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La pièce était quasiment vide. Le papier peint, sale et terne, avait tendance à tomber en lambeaux. L'unique fenêtre donnait sur l'une de ces petites cours misérables du vieux Paris populaire.
- C'est la première fois que la police vient ici, assura le concierge. En général, tout se qui se passe dans l'immeuble est parfaitement honnête. Je suis d'ailleurs convaincu que ces gens-là venaient ici pour la première fois. Ils ont cherché un coin tranquille pour accomplir leur basse besogne et ici, dans cet appartement abandonné, où rien ne ferme comme il faut, c'était l'endroit idéal.
- N'avez-vous entendu aucun bruit?
- C'est-à-dire que je pensais que c'était la télévision des Jardoux. Ce n'est que par après, ayant appris qu'ils s'étaient absentés ce soir-là, que j'ai compris que le vacarme provenait d'ici, de ce petit deux pièces qui n'appartient plus à personne.
- Voulez-vous dire que d'un point de vue juridique...
- On ignore ce qui s'est passé au juste. Des papiers ont été perdus, à ce qu'on m'a dit. Je crois qu'un notaire s'en occupe. Mais de toute façon, personne ne semble intéressé par ça. Regardez comme c'est humide et délabré. Les insectes pullulent en été. Le parquet fut mangé par les termites, autrefois, ce qui explique les trous et la fragilité des lattes. Je vous conseille d'ailleurs de faire très attention où vous mettez les pieds, car on passerait aisément au travers et, au-dessous, c'est un vieux maniaque fort désagréable, toujours prêt à faire un scandale et à insulter les braves gens.
Près du mur nord, sous une reproduction de gravure infâme et plus grisâtre qu'une nue de grosse pluie vespérale, se détachait une ligne de craie blanche, à la frontière de la poussière épaisse et d'une zone quelque peu nettoyée par le corps qu'on y avait récemment découvert.
- Pourriez-vous décrire le vacarme en question?
- Celui du fameux soir?... C'était assez sourd. Je suis à peu près certain qu'on a crié, mais cela ressemblait aussi à une sorte de musique. Je me souviens qu'on percevait des paroles répétées, comme un refrain. C'était passablement énervant.
- Etaient-ce des voix d'hommes ou de femmes?
- Je ne suis pas tout à fait sûr qu'on entendait des voix. Ou bien tout avait été affreusement déformé. Comme je vous l'ai dit, je pensais qu'il s'agissait d'un film fantastique ou d'une sorte de reportage sur Satan, et j'étais loin de me douter que l'événement avait lieu.
Le ciel était curieusement animé. Comme cela arrive parfois, deux séries de nuage se croisaient sous l'effet des vents contraires, mais de façon à sculpter quelques figures vaporeuses évoquant certaines réalités cachées qu'on imaginait volontiers rôdant à proximité de cette pièce lugubre ou bien même flottant invisiblement à l'intérieur de celle-ci.
- Etes vous tout à fait certain que personne ne soit jamais venu ici auparavant?
- Pas depuis des années, en tout cas. Il faudrait demander à mon prédécesseur, qui connaissait peut-être le propriétaire de l'appartement -en supposant qu'il y en ait jamais eu un.
- Il faudra que vous me communiquiez ses coordonnées.
Le concierge fronça les sourcils d'un air sévère, fortement désapprobateur et manifestement dégoûté par le sujet qu'il était sur le point d'aborder.
- C'est-à-dire qu'il a disparu. Un jour, on ne l'a plus retrouvé, voilà tout.
Il se mordit les lèvres et ses yeux se mouillèrent. Il devait être plus secoué qu'il ne l'avait montré jusqu'alors. Ses grosses mains palpaient frénétiquement ses poches, à la recherche d'un paquet de cigarettes brunes.
- Comment se fait-il que vous ayez osé venir ici avec moi? Tout le monde semblait si réticent...
Les mots manquaient pour décrire l'expression qui apparaissait brusquement sur le visage des personnes ayant vaguement vu ou entendu quelque chose d'incongru le fameux et inoubliable soir, lorsqu'on leur demandait de préciser certains points.
- J'ai absorbé une bonne dose de calmant, avoua l'homme. Mais il fallait que je montre les lieux à quelqu'un. C'était plus fort que moi, voyez-vous. Comme une étrange impulsion venue d'au-dehors, ou même...
Il acheva dans un chuchotement sépulcral:
-... de fort loin.
Et il se mit à jeter un coup d'oeil timide et furtif aux nuages de plomb qui s'entredéchiraient au-dessus de la capitale.
- Ce qui m'étonne beaucoup, c'est que les traces de cire et de fumée sont souvent très anciennes.
- Je n'en sais pas plus, assura-t-il avec ce qui semblait être une intense conviction. Et pas de traces de pas. Jamais d'empreintes dans la crasse du sol. Quoique... mais de toute façon, il suffit que les événements se produisent suffisamment rarement pour que la poussière ait le temps de se redéposer pour tout recouvrir, n'est-ce pas.
Il toussa fort laidement.
- Et vous? Comment avez-vous eu la force de monter jusqu'ici? Je sais bien que vous êtes de la criminelle et que vous avez dû en voir d'autres, mais quand même.
- On finit par se blinder. Ce n'est d'ailleurs pas exactement la criminelle, vous savez...
- Ah?... On m'avait pourtant dit...
- Il est toujours plus simple de parler d'une affaire judiciaire, d'autant que ce n'est pas tout à fait inexact. A vrai dire, ce genre de cas se rencontre plus fréquemment qu'on pourrait le penser. On finit par devenir insomniaque et par consommer des substances relaxantes, exactement comme vous le faites actuellement. Certains portent des gri-gris ou des médailles pour conjurer le mal ou... mais l'endroit n'est guère propice à ce genre de révélations.
Le gardien de l'immeuble s'assit lourdement, à même le parquet répugnant. Ses jambes avaient dû s'affaiblir sous l'effet d'une émotion qui commençait à le faire balbutier.
- Mais... en fin de compte... quelles sont les causes de tout ça?
- Certains assurent qu'il y a une grande faille négative... Les ténèbres, si l'on peut ainsi s'exprimer ou nommer de telles choses... Quoi qu'il en soit, il faut bien admettre que les serviteurs de la nuit tendent à se multiplier depuis quelques décennies. Les traces de leurs agissements ineffables apparaissent çà et là, plus nombreuses et horribles qu'autrefois.
- Je crois que je vais déménager au plus vite, dit le concierge d'une voix rauque, d'un ton de suggestion ou de supplication ridicule.
- Ce serait la dernière chose à faire.
Le vent grondait au milieu de la cour et, par moments, ses gémissements graves auraient pu être comparées à des incantations inhumaines.
- La dernière chose à faire? Pourquoi donc?!
Il grelottait à présent de frayeur, mais l'habitude fait oublier la pitié, on finit par mépriser, même, ces victimes potentielles au teint pâle.
- La peur, précisément, attire irrésistiblement l'entité en question, ce dont nous n'osons parler qu'à mi-voix. Elle lui ouvre la porte, l'invite à se laisser pour ainsi dire dégouliner en vous. Plus vous aurez peur, et plus l'objet de votre peur sera disposé à fondre sur vous.
- Ce ne sont que des élucubrations de psychiatres et de curés! en vint-il à hurler.
- Vous savez bien que non. Vous sentez cette présence, n'est-ce pas?
L'homme hésita longuement, puis admit:
- En effet.
Puis il se redressa fièrement et affirma haut et fort, non sans une certaine pompe qui contrastait durement avec la grisaille de l'environnement matériel immédiat:
- Mais je n'ai plus peur, maintenant. Oh, non!... Car ma peur est partie soudain. Je l'ai chassée! Chassée, oui. Et elle ne reviendra plus jamais. Plus jamais, c'est promis. Je n'ai plus peur de rien, désormais. Invincible! Qui pourra me vaincre ici-bas?! Je défie toutes ces choses!... Approchez, approchez, sombres horreurs, si vous l'osez. Approchez!
Il riait, à présent, s'esclaffait comme un fou. C'était un rire qu'on eût certainement pu qualifier de musical, puisqu'il se dépliait et se recontractait comme certains chants ratés ou pervers. On pensait instinctivement à quelque cantique sacrilège de damné.

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Nathalie Perton Couriaut · il y a
Brrrr... Hé hé! Les abîmes venues nous tourmenter... Bien écrit, bien tenu; le lecteur se laisse aller à une peur qui sourd petit à petit. Ce sera donc mon premier et votre premier vote! Bonne continuation! Et si vous souhaitez me lire, pour d'autres émotions: http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/de-corde-et-d-acier
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Philippe Prague · il y a
Bonjour. Merci pour cet encouragement ! Mais je me demande comment vous avez fait pour tomber sur cette nouvelle, car je ne la vois nulle part dans la liste. Il faut dire que je suis nouveau ici, peut-être que quelque chose m'échappe. Cordialement.
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Nathalie Perton Couriaut · il y a
J'ai découvert que se cachait - derrière les classifications par lectures ou votes- des textes pour certains non sélectionnés qui étaient des trésors à découvrir. J'écris, j'aime l'écriture et pour moi Short n'est pas qu'(un réservoir à votes. Oui je vous encourage. Votre nouvelle est associée à un titre et à un nom. J'ai vu "Le gardien" , j'ai eu envie de lire, tout simplement.
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