Le gang des faussaires

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Bristol Bazar & La Compagnie des ethnographes http://blandine.b1.free.f  [+]

Image de Été 2020

Valdo se réveilla avec l’aube. Le soleil tapait aux volets, insistant, un quart de rayon parvenant même à se faufiler entre les doubles rideaux pour se glisser sous ses paupières. Il tourna la tête, soupira, se redressa dans son lit, coudes enfoncés dans le traversin, son regard tentant déjà de se frayer un chemin vers l’extérieur. Il regrettait le temps, assez bref, où il pouvait dormir fenêtres ouvertes. La vie de truand, c’est un truc pour athlète véritable. Au physique comme au moral, ça ne souffre pas les défaillances. Les petites habitudes de confort, le café à heure fixe au boui-boui du coin avec le journal et les habitués, tout ça, c’est comme les fenêtres ouvertes : à proscrire.
Sur le valet, convenablement repassés la veille, chemise à plastron, caleçon de coton fin, chaussettes pur fil d’Écosse, costume de flanelle grise. Il s’agissait de faire bonne impression. La pomme de douche crachota de mauvaise grâce, entre deux quintes de calcaire, une pluie à l’écossaise, chaud-froid assez revigorant pour ne pas donner des envies de plomberie. On verrait plus tard, et en cas d’aggravation seulement.
Pour le truand qui veut se ranger, considérations matérielles mises à part, le mieux, c’est encore d’avoir un métier solide, dans un domaine porteur. L’atelier-boutique, plantée sous un bouquet d’arbres dans un coin qui commençait à se civiliser, c’était un peu comme le début du paradis, avec l’innocence en moins et les souvenirs en plus. Les souvenirs ça rend méfiant. La toile, les pigments, le liant, les pinceaux, la palette même, tout a beau être d’époque, un accident est toujours possible.
La conversation avait été brève.
— Monsieur Paul à l’appareil. Marcel m’a donné votre numéro. Il me faudrait un portrait. Dans votre spécialité. Quelque chose de vraisemblable, pas trop voyant, un petit format, le genre qui aurait pu s’égarer dans un déménagement et échapper aux catalogues. Une étude même, si vous préférez, mais terminée, avec une étoffe moirée, soit dans les verts, soit vieux rose.
— Signé ?
Monsieur Paul avait hésité avant de souffler un « oui » embarrassé pour finalement se raviser. Des initiales, noyées sous un fond de toile sombre, suffiraient.
— Vélasquez ne signait jamais avec ses initiales.
Le client ne répondit pas. Il avait déjà raccroché.
Deux jours plus tard, le tableau était prêt. Le sèche-cheveux avait fait des craquelures criantes de vérité sur un vernis préalablement jauni, apparemment chargé du poids d’années qu’il n’avait pas vu passer.

Le faussaire se présenta à l’heure dite rue Burq, dans le 18e arrondissement. Monsieur Paul le conduisit, par un interminable couloir, dans un salon cossu, trop meublé. Le tableau fut posé sur un chevalet et apprécié assez longuement. Valdo en profita pour étudier l’huile à la manière flamande suspendue au-dessus d’une belle porte et une lithographie pas vilaine (un motif abstrait en noir, bleu et ocre) sans cesser de se dire que ce qu’il y avait de plus remarquable dans cette pièce, c’était encore son client. Il aurait fait un beau sujet. Chevelure blanche, favoris poivre et sel, camaïeux de bruns pour le costume trois pièces, profil remarquablement vertical, presque une seule ligne droite du front au menton. Un nuage disparut, libérant un rayon de lumière qui révéla, près de l’oreille, une épaisseur un peu suspecte. L’homme portait une perruque. À la lumière du jour, cela ne faisait aucun doute. Le nuage revint. Les favoris étaient probablement faux aussi.
Dans une pièce voisine, un téléphone sonna. L’homme s’excusa et alla répondre. Il revint bientôt après.
— Nous allons avoir de la visite.
Son hôte sortit de nouveau pour accueillir le deuxième visiteur. Le peintre crut discerner, avec les bruits de pas, des intonations familières. Deux secondes plus tard, le doute se muait en certitude : cette voix n’était pas celle d’un inconnu.
L’artiste s’en alla chercher, par la pièce voisine, quelque issue de secours. Il ouvrit une porte, le commissaire Lefol fit Coucou ! et ajouta : « Mauvaise pioche » avant de s’excuser trois fois, de l’assurer de toute sa considération, de lui remettre son salaire (en liquide) sans cesser de louer la facture, le coup de brosse, la véracité, le caractère, la manière !
— J’ai eu le temps de jeter un œil au chef-d’œuvre avant de partir en quête de son auteur.
— C’est bas, remarqua le faussaire sobrement, le menton fier.
— Je m’empresse de préciser que la commande est authentique, le client aussi. C’est lui qui m’a chargé de te remettre l’argent.
— Du genre authentique mais avec des intérêts dans la maison ?
— Qu’est-ce que ça peut faire ? Il était d’accord pour nous arranger une entrevue dans la foulée. Et comme je suis devenu très impopulaire dans ton quartier, j’ai profité de l’occasion. Et me voilà !
— On peut connaître la raison de cet engouement soudain pour les beaux-arts, par chez vous ? J’ai cru discerner un ou deux persistants dans mes parages, chaque fois que je vais acheter mes couleurs. Ça en deviendrait presque pesant.
— Les vilains. Je vais leur dire de nous donner un peu d’air.
— Le grand dadais à chaussettes en accordéon surtout.
— Lumignon ?
— Ça doit être ça.
— Une crème.
— Peut-être mais il me tape sur le système, allez savoir pourquoi.
— On passe à table ou on continue à parler du petit personnel ?
— J’écoute. De quoi s’agit-il, encore ?
— J’ai eu vent d’une affaire. Quelque chose se prépare. De la fausse monnaie. Avec une de tes relations. Un certain monsieur René Dozier, dit le graveur. Un garçon tout ce que l’on fait de bien, excellent dessinateur, bon imprimeur aussi, avec un sens de l’encre hors du commun.
— Jamais entendu parler.
— Il a quitté le métier après une opération à la planche à billets qui a failli mal tourner. Après, il lui fallait jouer la fille de l’air, sans traîner. C’était ça ou le séjour derrière les barreaux. Il y a échappé de justesse en passant la frontière. Rude coup pour un casanier de son espèce.
— C’est gentil de tenter de raviver mes souvenirs.
— Passons. Je voudrais que tu appelles ce Dozier que tu prétends ne pas connaître mais qui sauf erreur improbable faisait encore partie de ton entourage pas plus tard que l’année dernière. Comme tu le sais, il est devenu barman dans un débit de boissons bien fréquenté : le Caffè Mokka, à Rome.
— Qu’est-ce que je lui dis ?
— De refuser l’offre.
— C’est tout ?
— Non. Il faudrait qu’il présente ton amateur de beaux-arts à la bande de mauvais qui organisent le coup. Ils vont le contacter d’ici peu.
— Et après ?
— Après, rien. Dozier laisse sa place, on s’occupe de tout. En échange, le spécialiste du faux talbin véritable pourra rentrer à la maison sans être inquiété. Parce que Rome c’est bien joli, mais les vacances n’ont qu’un temps. Le graveur se languit de chez lui. Il est attendu.
— C’est lié à votre affaire ?
— Laquelle ?
— Le Lotus Bleu.
— Je préférerais ne pas trop m’étendre.
— Si c’est pour les coincer, je marche. Sinon vous trouverez quelqu’un d’autre pour faire les présentations. Ça ne sera pas difficile.
— Tu sais bien que si. Et tu sais que les sbires au service du Lotus m’occupent à plein temps. Et puis comme tu sais aussi faire les additions, tu auras compris tout seul ce que j’aimerais mieux ne pas avoir à confesser à voix haute. Alors, c’est oui ou c’est non ?
Valdo rumina un peu avant de se décider. C’était un marché honnête, qui avait plus d’un mérite, et au premier chef, celui de régler sa dette envers le graveur.
— C’est oui. Je le préviens comment ?
— Comme d’habitude. En face on a une bande de pointilleux, tu ne peux pas imaginer à quel point. Alors surtout, tu ne changes rien.

Au début de sa période d’exil, le graveur évitait tout contact avec son ancien milieu naturel. Et puis le temps passe, les amis commencent à vous manquer, les soirées d’hiver en solo font s’échafauder toutes seules des machines de guerre pour un coup de fil sans risque. C’est comme cela (c’est-à-dire bêtement, comme toujours) que le faux monnayeur avait été retrouvé par un enquêteur du Quai des Orfèvres (Aimé Letac, pour ne pas le nommer). Letac avait posé son gros gibier un beau matin sans prévenir ses collègues de la brigade spéciale sur la table en Formica de la salle de réunion. Nesle Lefol n’avait pas caché sa satisfaction : c’était une belle prise. Quant à l’inspecteur Letac, il n’avait pas eu la naïveté de croire qu’il ferait un beau voyage à Rome pour l’occasion. René Dozier allait rester tranquille comme Baptiste, dans ses nouveaux quartiers, de façon à regagner un peu confiance. On pourrait ainsi peaufiner la cartographie du gang des faussaires et (doublet inespéré) celle du clan des antiquaires. Les communications téléphoniques étaient en effet supervisées par Marcel, à la tête d’un solide réseau de collectionneurs avisés.
Pour bavarder avec ses anciens amis, René le graveur usait d’un procédé assez classique, qu’il croyait sans faille. Le temps passant, le régime spartiate s’était assoupli peu à peu. Après son entrevue avec le commissaire, Valdo avertit Marcel simplement : en dépit de précautions pire que la pile de matelas de la princesse au petit pois, l’étanchéité des communications Paris-Rome laissait à désirer. Marcel garda son calme.
— On va faire comme d’habitude, l’appeler sur son lieu de travail, en l’affranchissant aussitôt.

Dozier révéla en mode chapelure, avec une giboulée de coups de fil inférieurs à la minute critique, que trois inquiétants tournaient autour de son domicile depuis une poignée de jours. Ces attentions particulières l’avaient rendu nerveux, il n’était pas fâché d’en connaître l’origine.
Maintenant il y avait un os. Quelque chose d’inattendu. Le graveur était en appétit, il avait comme des chatouillements au bout des phalanges. Il aurait bien tenté quelque chose.
— T’es pas un peu dingue ? Je te propose l’immunité parlementaire et tu me parles de plongeon dans les bas-fonds.
— Je suis tenté. La planche à dessin, ça me manque. L’imprimerie aussi. Tu l’as vu, la monnaie locale ? C’est tout en rose et en vert pour les grosses coupures. Du fin, du délicat. Tiens rien que d’y penser j’en ai des fourmis dans les doigts.
— C’est curieux moi aussi j’ai comme des impatiences dans les poings, mais alors plutôt dans le genre qui laisse des bleus partout si tu ne fais pas exactement ce que je te dis.
— À savoir ?
— Tu vas leur présenter quelqu’un, un certain monsieur Paul, spécialiste ès numéraire que toi à côté t’es rien qu’un amateur en moufles avec deux bras cassés. Tu leur vends ton champion comme si c’était la crème du bas de casse, l’as de l’eau forte et du tirage papier, bref tu te débrouilles pour qu’il prenne ta place sans faux pli.
— Et après ?
— Après tu repars comme tu es venu, sur la pointe des pieds, pour un retour à Paname la capitale, avec nous en comité d’accueil, histoire de vérifier que tu marches bien droit.
— Sauf qu’entre toi et moi, il y a deux mille bornes, alors tes menaces, hein !
— J’ai oublié de te dire : j’ai des amis sur place. Un claquement de doigt et ils te transforment en nain tout pareil que dans Blanche-Neige. À ta place, je réfléchirais.

Marcel reposa l’écouteur sans attendre la tonalité, assénant à la volée un regard à vous vriller la région sous-pariétale tandis que Valdo précisait inutilement : il a raccroché.
— Il ne faut pas lui parler comme ça au graveur. Il est susceptible. Et puis il s’énerve facilement, en dépit de la placidité de façade. Bon, va faire un tour, je vais tenter une session de rattrapage.
Valdo revint trois quarts d’heure plus tard.
— Alors ?
— Tu vas rappeler ton commissaire et lui dire que c’est tout bon.
— Tu as l’air chose.
— Ça va marcher, je te dis. Tu vas seulement préciser qu’il ne faudra pas le lâcher d’une semelle. Et ton Lefol a intérêt à tenir ses promesses jusqu’au bout, sinon, je ne réponds plus de rien.
— Il a une idée derrière la tête, d’après toi, René ?
— Pas impossible. Je lui ai dit de ne pas faire l’imbécile, mais tu le connais : s’il prépare quelque chose, rien ne pourra l’arrêter.
— Je le sens pas trop.
— Moi non plus. J’ai eu le sentiment qu’il rigolait déjà tout seul dans sa barbe en mixant les cocktails. On verra bien. De toute façon maintenant il est trop tard pour reculer.

Le commissaire s’arrêta devant l’enseigne de Geppetto. L’homme au pinceau, le spécialiste du Vélasquez en quarante-huit heures chrono, était à l’heure, comme toujours. Ils descendirent l’étroit escalier caché derrière le bar, saluant sobrement l’aubergiste en passant, et s’installèrent dans un coin tranquille. Ils n’étaient pas plus voyou ni commissaire de police l’un que l’autre, simplement deux hommes d’expérience présentement occupés à soupeser sans précipitation leurs atouts respectifs. Le commissaire démarra doucement, dans le registre urbain, après les politesses d’usage.
— Qu’est-ce qui t’as pris de jouer les autorités ? C’était maladroit.
— Il est tenté, c’est plus fort que lui. Je le connais il va replonger.
— Pour te contrarier ?
— Non. J’aurais pu lui chanter une berceuse accompagnée de trois sérénades, ça n’aurait rien changé. Je l’ai senti tendre l’oreille. Tout de suite. Quand il est comme ça il n’y a rien à faire. À l’heure qu’il est il doit être en train de réviser son nuancier.
— Dis donc tu as vite fait de faire le tour de notre bonhomme… pour quelqu’un que tu ne connais que de la veille, compliments.
— Oh, ça va, hein ! Bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
— Ça te regarde ?
— Oui.
— Tu as des choses à me dire ? C’est pour cela que tu voulais me voir ?
— Je ne veux pas me mettre en dette avec René, c’est tout. Il va aller là-bas comme prévu, monsieur Paul ?
— Oui. Seulement il va y avoir un peu de changement dans la distribution des rôles. Arrête de te faire du mouron. On veille. Sur ce, salutations.

Paul marcha vers le panthéon après une nuit passée sous les draps brodés de la Compagnie des Chemins de fer en se disant qu’entre Rome et Paris, à part les similitudes, il y a quand même quelques différences, les plus notoires à cette heure matinale étant faites de jets d’eau sortis de gros tas de pierres joliment travaillées au ciseau. Il y avait aussi comme un parfum de fleur d’oranger dans l’air, accessoire dont l’Italien a tendance à abuser sur ses croissanteries.
Le graveur l’attendait comme convenu au Caffè Mokka. Il avait déjà fait connaissance avec ses nouveaux employeurs et dressé de son associé un portrait tout ce que l’on fait de flatteur.
— Ils ont accepté la formule duo. Je reste, il n’y a pas à discuter. D’ailleurs j’ai déjà commencé le travail, il ne me reste plus qu’à peaufiner le filigrane, la partie la plus traître, celle qui requiert les vrais doigts d’or.

Le club des trois ne tarda pas à se présenter au rendez-vous fixé en bordure du Trastevere, dans un palazzo mal en point situé non loin du couvent des sœurs Clarisses. Ils avaient la panoplie habituelle, borsalino et costumes souples, aux tons clairs. Chacun respecta les usages, avec une demi-syllabe en guise de salutations suivie d’un délai raisonnable consacré à l’évaluation réciproque. Vint ensuite la première phrase complète. Le chef, en dépit de particularités propres à la géographie et à la génération, n’était pas dépourvu de classe, avec un côté vieille école. Chacun écouta avec respect la variation sur le code de l’honneur et la grande époque qu’il offrit en manière de transition, avant de passer aux détails du modus operandi. Une limousine avec chauffeur se présenta peu après pour emmener tout ce monde à l’imprimerie. Dozier vérifia les machines, Paul fit de même, tous deux se déclarèrent satisfaits. Une semaine s’écoula qui suffit à garnir les étagères de bon papier-monnaie. Le calibrage de la presse et du massicot, après quelques tâtonnements, était au point.
Paul prit le temps de resserrer les liens. Le trio au borsalino avait eu, jusqu’à présent, suffisamment de talent et d’à-propos pour mettre sur les dents toutes les polices des frontières. Italie, Suisse, France, Allemagne, Autriche, Belgique et Luxembourg, chacun de ces beaux pays tenaient leurs fichiers judiciaires ouverts à la lettre T, comme Tony le Trembleur, à la lettre D, comme Danino le Fébrile, à la lettre A surtout. A comme Abdel, leur chef, dit la Pieuvre. Soit, empilés l’un sur l’autre façon Borriglione au numéro de trapèze, quatre mètres quatre-vingt-quinze de grand banditisme.
Occupé jour et nuit à resserrer les mailles d'un grand filet jeté sur l'Europe, Abdel avait des relations. Il savait aussi déployer toutes les ruses et audaces en usage dans son monde. Cette habileté hors du commun l’avait mis, en quelques années mouvementées, à la tête d’un intéressant et très profitable couloir de commerce entre la côte nord et les rives de la Méditerranée. Paul était bien préparé. Il progressait à pas de géant, moins grâce à la masse de renseignements accumulés au cours d’une année et demie de surveillance assidue qu’en tirant parti du tempérament courageux du bandit. Au bout de trois jours, il était reçu à domicile, comme un prince. Le graveur passait pour l’homme à tout faire. On pouvait compter sur lui, inutile d’être sur son dos toute la journée.
Abdel se détendit. En ce cas, il ne leur restait plus qu’à profiter de ce temps de liberté avant le lancement de l’opération. Le faux monnayeur s’employa à faire visiter ses quartiers, loin de se douter que ces journées touristiques allaient lui être fatales. Paul envoyait son rapport chaque soir, sur une station de radio tout à fait privée.
Côté imprimerie, les finitions terminées, il fallut lancer une première fournée d’essais, avec un modèle Monopoly, pour jauger les réactions du voisinage.
— Le quartier est tranquille mais on ne sait jamais, le bruit des machines peut titiller la curiosité.
L’imprimerie tourna jusqu’à la nuit tombée et au-delà sans susciter le moindre intérêt. Abdel donna le veut vert pour l’étape suivante : le grand jour était arrivé. René avait organisé ses congés, il disposait des soixante-douze heures nécessaires à la production et à l’emballage d’une solide cargaison de billets de 10 000 et 50 000 lires.
— Mardi à minuit, on lance la fournée définitive. Jeudi à minuit, tout doit être terminé, le camion chargé, les machines démontées.
Paul se hâta de pianoter l’emploi du temps à la brigade pilotée par le commissaire Lefol. Pour les coordonnées géographiques, c’était déjà fait, au centimètre près. À l’arrière-plan, l’implacable dispositif chargé de mettre fin aux rêveries du trio frisait la perfection. La descente de police fut fixée au mardi à 10 heures. Sans trop de hâte ni de lenteur, le juste milieu.
René tenait bon sur ses conditions : il voulait être seul au démarrage.
— Question d’habitude et de concentration. J’ai besoin de tranquillité pour les derniers réglages. Ne venez pas avant trois ou quatre heures du matin.
Paul accepta de laisser les coudées franches à son factotum en tenant un raisonnement tout pareil à celui de ses nouveaux amis : aucun risque. Le quartet fit un poker en attendant, pour se détendre les nerfs. Enfin Danino le Fébrile avança la limousine et on embarqua pour l’usine.

Une heure et cinquante-cinq minutes, c’est le temps qu’il fallut au graveur pour sortir, sécher et enrouler sa première planche de billets de 50 000. Il l’enfourna soigneusement dans un joli tube de carton qui alla rejoindre, dans le coffre de sa voiture, le reste de ses bagages. Il s’était offert, en plus d’une paire de lunettes et d’une barbe plus vraie que nature, de vrais faux papiers et une plaque d’immatriculation toute neuve. Il laissa les clefs de l’imprimerie sur la porte et n’éteignit pas la lumière en partant.

Dans son atelier-boutique du Val de Seine, Valdo faillit rater une marche d’escalier en allant ouvrir au facteur.
— Ça ne tient pas dans la boîte aux lettres.
Le peintre fit sauter le couvercle du tube de carton et balaya la table d’un geste large pour y dérouler dans les meilleures conditions une feuille à l’aspect fragile. Dans la marge, au verso, il reconnut tout de suite l’estampille que Dozier portait toujours avec lui, sur son porte-clefs. Un sceau gravé à la pointe et brossé à la main aux heures de loisir. Une chose assez jolie, à la manière hiéroglyphe. Outre le cachet, le verso portait, dans la marge, au-dessus de la gravure représentant le village natal du Maître, la mention « Tiré en un seul exemplaire, pour monsieur Valdo ». Il retourna la planche. Un Léonardo de 50 000 lires, répété sur quatre colonnes, avec en fond de trame l’extrait de la Santa Anna Metterza devant lequel il avait passé, avec René, au Musée du Louvre, quelques dizaines d'heures de contemplation. Le faussaire avait choisi la signature la plus récente, un tirage frais de l’année : Carli - Barbarito.

Marcel hocha la tête, philosophe.
— Je savais bien qu’il mijotait quelque chose. Monter une imprimerie pour une seule planche, quand même, il faut le faire. Le tirage unique, l’exemplaire de collection, l’art pour l’art ! Il ne t’a pas appelé ?
— Lui non. Lefol, oui. Du papier vierge, c’est tout ce que ses limiers ont trouvé à l’heure H du jour J. Après dix-huit longs mois de préparation, mets-toi à leur place, ça leur a fait comme des aigreurs dans leurs estomacs délicats.
— La colère c’est pas bon pour la digestion.
— Juste. Attendons un peu avant de relancer la conversation.
— Et l’infernal trio ?
— Loin, à l’heure qu’il est.
— Ce que c’est que la malchance. Qu’est-ce que tu vas faire de ta planche à billets ?
Sur le seuil, en bleu de travail et tout sourire, mains dans les poches, René Dozier répondit à la place de Valdo :
— L’encadrer.

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Image de Doria Lescure
Doria Lescure · il y a
récit très bien écrit et construit, particulièrement dense, avec des personnages très bien campés et tout en relief, qui portent avec fluidité cette histoire de faussaires en mode polar. On dirait le scénario d'un très bon film .
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Fred Panassac · il y a
Truculente affaire de truanderie à l’ancienne, complexe et foisonnante, fait bouger les neurones endormis. Sympa !
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Bristol Bazar · il y a
Je suis en train de découvrir votre Oreille absolue. Toujours un plaisir de retrouver d'anciennes connaissances.
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Fred Panassac · il y a
Merci Bristol, ravie de vous retrouver ici également. C’est vrai que nous faisons partie des «  anciens » et «  anciennes ».
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Thierry Zaman · il y a
« Les souvenirs ça rend méfiant. », j’adore. Bien écrit . Continué.
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Felix Culpa · il y a
Une belle écriture qui sert une intrigue bien ficelée, avec des personnages truculents. J'ai l'impression de regarder un bon vieux film en noir et blanc. La colère c'est pas bon pour la digestion, c'est presque du Audiard ! Excellent ! Merci encore pour ce bon moment de lecture Bristol.
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Bristol Bazar · il y a
Ah, Felix Culpa, je viens de découvrir Le braquage poétique
(https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-braquage-poetique)
et les mots me manquent pour dire à quel point il m'enchante.

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Felix Culpa · il y a
Merci Bristol ! C'était mon tout premier texte sélectionné sur Short ! Merci de l'avoir fait renaître par votre lecture !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un polar bien mené , une intrigue très foisonnante pour illustrer une arnaque qui est écrite de façon scénique .
Un brin d'humour également , ce qui ne dépare pas l'ensemble du texte !

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Mireille Bosq · il y a
Une belle arnaque bien montée qui demande une énorme logistique. Ferait un très bon scénario avec des acteurs d'une autre époque, la fine équipe genre Lino Ventura Bernard Blier etc.
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Bristol Bazar · il y a
J'ai trouvé L'or de la Tolérante
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/lor-de-la-tolerante
très cinématographique aussi.

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Mireille Bosq · il y a
Je crois que nous nous sommes bien compris ! Merci pour votre visite.
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Keith Simmonds · il y a
Une imagination foisonnante pour cette histoire bien écrite et fascinante ! J’ai le plaisir de vous inviter à accueillir “l’Exilé” qui est également en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance, et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
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Bristol Bazar · il y a
Je viens de découvrir la face Far-West de Short avec The Awakening et ne résiste pas au plaisir de partager une fois de plus ce lien
https://www.youtube.com/watch?v=9wq1sugwHfY
avec une pensée émue pour tous les francophones tentés par l'aventure anglaise.

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Lyne Fontana · il y a
Bien écrit et bien mené, même si je me suis un peu perdue dans les personnages.
Image de Bristol Bazar
Bristol Bazar · il y a
Ce mot me donne l'occasion de découvrir l'envoûtant https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-plume-13
et de repérer quelques affinités avec le shortiste Christian Valentin. Mais chut, ne gâchons pas le suspense.

Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
Ah ? Merci, je vais aller le lire.
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Christian VALENTIN · il y a
Tordu comme "le cave se rebiffe" et hilarant comme "les tontons flingueurs" : il y aurait de quoi faire un film avec votre histoire !

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