Le guide

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Image de Automne 2013
C’était un petit village gris, boueux, isolé, triste, et peuplé de gens silencieux et paisibles. Avec des règles, des habitudes, des codes. Pour tout, pour rien. Bien avant le village, bien avant le pays, peut-être depuis la nuit des temps. Mais pas assez pour interdire aux gamins de se moquer de lui. Pour ça il n’y a pas de règle, et cela aussi remonte aux origines. Il était petit et difforme, pauvre et renfermé. Il était différent, et il était seul. Pire, il était le seul. Il incarnait le bas de l’échelle et permettait aux autres de se sentir supérieurs et moins malheureux, à peu de frais. Son rôle social était en ce sens très important. Il était la soupape, le bouc émissaire, le miroir qui renvoie une fausse image. Pour lui, bassesse avait deux sens. La sienne n’était pas celle des autres. Ce n’était que celle de la toise.
Il avait du s’en accommoder. Finalement, une fois le rituel passé, ce n’était pas si grave. Mépris, mais pas haine. Moqueries, mais pas injures. Paroles, mais pas mauvais gestes. Il n’en souffrait plus. Condamné à rester seul, il trouvait même là sa seule interaction avec la société et il s’en contentait. Il avait apprivoisé sa différence pour qu’elle devienne originalité.
Après tout, cela n’allait pas très loin.
Il avait aussi compris que le malheur peut-être partagé de tous. Il était certes différent par rapport à eux, mais ils l’étaient aussi par rapport aux autres, ceux de la ville, ceux du pays. Il ne pouvait donc pas leur en vouloir. Cependant, eux, c’était par choix. Plus que différents, ils étaient surtout à part. Ils vivaient selon leurs coutumes, leur religion, leurs lois. Ces lois archaïques qui régissaient encore leur vie présente. Et cela créait plus de barrières qu’une simple anomalie physique, si évidente soit-elle. Et les barrières, surtout quand elles sont invisibles, dérangent. Elles obsèdent. Et l’obsession peut tourner à la folie.
Et la folie peut être meurtrière. Les pogroms survenaient sans rythme particulier, avec plus ou moins de violence et d’horreur. Comme si les autres ne voulaient pas définitivement se débarrasser du village, en garder pour une prochaine fois. Une sorte de calcul cynique noyé dans un océan de folie et de rage, de défoulement et de haine. Un jeu de chats et de souris, avec le côté humain en plus.
Cette fois-là le calcul ne semblait plus tenir. Les cosaques étaient arrivés à cheval, saouls et hurlants, comme toujours. Il y avait un semblant d’organisation qui faisait redouter le pire. Le hetman, un jeune homme dur et mauvais, habillé de noir et monté sur un cheval blanc, gardait la tête froide. Cette fois, ils devaient avoir décidé de détruire le village. Ils avaient rassemblé les enfants dans une grange à l’écart du village, qu’ils voulaient brûler en dernier, comme un symbole. Les enfants pleuraient, criaient, se serraient les uns contre les autres. On leur avait expliqué ce qu’étaient ces manifestations barbares contre lesquelles on ne pouvait rien faire, sinon fuir, se cacher et attendre. Quelques uns avaient déjà vécu une telle nuit, et les caches étaient nombreuses. Mais cette fois il était trop tard, l’ampleur de l’assaut les avait surpris, pris de court, et leur avait ôté toute raison et toute initiative. Partout des cris. « S’brent ! Undzer orem shtetl brent ! » « Notre village brûle ».
La grange, comme d’autres bâtiments, avait une issue dissimulée. C’était un trou creusé dans le sol et caché par des planches et de la paille. Le trou se continuait par un tunnel qui permettait de gagner le bois attenant. Comme une différence entre la vie et la mort, comme une sortie de la tombe. Malheureusement, les enfants, paniqués, n’étaient pas assez lucides pour se rappeler où il était, pour le dégager, s’y glisser, s’enfuir et atteindre la plus proche cache dans les bois. Il leur aurait fallu un guide. Dans la nuit rouge le vacarme extérieur était effrayant. Des cris, des vociférations, parfois des pas qui semblaient trop proches, et le grondement sourd de l’incendie. Dans quelques minutes le feu gagnerait la grange, ou y serait mis directement par les assaillants. Tout semblait perdu, comme dans un cauchemar, et les cris des enfants diminuaient. Ils étaient peu à peu remplacés par des sanglots. La résignation gagnait tout le monde. Tout le monde... sauf un être un peu disproportionné. Sa tête déformée restait froide, par habitude, par entraînement aux persécutions. Et bien sûr, à cause de son âge. C’était un adulte lui. Il avait été inclus dans le groupe des enfants par mégarde, étant plus petit que les plus grands d’entre eux. Les enfants ne l’avaient pas remarqué non plus. Eux qui d’habitude savaient si bien le trouver, le déranger, le railler, le mépriser.
L’incendie dura longtemps. Le lendemain, les cendres chaudes et les fumées âcres rendaient le village encore plus gris et plus sinistre. Noyé dans le vin, le pogrom avait fini désordonné comme les précédents et avait perdu un peu de sa rage au cours de la nuit. Beaucoup d’adultes avaient réussi à s’enfuir. Ils marchaient hagards et lugubres, entre les débris calcinés, les ruines noires et quelques cadavres. Les sanglots étaient retenus. Chaque famille essayait de se regrouper. Ils cherchaient les enfants. La grange avait été incendiée en dernier. Comme tout le village, elle n’était plus qu’un tas de braises et de cendres sinistres. « S’gantse shtetl ayngeschlungen ! »
Le désespoir avait gagné tout le monde. Soudain, au loin, dans la froide brume matinale qui se fondait comme à regret à la fumée, on aperçut une petite troupe d’enfants qui s’avançait lentement, en silence.
« Kinderlekh ! » « Les enfants ! »
Ils étaient tremblants, sales et choqués, mais saufs. Au devant, une tête déformée souriait presque. Malgré l’horreur, malgré le désespoir. Pour une fois, il avait été le guide.
Le village serait reconstruit. Lui, peut-être n’y serait-il plus difforme, juste plus petit. Mais ils pourraient quand même continuer à se moquer de lui. C’était son destin.
Après tout, ce n’était pas grand-chose.

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