Le fil rouge

il y a
7 min
2
lectures
0
Semaine spéciale dans le Kmart pour les nouveaux aspirateurs. Mon rôle était simple, vendre des aspirateurs à un maximum de ménagères accompagnées de leurs marmots agressifs et vicieux. Tout passe mieux avec l’humour, c’est ce que m’a toujours répété Ma. Pour ma part, je me trouvais surtout doué pour imiter les gens, d’abord des membres de ma famille, comme tonton richard. Grand gaillard vouté et affublé d’une calvitie masquée par une horrible moumoute et à la démarche mal assurée. Malheureusement, ça n’avait jamais vraiment payé mon loyer. Je commençais mon laïus, renversant farine et autres produits dégueu. Ça ricanait, confirmant que j’avais bien accroché tous ces pigeons. Un des avortons, d’une dizaine d’années tout au plus, se mit en tête de me parler.

— Tu n’es pas drôle. Tu es moche en plus.

Je repris ma voix joyeuse, celle que j’associais plus ou moins consciemment à un vendeur de voitures d’occasion, et sortis mon arme magique de la poche.

— Tu n’aimes pas les bonbons ? Tous les enfants aiment les bonbons !

— Non !

Putain, il va me foutre en l’air mon chiffre d’affaires ! Je fis ma première erreur, en essayant de dérider ce petit con en lui tirant la joue, genre, qu’est-ce-que-tu-dis-petit-coquin ? Le gosse hurla puis me balança un violent coup de pied dans le tibia. Arriva ma deuxième erreur. Je l’attrapai par le bras et le secouai comme un prunier.

— Trou du cul ! Je vais t’apprendre à me donner des coups pieds !

Sa mère beugla à son tour. La suite se déroula dans le bureau du directeur du Kmart.

— T’es vraiment un jean-foutre, Smith ! Je savais bien que tu étais un looser mais en plus tu es un gros connard ! J’ai dû calmer la mère du gosse en lui offrant un aspirateur et des bons gratuits. Tu te rends compte de ce que cela va me couter ? Non bien sûr, des types comme toi ne se préoccupent jamais des conséquences de leurs actes. Prends tes affaires, t’es viré, je veux plus jamais te voir. Dégage !

Je ramassai mon sac, enfilant mon pardessus miteux, me demandant comment j’arriverai à payer mes deux mois de loyer en retard. Ma me manquait. Si elle avait encore été vivante, elle aurait souri en me disant que ce n’était rien, que j’étais la joie personnifiée, que les gens finiraient par comprendre. Conneries. Foutues conneries. J’étais un looser, accroché aux basques d’une société merdique comme un morpion dans la culotte d’une pute. Il ne me restait plus qu’une chose à faire, me saouler.

J’arrivai au Hudson et je pris place tout au fond, dans un recoin sombre. Le bar comportait une série d’alcôves semi-ouvertes, parfaites pour picoler peinard. Je sirotais mon Jack’s tranquillement en écoutant la conversation de deux types en pardessus noirs.

La télé diffusait en continu des infos sur la crise de Cuba. Ça chiait grave, on était au bord de la fin du monde. Les Russkofs avaient décidé de placer des missiles sur Cuba et JFK avait menacé de déclencher la troisième guerre mondiale, rien que ça.

Le gars le plus près de moi trinquait avec un vieux à la mine sévère. Je me concentrai sur la conversation.

—... C’est bien clair. Le mieux c’est de profiter de la tension en cours pour lancer les frappes sur Cuba. Je dois confirmer de mon bureau à Dobrynine, qui fera le relais avec le Kremlin et faire l’intermédiaire avec JFK. Il me suffira de placer quelques mensonges bien sentis et tout se mettra en marche. Je peux compter sur votre soutien et votre discrétion, Général ?

— De toute façon, la guerre est inévitable, mieux vaut être les premiers à déclencher le feu nucléaire. Je tiens mon réseau en alerte. Dès que j’ai votre feu vert Charlie, nous agirons en conséquence. La maison blanche sera enfouie sous les décombres, président et vice-président compris.

— Alors, trinquons général, à l’avènement d’un monde nouveau et à la fin de l’URSS !

Les verres tintèrent. Ma commença à parler dans ma tête, comme elle le faisait parfois.

— Tu te rappelles de ce que te disait notre voisine, Jess.

— Cette conne de magnétiseuse, obèse et alcoolique ?

— Ne sois pas insultant John. Elle m’avait prédit que tu ferais de grandes choses un jour !

Ouais, et ce jour était arrivé... Je regardais avec attention Charlie. Même corpulence, même taille. Ce serait possible. Mais il m’en faudrait plus. Ils se levèrent, et le général quitta le premier le bar. Je remontai le col de mon manteau, payai ma consommation et emboitai mes pas dans ceux de Charlie le comploteur.

J’arrivai à la porte de sa maison. Je l’avais suivi toute la soirée. Repéré sa posture, son ton de voix, ses tics et manies verbales. Ça allait le faire. Pas si facile, pas beaucoup de temps, mais pour ça mon dieu, j’étais le meilleur. Et la motivation je l’avais. Je pensais à la fin du monde, à ma sœur et mes deux neveux, adorables et drôles. Pour ma part, je m’en foutais de mourir, mais eux, ils méritaient de vivre, de peut-être changer ce monde pourri jusqu’à l’os.

J’attendis dans le froid piquant que les fenêtres de sa cuisine puis de sa chambre s’éteignent. Je patientais une heure de plus, juste au cas où puis sortis mon matériel pour forcer la serrure. Le cambriolage était un moyen pratique que j’avais trouvé pour arrondir mes fins de mois. Pas bien difficile à ouvrir sa baraque. Je pénétrai dans l’obscurité en laissant la porte légèrement entrouverte histoire de profiter de la lumière du lampadaire de la rue. Grand appartement, ça payait apparemment d’être un comploteur. Je me dirigeai d’instinct vers la chambre. Je me faufilais comme un chat dans la pénombre. Il dormait profondément nullement troublé par les conséquences de ce qu’il allait déclencher.

Ma recommença à me parler.

— Tu vois que ton séjour dans les Marines a été une vraie chance ! Ça t’a donné entre autres une certaine assurance dans la vie. Et puis des petites astuces qui peuvent toujours être utiles un jour ou l’autre. C’est le moment de mettre en application ce que tu as appris John !

— Ouais t’as raison Ma. Il y a une bricole dans tout ça qui va me servir très bientôt.

Je me rapprochai de Charlie, dormant du sommeil du juste, plaçai mes mains de chaque côté de sa tête, puis en un seul mouvement, je lui brisais le cou.

J’avais toute la nuit pour peaufiner la suite des événements. J’avais fouillé dans son bureau et récupéré du courrier à son nom. L’adresse indiquait un bâtiment du ministère des Affaires Étrangères. Parfait. Me restait plus qu’à me grimer en Charlie, et à dénicher les numéros de JFK et de Dobrynine. J’avais l’intuition que ces numéros devaient se trouver à son agence. Je lu des mémos signés d’une assistante. Il devait passer ses coups de fil par l’intermédiaire de sa secrétaire ! Je n’avais pas le droit à l’erreur. Je devrais traverser l’entrée du ministère des Affaires Étrangères sans me faire prendre, puis appeler son larbin pour qu’elle me mette en communication avec JFK et Dobrynine.

Je répétais toute la nuit, adoptant la posture de Charlie, maquillant mon visage, contrefaisant ma voix. Je le déshabillai, enfilai ses vêtements et m’exerçai à marcher. Le jour commençait à poindre, j’étais fébrile. Plus le choix maintenant. Plus rien à perdre. Avais-je eu jamais quelque chose à perdre ?

Je refermai la porte et traversai la rue. Le ministère était à quarante-cinq minutes à pied. Ça me laisserait le temps de réfléchir à ce que j’allais faire. À partir de ce moment, j’étais Charlie Davis. Je me redressai, sûr de moi, cassant et avec un sentiment de supériorité et de domination. Qu’est-ce que j’allais dire à JFK et à Dobrynine, en supposant que j’arrive jusqu’à son bureau ? Je n’avais pas suivi la crise de Cuba dans le détail, mais j’avais passé toutes mes soirées au Hudston, avec la télé diffusant en continu les infos sur le risque de troisième guerre mondiale. Je fis appel à ma mémoire eidétique. Les russkofs voulaient empêcher l’invasion de Cuba et faire pression sur les USA. Les USA s’opposaient à l’installation de missiles nucléaires sur Cuba. Désamorcer, initier les négociations, au culot. Voilà ce qu’il fallait faire.

Charlie Davis arriva au poste de garde, un foulard enroulé autour du cou, toussant et son badge à la main.

— Bonjour Mr Davis. Ça craint ce qui se passe en ce moment ? Sale journée pour nous tous.

— Oui. Dés...

Ma me parla à nouveau

— Junior, enfin... Charlie n’est jamais désolé. Charlie est un connard méprisant, tu le sais.

— Pas le temps pour la parlotte, j’ai à faire.

Le garde se figea et je pus entrer. Son bureau était au troisième étage d’un bâtiment gouvernemental dans le pire sens du terme. Toute l’apparence d’une prison, en moins commode probablement. Je pénétrai dans le hall, personne ne fit attention à moi. Je pris l’ascenseur jusqu’au troisième. Je priais pour que personne, qu’aucun des complotistes, au premier rang desquels le général au balai dans le cul ne décide d’engager la conversation avec moi.

J’arrivai enfin à mon bureau. Je tremblai en ouvrant la porte et m’assis seul. J’attrapai le téléphone et j’appelai la secrétaire.

— Passez-moi JFK

— Bien Mr Davis. Un instant.

Le président est en ligne.

— Mr le président. J’ai eu Dobrynine. Les Russes sont prêts à négocier et à retirer les missiles si vous vous engagez à ne jamais envahir Cuba. Et quelques autres broutilles, concernant l’Europe.

— Allo Davis ? Vous êtes sûr ? Bien, nous en avons discuté ensemble avec le cabinet de crise et c’est une option que nous avions évoquée. Vous êtes sûr de la proposition de Dobrynine ?

— Oui Mr le président.

— Alors, contactez votre intermédiaire pour lui faire savoir notre réponse.

JFK raccrocha. J’avais parlé au président !

Je rappelai l’assistante qui me passa Dobrynine. Je repris mon ton cassant et sûr de moi, celui qu’adoptent tous les connards du monde en fait.

— Allo Dobrynine ?

— Oui Davis ?

Léger accent russe et du grésillement sur la ligne.

— Le président vous propose de s’engager à ne pas envahir l’ile de Cuba si vous retirez vos missiles.

Un silence... Est-ce qu’il avait des doutes sur mon identité ? C’était foutu, si près du but...

— C’est une idée évoquée par le camarade Brejnev. Mais je ne sais pas si cela sera suffisant.

— Le président a ajouté que vous pourriez négocier également quelques broutilles concernant l’Europe.

Je priais pour qu’il ne me demande aucun détail concernant « les broutilles ».

— C’est d’accord, je pense. Je vais transmettre votre proposition. L’urgence est de prévenir l’affrontement qui s’annonce. Merci pour votre aide, j’espère que ça suffira à éviter le pire.

C’était fini. J’avais joué en moins quinze minutes le rôle de ma vie. Je quittai le ministère des Affaires étrangères sans encombre.

Deux jours plus tard, j’étais de retour à l’Hudson. JFK était à l’antenne, confirmant la désescalade et le transit des missiles de Cuba vers les Ruskoffs. Le risque de conflit était écarté pour un temps. Personne ne serait jamais au courant de ce qui s’était passé. Retour à la case départ maintenant, trouver de quoi payer mon loyer.

Ma se décida à revenir d’entre les morts, une fois de plus.

— J’étais sûr que tu deviendrais quelqu’un d’important ! Je l’ai toujours su. Ton père aurait été fier de toi !

— Ma, lâche-moi, tu veux ? Et laisse aussi mon connard de père là où il est. Je dois trouver du boulot maintenant.

Le Kmart c’était mort, mais des supermarchés crasseux il y en avait d’autres. Je vidai mon verre et quittai l’Hudson, la voix de JFK résonnant dans le bar quasiment désert.

JFK faisait les cent pas dans le bureau ovale de la maison blanche.

— Mr le président ?

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Davis a été assassiné et les Russes m’ont dit que c’est nous qui avions fait la proposition de ne pas envahir l’ile en échange du retrait des missiles ?

— Non, mais vous imaginez ce qui serait arrivé si Davis avait déconné et raconté aux Russes que nous allions déclencher les hostilités ? Vous n’êtes qu’une bande d’incompétents !

— Une enquête est en cours pour déterminer ce qui s’est réellement passé. Les préconisations de la NSA sont d’établir une ligne directe avec le Kremlin pour éviter à l’avenir ce type de déconvenue. Un téléphone rouge...
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,