Le grand voyage

il y a
5 min
1 083
lectures
142
Qualifié
Dans la famille, on élève du chien à trois pattes de génération en génération. La patte en moins pourra manquer à l’avant comme à l’arrière train, cela m’est bien égal du moment qu’ils soient tout bancals. De toute façon, je déteste les animaux, surtout les humains. Mais je dois avouer que mes ancêtres avaient flairé le bon filon. Les éclopés se vendent chers et se vendent bien. Grands, maigres, dodus ou nains, le poil court et dru, en panache sur la tête et la queue, ces adorables dégénérés peuplent désormais nos foyers douillets. Certains maîtres offrent un bout de terrain aux chiens, accessoire inutile puisqu’ils ne courent pas. Enfin si, ils courent, mais tordu. Ils tracent des demi-cercles dans un sens, puis dans l’autre et ainsi de suite, sans jamais s’arrêter. Un caniche nain est mort d’épuisement pas plus tard qu’hier alors que je tentai de me débarrasser d’un chiot qui me grattait la jambe de son unique membre. Agacée, j’attrapai un morceau de bois qui traînait là et le lançai de toutes mes forces. En fin de compte c’est moi qui tourne en rond dans cette vie fade aux relents de chaussette mouillée.
Va chercher !
Mon père, cet homme rude pour autant que raffiné, qui a travaillé le chien toute sa vie, ignorait qu’il allait finir par leur ressembler. C’est ainsi qu’un soir à son retour de la foire aux bestiaux, il boîtait du pied gauche en entrant dans la maison. Les chiens l’ont accueilli d’un hurlement festif. Il faisait maintenant partie de la meute. À l’époque, on n’avait pas osé poser de questions.
J’aurai dû quitter la ferme à ce moment-là. Personne ne m’aurait retenue. Mais je voulais faire de l’argent, rouler cheveux au vent en décapotable décapotée, remplir nos terres de poneys péruviens et porter des pulls Lacoste pour nourrir les chiens. J’aime voir la poisse salir le luxe et la volupté. Être pimpante dans la fange, c’est là mon plaisir favori. Résultat : je me lève chien, pense, mange et dors chien tout en rêvant d’une autre chienne de vie.
Depuis près d’un an, je collecte en secret les étiquettes Ragoutoutou pour participer à leur grand jeu concours. Fermée à clef dans la salle de bain, je sors mon carnet scellé d’un cadenas minuscule dont la clef pend autour de mon cou, et je découpe, colle, comptabilise. Plus que soixante-dix-huit étiquettes et à nous le grand voyage. Avec ces 336 bouches à nourrir chaque jour, autant dire que c’est dans la poche.
Ce matin au réveil, je saute du lit en chantant. L’exaltation me gagne. C’est le champagne qui coule dans mes veines, les bulles qui drainent la joie au fond de mon cœur, j’exulte.
Partir.
Les croquettes qui tombent dans les gamelles d’acier me rappellent le bruit du sac de bille qui se répand sur le carrelage. Soudain, les granulés m’échappent et les chiots accourent de toutes parts et de travers pour les gober.
— Fais gaffe t’en mets partout.
— Je suis si excitée !
Vissée au plancher, je fixe loin l’horizon, ignorant remarquablement la zizanie ambiante. Aldo passe près de moi, allonge le bras dans le frigo, se sert un verre de lait et avale une gorgée, « tu te souviens du concours Ragoutoutou ? », qu’il recrache aussitôt.
— Ah non ! Tu ne vas pas recommencer avec ça ! dit-il en essuyant sa moustache lactée.
— C’est un voyage pour deux. Aldo s’il te plaît écoute-moi...
— Hors de question ! lance-t-il en se dirigeant vers la sortie.
— Tu m’aimes ?
— T’exagères...
C’est une fois dans l’avion que je réalise que je ne l’ai jamais pris alors je prie, mon cher Anubis Le Grand en psalmodiant quelques prières improvisées, n’étant pas croyante par ailleurs. De son côté, Aldo boit un single malt. En réalité il tient le verre tout contre lui mais ne l’a pas touché. Derrière nous, un grand gaillard aux cheveux coupés en oreilles de chien, cogne son front contre nos sièges en geignant. Son stress ne m’atteint pas, au contraire, sa détresse me réconforte. Parée au décollage, je respire tranquillement, la tête vide et pleine à la fois. Soudain, le grand type se lève et sort un pistolet – artisanal s’il en est – en hurlant à la mort.
Heureusement, notre avion a atterri sans heurts. La compagnie nous assure que ce genre d’incident est rare. Anubis soit loué. L’amant éconduit qui a menacé de canarder les passagers pour exprimer sa peine d’avoir surpris sa bien-aimée au lit avec son libraire, a été rapidement maîtrisé. D’un tournemain, un steward a exécuté une clef habile, clouant l’homme au sol. Depuis les toilettes où je m’étais courageusement réfugiée, j’ai entendu un claquement sec, suivi d’un horrible cri. En regagnant ma place, je croisais le chien fou solidement attaché et les hôtesses servir leur imperturbable sourire. Une balle (en plastique d’impression 3D) s’est malgré tout perdue dans le pied d’Aldo. Pile-poil dans le petit orteil. Le cri c’était lui, l’autre s’étant évanoui. Mais il refuse catégoriquement d’être rapatrié. Avant de rejoindre le Tarmac, un médecin aux allures de rebouteux a versé le whisky sur sa plaie puis l’a pansé d’une bande taillée dans un rideau, déchirant la quiétude des passagers de première classe.
Catapultés dans la rue, recouverts de poussière, de bracelets fantaisie et d’enfants au regard souligné d’un trait noir, nous sautons comme par réflexe dans un tuk-tuk en marche, faisant valser ses occupants. J’annonce un nom de rue, le chauffeur ânonne à son tour puis nous fixe gentiment en dodelinant de la tête.
— Laisse tomber ils parlent tamul, dit Aldo en maintenant sa jambe hors du chariot.
— Ah oui tu trouves, toi aussi ?
— Ta-mul, répète-t-il un ton au-dessus.
Pour toute réponse, je lançai un regard perplexe en direction de mon entrejambe. Brinquebalés dans tous les sens dans des rues étroites ou des carrefours sans feux, nous arrivons enfin à destination. A Mumbai, les chiens parias sont partout. Ils se déplacent en meute, la ville est leur terrain de jeu. Les attaquants chipent le chapati des mains des mendiants. Ils peuvent compter sur leur défense, des bâtards aux allures d’alcooliques en transe. Tous sont difformes mais ce n’est naturellement pas un choc pour nous. A quelques mètres, j’aperçois un autochtone qui court une seringue à la main, le logo de Ragoutoutou vaguement effacé dans le dos. Son T-shirt est si fin que le coton semble s’être incrusté dans la chair. Aldo suit tant bien que mal, il me donne envie de couper cette patte folle qui l’encombre. Complètement stone, le voilà qui caresse les chiens baveux en leur donnant des noms de milieu de terrain.
Rahul, notre contact, m’explique que les chiens ne sont pas tous enragés mais qu’il vaut mieux les piquer. Enfin une sage décision, pensé-je. « Avec le vaccin antirabique » finit-il par ajouter, tout sourire. Ne pouvant lui cacher ma déception, je décide de changer de sujet en lui racontant que Raoul est un prénom très courant chez nous, bien que désuet. Il se met alors à courir. Je frémis à l’idée de ce qui va suivre. Il semble avoir repéré un chien galeux bien décidé à attaquer. Les oreilles en arrière, tout crocs dehors, l’animal remue du popotin en grognant. Il bondit d’un coup, croque une cuisse et détale, les babines fendues d’un sourire démoniaque. Dans sa hâte, Rahul manque le chien mais pas les fesses du malheureux sbire qui se trouvait juste derrière.
— Anubis non ! Aldo ça va ?
En extase devant la seringue cassée, Aldo ne bougeait plus. Entre les drogues miraculeuses dénichées au coin de la rue et la dose de produit qu’il venait de recevoir, il était complètement K.O. Quel fiasco. Je passai alors mon bras sous son épaule pour l’aider à se relever.
Partir.
De retour, je constatais froidement que mon père s’était pris les pieds dans la clôture, l’avait coupée mais ne l’avait pas réparée. Les clébards les plus chanceux erraient dans les champs alentours, de droite à gauche complètement désorientés, un peu comme d’habitude finalement. Aldo est resté en Inde. « J’ai besoin de méditer » a-t-il lâché en s’échappant de l’aéroport, entraînant sa patte folle comme un ami imaginaire. Le troisième œil de Shiva dessiné au milieu du front, il s’est fait bénir par un éléphant et poser des nattes de jasmin dans ses cheveux filasse. A présent il vénère les rats du temple de Karni Matra.
Seule face à l’élevage, un bâton de dynamite à la main, une allumette dans l’autre, j’approche lentement la flamme de la mèche. Ma tête bourdonne et mon cœur tambourine. Je relève le menton et fixe le bâtiment dans toute sa laideur, comme si je le découvrais pour la première fois. Le soleil lèche les murs d’une lumière orange et chaude. J’inspire profondément, lance la dynamite et plaque les mains sur mes oreilles.
C’est un lancer magique, presque ralenti. Je ferme les yeux en attendant la déflagration. Les secondes prennent leur temps.
Toujours rien.
Quelque chose me percute la jambe.
— Non ! Lâche ça sale bête ! Donne le bât...

142

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !