ordinateur. Après les différentes mises en route, j’inscrivis la date du 13 août 1943, 5h00, et m’assit dans la machine avec une petite boule au ventre. Comme d’habitude, rien de particulier n’arriva, si ce n’est que je me retrouvai dans une espèce de cabane en bois qui sentait le renfermé. Face à moi, une vitre qui n’avait jamais été nettoyée laissait passer un peu de lumière. Il y avait contre les murs quelques outils de jardin usés, et des étagères de guingois qui ne supportaient plus rien. J’étais assis à même la terre. J’attendis sans bouger, tous les sens aux aguets. Rien n’arriva, alors je me levai et ouvris doucement la porte. L’escarmouche avait eu lieu à six heures à la sortie de la ville, ce qui m’arrangeait puisque c’est dans ce quartier que j’avais emménagé trente ans plus tôt. Sur le coup j’eu un peu de mal à reconnaître l’endroit. En soixante-seize ans, le paysage urbain avait connu quelques modifications... Je n’avais pas trop de chemin à faire, mais j’avais voulu prendre de l’avance. Tout était désert et silencieux. Je me rendis près de l’endroit fatidique en me cachant derrière des buissons. Et puis, d’un coup, j’y étais. Je reconnus l’allée cabossée et la vieille maison à la porte rouge dont il m’avait si souvent parlé. Et en face, l’ancienne scierie qui offrirait la protection de son mur épais aux tireurs embusqués. Mon cœur battait la chamade. Je me glissai derrière un gros chêne et j’attendis.
Au bout de quelques minutes, je distinguai une silhouette. Puis elle m’apparut pleinement. C’était un officier allemand. Un homme grand et bien bâti. Il vint se placer près de la porte rouge et frappa discrètement. La porte s’ouvrit et... mon père apparut. J’avais vu suffisamment de photos de lui jeune pour ne pas me tromper. Les deux hommes se serrèrent la main et commencèrent à discuter. Je n’arrivai pas à croire ce que je voyais, et je n’arrivai surtout pas à le comprendre. Après quelques secondes, ils se séparèrent. L’officier remonta la rue, et mon père disparut derrière la vieille maison.
Après une bonne vingtaine de minutes je vis arriver des hommes. La plupart étaient jeunes, voire très jeunes. Ils étaient habillés comme des clochards, avec des vestes déchirées et des chaussures dépareillées. Tous étaient aux aguets, et tous semblaient épuisés. Certains pénétrèrent dans la vieille maison, et j’en aperçus quelques-uns qui préparaient leurs fusils en prenant position aux fenêtres. Mon père réapparut et fit signe aux restants d’investir la scierie de l’autre côté de la rue. Tous disparurent. Ainsi cerné, l’axe par lequel l’officier allemand était arrivé devenait effectivement une nasse mortelle. Mais je ne comprenais pas comment une poignée d’hommes, sous armés, pour ce que j’en avais vu, allaient pouvoir stopper tout un convoi militaire. Quelque chose clochait. De toute manière la réponse n’allait pas tarder.
Et puis je vis les Allemands. Sauf qu’au lieu d’arriver par le haut de la rue comme l’officier, ils arrivèrent par le côté et le bas. Presque sans un bruit, un groupe encercla la vieille maison, l’autre la scierie, et ils commencèrent à tirer sans la moindre sommation. Ils lancèrent quelques grenades par les fenêtres, puis tout cessa. L’action en elle-même n’avait pas excédé trois minutes. Je n’avais jamais entendu de bruit plus assourdissant, et quand le silence revint, mes oreilles continuèrent à siffler. J’étais tétanisé. J’aperçus alors mon père qui revenait vers l’usine son pistolet à la main. Pourquoi prenait-il ce risque inconsidéré ? Il avançait calmement en se dirigeant vers les soldats. Soudain, j’entendis un cri et un coup de feu qui me fit sursauter. D’autres cris suivirent que je ne comprenais pas. Un homme sortit en courant de l’usine. À ses vêtements je sus que ça n’était pas un soldat. Il tira deux fois au hasard, puis réussit à partir en courant. Alors mon père leva son pistolet et tira dans le dos de l’homme qui tomba sans un cri. Il remit son pistolet dans son étui et se dirigea vers le groupe de soldats. Il se fraya un chemin au milieu d’eux et se retrouva devant l’officier. Celui-ci lui tapa sur l’épaule en souriant.
— Joli travail M. Faisandeaux. Venez avec moi...


Je suis resté caché longtemps après que les soldats soient partis. Un petit groupe était resté pour creuser un grand trou dans lequel ils avaient jeté les corps des maquisards. Quelques civils étaient venus tourner autour du carrefour, sans doute par pure curiosité. Ensuite, j’avais réussi à retourner à la vieille cabane, puis à « revenir » chez moi. J’étais complètement effondré. Je venais de mettre à jour un secret terrible, que personne n’aurait jamais dû découvrir. Et que personne n’aurait jamais pu découvrir, à part moi, Gilbert Faisandeaux et ma machine de merde ! Qu’est-ce que j’avais eu besoin d’aller voir ce qui s’était passé avant ! Qu’est-ce qui m’avait poussé à concevoir une telle chose ?!
D’un geste brusque, j’avais balayé ma table de travail et tout envoyé voler.
Et l’autre là, le beau parleur, le vantard. Le Menteur ! Venir devant ma classe et mes copains, raconter ses exploits ! Prétendre jusqu’à la fin de sa vie qu’il s’était comporté comme un héros, alors qu’il avait vendu des hommes qui avaient confiance en lui et en avait abattu un en lui tirant dans le dos !
Comment vivre avec ça maintenant ? À qui pouvais-je raconter ça ?
Je me laissais tomber sur ma chaise. J’éprouvais un sentiment complètement nouveau, un mélange de tristesse, de colère et de dégoût, tout ça mélangé, et j’étais dans l’incapacité de penser à quoi que ce soit. Tout à coup j’ai senti la bile remonter et je n’ai eu que le temps de me laisser tomber à genoux pour vomir.
Mon invention tellement extraordinaire m’apparaissait maintenant comme une arme redoutable.
Peut-être que, dans le fond, des gens avaient déjà réussi à assembler une machine comme la mienne, et que face aux horreurs et aux secrets qu’ils n’avaient pas manqués de mettre au jour, ils avaient préféré détruire leur œuvre en priant pour que personne ne découvre jamais rien. Voilà pourquoi on ne rencontrait jamais de voyageur temporel venu du futur. Après quelques tentatives ils détruisaient tout.

Quoi que je fasse maintenant, je ne pourrai jamais effacer de ma mémoire ce que j’avais vu. Je m’étais appuyé sur cette image de mon père pour construire ma propre vie. J’avais réussi à être honnête et franc dans mes relations avec les autres. Il m’avait toujours inspiré. Sa disparition m’avait dévasté. J’avais mis des semaines à m’en remettre. Je me demandais même dans quelle mesure tous mes travaux ne m’avaient pas emmené pas dans cette direction. 13 août 1943. Pourquoi vouloir remonter le temps sinon pour retrouver les gens qu’on a aimés. Quel intérêt d’aller rencontrer des inconnus, fussent-ils tailleurs de pierre au XII ème siècle ?
Tout mon travail, je le réalisais maintenant, tendait vers ce jour sacré où il avait égalé les dieux. David vainqueur du Goliath allemand, bataille méconnue mais dont les historiens futurs ne manqueraient pas de prouver la part dans la victoire finale.
Plus de la moitié de ma vie j’avais cherché à me hisser à la hauteur d’une telle réalisation.
Plus de la moitié de ma vie j’avais guetté et attendu la lueur d’approbation dans son regard qui me permettait de me lancer dans mes différents projets. Plus de la moitié de ma vie...
Je venais de consacrer une grande partie de l’autre moitié à essayer de le revoir, là où il avait triomphé... Puisque moi aussi, grâce à lui, j’avais triomphé.
Après quelques minutes de réflexion, j’optai finalement pour la seule solution qui me restait...


Extrait du Courrier en date du 13 Juillet 2019 :

« Un violent incendie a détruit hier une habitation située dans le quartier de la Croix du Sud, juste à la limite de la ville. Le feu s’est déclaré dans un garage attenant et s’est rapidement propagé à la maison. Le propriétaire, professeur de physique au lycée Passepoil avait récemment organisé un réaménagement du local pour y commencer des travaux divers, nous ont confiés des voisins encore sous le choc du drame. La victime, M. Faisandeaux, âgé de 56 ans, était très estimé de ses collègues qui se sont déclarés atterrés. D’après les premières constatations des pompiers, le sinistre pourrait être dû à une surcharge électrique. De nombreux ordinateurs et appareils électroniques divers retrouvés sur les lieux tendent à corroborer cette thèse. Nous ne manquerons pas de vous tenir informés des suites de ce drame. »

115

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Le Sac

Denis Marchal

Elle marchait tranquillement en jetant un regard distrait aux vitrines. Il y avait peu de gens sur les trottoirs. Son sac accroché à l’épaule, les mains dans les poches de sa veste.
Ils ne... [+]