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Le grand jour

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Maria Angelle

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Le grand jour
Le soleil brille, c’est de bon augure, en ce 23 juillet 1941.
Tu es fébrile, un peu anxieuse. Ta nuit a été agitée. Est-ce que tout est prêt ? Le bouquet ne sera pas de fleurs d’oranger comme il est de coutume. Il va arriver à la dernière minute, composé de fleurs fraîches de saison : dahlias et lys, agrémenté de branches d’asparagus. Ta robe, pendue sur un cintre, attend de recouvrir ton corps menu. Le diadème, sur lequel est fixé un long voile de près de trois mètres, est posé sur la commode. La couturière ne va pas tarder. Elle est chargée de t’habiller. Il peut toujours y avoir un point de couture à exécuter à la dernière minute. Malgré une coupe sérieuse, tes cheveux gardent un peu de volume, ce sera plus facile pour accrocher ta coiffure. Hier soir tu as fait une grande toilette dans le baquet en bois et ce matin tu te parfumes à l’eau de Cologne. C’est un grand jour !
Toute la famille s’est levée dès potron-minet, encore plus tôt que d’ordinaire. Un voisin viendra s’occuper de la ferme dans la journée. Malgré tout, au réveil, les bêtes réclament et avant de penser à la noce il faut s’en occuper. Toi, aujourd’hui, tu es exemptée de tout.
Enfin la couturière est là. Les dessous, un soutien-gorge et une bonne culotte avec jarretelles pour tenir les bas, sont recouverts d’une combinaison de satin. Puis tu enfiles la robe blanche, elle glisse sur ta peau comme une caresse. Rien à retoucher, elle te va comme un gant. Fixer le diadème avec son voile demande plus de dextérité. Pour la première fois tu chausses tes pieds d’escarpins blancs qui te grandissent un peu. Tu as l’air d’une princesse. Tu es si belle, si resplendissante. Tu viens d’avoir 23 ans et c’est le plus beau jour de ta vie. Ta robe, à légers godets, tombe fluide sur tes hanches. Son col montant est terminé d’un petit froufrou de dentelle. Les manches froncées un peu sur le haut ajoutent de la grâce. Ton diadème te grandit de quelques centimètres supplémentaires. Tu as enfilé des gants de dentelle et sur ton bras repose ce bouquet, plus exactement une fine gerbe de fleurs blanches. Le bonheur transpire sur ton visage, tes yeux brillent.
Le cheval a été brossé, étrillé. Le cavalier a accroché des fleurs à son licol et à la carriole, « calèche » en ce jour de fête, merveilleusement décorée. Toute la famille monte à bord. Elise a revêtu sa plus belle robe noire, ornée d’un œillet sur le côté droit. Ta jeune sœur est en robe longue blanche et tes frères ont revêtu leur unique costume, celui qui a servi pour le mariage de ta sœur aînée. Vous parcourez, sous les ovations des voisins, les quatre kilomètres qui séparent le hameau du bourg. Un mariage ? Tout le voisinage est heureux! Sur la place de l’église, ton fiancé est là avec sa famille ainsi que vos amis. Tous sont dans l’attente de te découvrir maman. Habillée, transformée en reine, tous guettent ton arrivée et chacun y va de ses compliments. La mariée n’est-elle pas la « Vedette » de cette journée ?
Tu rentres dans l’église au bras de ton frère aîné qui, pour l’occasion, remplace ton père. Une pensée prend corps, court en ce moment dans ma tête, elle m’échappe, doit se matérialiser sur le papier : Aurais-tu aimé que ton père te conduise à l’autel ? Je ne crois pas ! Son physique te perturbait. Dire qu’il te faisait honte ? Je n’irai pas jusque là ! Toutefois ce corps disgracieux te gênait fortement. Sinon, pourquoi n’as-tu jamais évoqué ce père ? Pourquoi as-tu dissimulé sa photo ? Ton bonheur est plus réel, j’en suis certaine, de monter l’allée centrale de l’église au bras de ton frère, aussi fin physiquement que l’était ta mère.
Te voilà, agenouillée sur le prie-Dieu de velours rouge. Le soleil à travers les vitraux projette des taches de couleur, pluie de fleurs dans le chœur. Tu attends ton fiancé. Il s’approche au bras de sa sœur aînée, celle qui a remplacé sa maman, qui a assumé le rôle de chef de famille. Ah ! Comme il est beau ton amoureux dans son costume noir, sa chemise blanche au col droit cassé et son nœud papillon ! Il a un petit bouquet de fleurs d’orangers dans la pochette gauche de sa veste, et ses gants de cuir noir à la main. Ses chaussures brillent comme un miroir. Il semble un prince ! Il est loin du menuisier en bleu de travail chaussé de sabots ! Même si c’est cet homme simple qui a su te séduire.
Le oui est prononcé, les anneaux échangés et un baiser furtif joint vos lèvres. Vous sortez au bras l’un de l’autre sous les applaudissements de toute l’assemblée. Sur la place tous les habitants du bourg sont là. Tous se précipitent pour vous embrasser en vous souhaitant le plus grand bonheur du monde.
Vous traversez la place pour une photo de famille sous les fenêtres du restaurant où va être servi le repas. Les bancs sont en place. L’ordre est important. Sur le rang devant sont placés les témoins, garçons et demoiselles d’honneur, les enfants en tenue, puis les parents, ici des femmes surtout. Derrière arrivent les frères et sœurs avec leurs conjoints. Sur les rangs tout en haut, dans un joyeux pêle-mêle, les cousins et cousines, les amies et les amis. L’ordre de préséance sera le même autour de la table dressée en U. Vous présidez. Pour la première fois de ta vie maman, tu te fais servir. Un moment de gloire, de bonheur que tu partages avec « ton mari ». Vous êtes comme prince et princesse en cette belle journée de consécration.
La guerre est loin, tout le monde agit comme s’il l’avait oubliée. Le repas est servi dans toute la tradition : les apéritifs, Byrrh, Martini, puis entrée de poisson avec vin blanc et rôti avec vin rouge, dessert crème et gâteau avec un vin blanc moelleux. Le café arrosé d’une petite goutte - eau de vie de pomme - clôture ce festin. A peine le temps de digérer, c’est l’heure du repas du soir : soupe, charcuterie, accompagné de cidre, une crème et encore du café et du digestif !
Ensuite place au bal. Celui-ci réunit tous les jeunes de la région. La musique résonne dans la salle et fait tourner les couples. Les pleurs de l’accordéon les rapprochent. Ton mari t’entraîne pour la première danse : une valse. Il te tient fermement, vos corps s’enroulent et si parfois vos pieds s’emmêlent, rien ne trouble ce moment où vous êtes seuls au monde au milieu des invités qui vous ont réservé la piste. Sans être un danseur confirmé, ton mari reviendra plusieurs fois te faire tournoyer au cours de la soirée. Tu dois aussi accorder les danses à tous ceux qui viendront, avec honneur, t’inviter.
Chacun se déchaîne aux rythmes de la rumba ou du fox-trot. Les garçons invitent les jeunes filles qui attendent sur les bancs autour de la piste. Les hommes ont tombé la veste. Ils sortent prendre l’air entre deux danses pour griller une gauloise ou « s’en rouler une petite ». D’autres sortent faire quelques pas avec celle qui fait battre leur cœur. Cela ira peut-être jusqu’à échanger un baiser s’il est hardi. La naissance d’une idylle ? Lorsque l’accordéon s’époumone pour une marche, les jeunes et les moins jeunes envahissent la piste. Les femmes si nécessaires dansent entre elles. Cette musique entraînante fait se lever de leur chaise toutes les personnes présentes, sans distinction d’âge et même les rhumatisants ! Une odeur moite de transpiration envahit la salle. C’est aussi, en ce jour particulier, l’odeur de la joie, du plaisir, de la fête ! Au petit matin les derniers danseurs rentrent, parfois à pied, pour plusieurs kilomètres. Il faudra être d’attaque aux premières lueurs du jour, voire de suite en rentrant, pour nourrir et traire les vaches. Les heures de sommeil se rattraperont au moment de la sieste.

*

Vous deux, logés cette nuit chez des voisins, vous allez vous découvrir pour la première fois. Enfin l’église, la famille, la loi, tous, vous en donnent le droit. Votre fatigue vous en donnera-t-elle le courage ? Certainement un peu, timidement, avec une pointe d’angoisse, pour l’un et l’autre. Comme les jeunes de votre âge, à cette époque, les choses de l’amour vous sont inconnues. Pendant son service militaire ton mari a dû avoir droit à quelques commentaires, à des allusions au cours de discussions dans la chambrée. Il les aura enregistrés. Les mettre en pratique est une autre histoire. Il t’aide à enlever ton diadème, les épingles sont difficiles à trouver dans ta chevelure. Lui est grand, il accomplit ses gestes avec minutie. Cela le rapproche de toi. Il est contre ton dos. Tu sens son souffle sur ton visage. Le voile déposé sur le dossier de la chaise, il revient vers toi, pose ses mains sur tes épaules. Tu as commencé à défaire les boutons de ta robe. Lui a ôté sa chemise. Il s’approche très près, joint ses mains aux tiennes pour enlever ta robe. Dans un léger bruissement, elle chute sur le parquet. Dans cette chambre minuscule, le battement de vos cœurs est plus bruyant qu’un roulement de tambour. La découverte de vos nudités vous intimide, vous perturbe et fait grandir le désir. Comment faire, il va falloir plusieurs nuits d’attente, de découvertes, de gestes tendres, pour apprendre à vous connaître, qu’enfin vous atteigniez le plaisir. Ne rien brusquer pour garder le merveilleux de cet acte, répréhensible avant cette date du 23 juillet. Vos mains sont les antennes de vos sens et vont, carré de peau après carré de peau, dans le silence de la nuit, ressentir par le toucher toutes les vibrations de vos corps. Ton mari est tendre, doux, un brin timide. Toi maman, inquiète, tu vas à tâtons découvrir ce corps masculin. Tu analyses les sensations que ce contact fait naître dans ton propre corps.
Quelques heures ou minutes de sommeil et il est temps de retrouver la famille restée sur place, pour le repas de midi, avant que chacun ne regagne son village ou sa ville.
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