Le Festin

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Bonjour à toutes et à tous, Auteure Nantaise et membre des Romanciers Nantais, je vous propose de suivre mon actualité sur ma page auteure Facebook dont voici le lien  [+]

Le surlendemain du Mardi Gras, cinq femmes du village se présentaient au bureau de police de la ville la plus proche. Une ville qui se trouvait à quelques kilomètres de leur hameau perdu au milieu de prés fleuris et d’un champ de vaches, entre un bois sombre et une rivière sinueuse qui laissait entendre, de jour comme de nuit, sa douce musique incessante, hypnotisante.
Sur la route les menant vers la citadelle fourmillante, un chemin bordé de fossés plus ou moins profonds, ornés de ronces et de quelques arbustes, elles avançaient processionnellement, les mains derrière le dos, en souriant. Certaines discutaient de tout et de rien, toutes s’extasiaient sur le faible soleil de ce jour qui annonçait un prochain printemps, sur le paysage qu’elles connaissaient pourtant par cœur, sur les sons voletant autour d’elles. Elles se regardaient beaucoup, échangeant des regards comparses, avec tendresse, avec entendement.
Un homme fermait la marche, un peu en retrait, bien droit, écoutant leurs échos, ne prêtant aucune attention aux chants des oiseaux et aux bruits lointains des machines agricoles. Il était concentré sur ces cinq femmes qu’il suivait, qu’il accompagnait. Sa tête, à l’aspect ovoïde, ne se détourna pas une seule fois des silhouettes le devançant de quelques mètres. Ses yeux, petits et rapprochés, ne s’accordèrent aucun clignement de paupières, aucune autre direction. Sa main droite était statufiée au niveau de sa ceinture, prête à réagir, prête à dégainer. Il était aux aguets. Il était au taquet.

Il y avait la douce Emma. Elle ne sortait jamais sans son châle couleur chair, fait de broderies fines, où fleurs et oiseaux s’entremêlaient. Un châle qui épousait parfaitement le galbe de ses bras menus, la délicate rondeur de ses épaules, la courbe harmonieuse de son dos, la couleur de sa peau. Il venait se poser dans le creux de ses reins, sa pointe venant rejoindre le sommet de sa jolie croupe. Ses cheveux blonds caressaient ses joues et son cou. Ses yeux bleu nuit, immenses, étaient cernés par de longs cils aussi miellés que sa chevelure. Elle marchait lentement, silencieusement. Elle parlait rarement, mais souriait souvent. Elle vivait dans une maison un peu en retrait. Une belle maison entourée de hautes haies afin que les passants puissent ne pas voir à travers les fenêtres qui s’éclairaient quand la pénombre du soir envahissait le ciel. Car son mari ne tolérait pas qu’un regard se pose sur Emma. Il était d’une jalousie maladive et voulait sa charmante femme pour lui seul.
Il y avait la fougueuse Betty. Fougueuse et tellement pulpeuse. Elle savait mettre ses atouts en avant, les amplifier, les exagérer. Ses lèvres charnues étaient toujours teintées d’un rouge criard et ses paupières fardées d’un bleu tout aussi clinquant. Quand elle parlait, sa voix brisait l’air, déchirait l’atmosphère. Lorsqu’elle arrivait au milieu de la foule, elle occupait l’espace, s’appropriait l’attention. Elle était mariée au garagiste. Son homme était fier d’elle, la croquait des yeux et des mains, même quand celles-ci étaient noires de graisse. Il aimait les poser sur la volumineuse poitrine sa femme, les glisser sous son corsage et malaxer ses seins qui le rendaient fou, qui réveillaient son ardeur.
Il y avait la vieille Marguerite qui n’avait plus d’âge tant sa peau était ridée, toute fripée. Elle n’avait jamais été mariée, elle n’avait pas eu d’enfant. Elle était pieuse et ne manquait jamais de se rendre à l’office chaque dimanche matin, parfois même les autres jours alors que le curé du village ne célébrait aucune messe. Elle assistait à tous les mariages, à tous les baptêmes, à chaque enterrement. Elle passait des heures à préparer des plats gratinés avec amour qu’elle enveloppait ensuite pour les apporter à l’homme d’Église qu’elle vénérait, qu’elle aimait en secret. L’ecclésiastique l’invitait parfois à rester avec lui pour partager ce repas, pour briser leur solitude réciproque.
Il y avait la sérieuse Julie que tout le monde admirait pour son savoir, par tous les livres qu’elle dévorait. Sa mère et son père, agriculteurs, s’extasiaient d’avoir engendré une telle enfant. Elle venait d’avoir vingt-cinq ans et fréquentait l’instituteur, car elle le pensait le moins idiot de tous les jeunes hommes des environs. Le maître d’école possédait une petite voiture qui, le samedi, les emmenait tous les deux dans la grande ville, quittant la place du village où il vivait, la ferme de parents de Julie que la jeune fille souhaitait quitter au plus vite. Ils abandonnaient les effluves ruraux pour les gaz citadins. Ils allaient visiter les musées. Ils s’enfermaient dans une salle de cinéma. Ils erraient des heures dans une librairie et revenaient les bras encombrés de livres.
Il y avait l’avide Agathe. Elle était fervente de tout. D’attention et d’argent. De beaux vêtements et d’extravagants bijoux. Des mets qu’on lui servait dans son assiette. Elle avalait jusqu’à la dernière miette. Ses amples rondeurs ne laissaient aucun doute sur la rapacité de son estomac. Son embonpoint était partout. Son visage qui se retrouvait affublé d’un triple menton. Ses bras potelés. Sa poitrine renflée. Sa panse ventripotente. Ses larges hanches. Ses cuisses, ses genoux, ses mollets et ses chevilles qui ne formaient qu’une seule masse sans aucun galbe agréable aux regards. Elle était unie au notaire du village qui était tout aussi affamé, tout aussi gras, tout aussi convoiteux.

Les cinq femmes avançaient ensemble, avec légèreté, avec complicité. Elles se sentaient en harmonie, en accord de goûts. C’était une connivence récente, une alliance inédite.
Car, avant ce Mardi Gras, elles ne se côtoyaient pas.
Elles se croisaient de temps en temps, chez l’épicier, à l’heure de la messe, au chevauchement de deux chemins lorsqu’elles se promenaient dans le village ou dans la campagne avoisinante. Elles échangeaient alors de simples hochements de têtes et quelques mots sans chaleur. Elles n’étaient pas amies. Elles n’étaient pas ennemies. Seule une commune et égale indifférence les habitait.
Mais ce manque d’intérêt s’était envolé lorsque le village tout entier, horrifié, les avait réunies. Le maire, leurs voisins, et même leurs amis, les avaient alors enfermées dans une pièce. C’était une salle dans les sous-sols de la bibliothèque qui leur semblait la plus sécurisée. Une salle sans fenêtre, munie d’une lourde porte qu’ils pouvaient fermer à double tour afin que les cinq femmes ne puissent pas s’échapper. Elles y étaient restées captives tout le lendemain du Mardi Gras et la nuit qui avait suivi. Puis l’homme à la tête en forme d’œuf était venu les chercher pour les emmener loin de la population sous le choc.

Des habitants qui vivaient un cauchemar. Comment cela était-il possible ? L’inhumanité avait-elle envahi leur petit village pourtant si tranquille ?
Ils s’étaient tous assis dans le bureau de la bibliothécaire, les uns après les autres, certains en larmes, d’autres ne pouvant pas en verser tellement ils étaient épouvantés, tétanisés. Les réactions face à ce drame, à cette horreur sans nom, étaient différentes. Cependant, les mêmes mots revenaient sans cesse. Des mots prononcés de multiples façons. Des mots chuchotés tant ils faisaient peur. Des mots hurlés afin d’expulser leur force. Des mots mêlés aux larmes qui ne tarissaient pas. Des mots d’une grande tristesse. Des mots mariés à la colère. Des mots, pour quelques-uns, mâtinés de curiosité morbide où s’enchevêtraient répulsion et excitation. Des mots que l’homme, arrivé de la ville, recueillait, tapait sur sa petite machine à écrire qu’il l’accompagnait. Il ne levait pas les yeux de son clavier, car il voyait en images ces mots qui lui parvenaient de plein fouet, ces mots qui le giflaient violemment.
Les scènes de crime et les propos enregistrés le hantaient. Il imaginait l'hémoglobine qui s’écoulait et formait une mer rouge dans les salons des cinq femmes. Il se projetait au milieu de ces carnages, au centre de cette folie. Il entendait les cris de ces hommes à la merci de ces femmes. Il sentait son estomac se soulever à la vue de cette abomination. Il visualisait les bouches sanguinolentes, les regards assoiffés, les âmes perdues à jamais. Il arrivait presque à sentir les odeurs impures pendant que chaque habitant témoignait. Des odeurs puantes, répugnantes, insalubres de sang chaud, de chairs fraîches, de tripes.

Les cinq femmes du village, escortées, surveillées de près, se présentaient au bureau de police le plus proche. Malgré elles. Elles avaient beau avoir les mains menottées derrière le dos, elles souriaient généreusement, saluaient chaque personne qu’elles croisaient dans les couloirs peints de frais. Elles avaient l’air de se promener, d’être en visite de courtoisie.
Emma s’arrêta quelques secondes pour humer des fleurs trônant dans une amphore. Quelques secondes pour se rendre compte que ce bouquet coloré était fait de plastique.
Betty marchait langoureusement. Comme à son habitude et naturellement, elle aguichait, captait les regards des hommes, provoquait des éclairs dans ceux des femmes.
Marguerite marchait lentement, ses yeux s’accrochaient sur chaque objet, à chaque coin et recoin. Sa bouche était figée en forme d’O, ébahie, captivée. Elle semblait visiter un musée, être au centre d’une sortie agréable.
Julie regardait ce qui se trouvait sur chaque bureau. Et quand elle apercevait un centre d’intérêt insignifiant, comme le journal des sports, elle prenait la personne de haut et se félicitait de fréquenter l’instituteur. Décidément, elle ne trouverait pas mieux, surtout ici.
Agathe se pavanait. Elle avait mis une de ses plus belles robes. Une des plus chics. Celle qu’elle préférait. Elle portait des bijoux clinquants et s’était maquillée avec soin. Elle voulait montrer à qui ils avaient à faire.
Les cinq femmes, ayant pénétrées dans l’enceinte du bureau de police, transportaient avec elles un brin d’insouciance, une certaine bonne humeur, un air d’être complètement en dehors des évènements qui s’étaient déroulés et les conséquences qui allaient en découler. Elles avaient demandé à se changer avant de venir, car elles souhaitaient faire bonne impression. Mais tous les uniformes qu’elles croisaient sur leur chemin les regardaient avec une immense incompréhension, avec une certaine peur, avec dégoût.
Elles arrivèrent devant plusieurs salles nichées au fonds de l’établissement et chacune fut invitée à pénétrer dans des pièces différentes séparées par des cloisons où aucun mot ne pourra être entendu par sa voisine.

Elles furent interrogées, chacune leur tour, enregistrées pour ensuite comparer chaque aveu. Des aveux qui, à la surprise de l’inspecteur chargé de les questionner, de les confronter, de les tester, de prendre leurs pouls, étaient, mot pour mot, les mêmes. C’est la première fois qu’il était face à une telle affaire et il ne savait que penser. Il était bien sûr sous le choc, mais également fasciné.
Elles parlèrent de cette soirée, de ce Mardi Gras où le festin de cette fin de journée devait être à la hauteur. C’était le septième jour de ce cycle charnel et il devait se terminer en apothéose. Elles savaient que demain il faudrait jeûner, se priver de viande, s’abstenir de ce qu’elles aiment.
Et chacune les aimait tant. Emma était si soumise à son mari. Betty désirait tant son seigneur et maître comme elle le nommait souvent. Marguerite vénérait son homme d’Église. Julie était si fière de sortir avec le garçon le plus intelligent du village. Alice était vorace de tout, même de son époux.
Elles avaient préparé des dîners frugaux et, chacune dans leur demeure, elles attendaient avec impatience de se mettre à table avec leurs bien-aimés. Les chandeliers trônaient au centre des tables et leur plus belle vaisselle ornait leurs plus jolies nappes. Les viandes cuisaient doucement dans les fours et seront prêtes à temps, au moment où les hommes prendront place face à leurs dulcinées.
Les cinq couples dînèrent dans la bonne humeur, en faisant tinter maintes et maintes fois les verres en cristal qui faisait briller des vins d’exception, des vins irrésistibles. Ils étaient si ragoûtants que les bouteilles se vidaient les unes après les autres, que les regards se troublaient, que les têtes dodelinaient. Les plats de viande dans les cinq fours furent oubliés. Les chairs des mammifères ou des oiseaux, préparées en début de soirée avec toute l’attention due à un repas de fête, finirent carbonisées. Mais les cinq femmes, enivrées, ressentirent soudainement un appétit féroce. Et elles avaient devant elles ce qu’elles aimaient le plus au monde.
Chacune dans leur foyer, elles se levèrent en cœur, à la même heure. Comme si une même force les manipulait à distance. Leurs démarches étaient certes incertaines, mais déterminées. Et elles se précipitèrent pour se jeter sur le festin qui s’offrait à leurs yeux. Ce qu’elles s’apprêtaient à commettre était un cri d’amour.
Les cinq hommes se retrouvèrent à terre, étendus sur le sol, enlacés par leurs compagnes, embrassés de toutes parts. Ils ne pouvaient plus bouger. Et imbibés d’alcool comme ils l’étaient, ils se trouvaient dans l’incapacité de réagir. Ils se laissèrent aller, ils s’abandonnèrent aux bouches ripailleuses, virulentes. Elles arrachèrent chemises, pull-over, maillots de corps. Elles commencèrent à caresser de leurs mains ces torses plus ou moins velus, ces ventres plus ou moins bedonnants. Puis leurs lèvres se promenèrent ici et là, prirent possession de chaque parcelle de peau. Les langues se montrèrent, sortirent de leurs tanières. Elles léchaient, goûtaient, se régalaient. Les hommes avaient des sourires béats, poussaient des soupirs de plaisirs. Mais ce n’était pas suffisant, elles en voulaient plus. Elles ouvrirent leurs bouches plus amplement, leurs mâchoires se mirent en marche vers ces chairs qui leur semblaient si alléchantes. Leurs dents s’attaquèrent aux tissus pulpeux. Elles mordillaient, mordaient. Elles en bavaient d’euphorie. Leurs dents s’enfonçaient de plus en plus profondément. Des perles de sang apparurent telles des rubis scintillants à la lueur des bougies qui continuaient à se consumer dans les chandeliers. En voyant ce nouveau breuvage aussi joliment coloré que le vin savouré un peu plus tôt dans la soirée, les cinq femmes ne purent résister. Elles aspirèrent ce jus de raisin, avalèrent ce nectar rouge. Elles ne ressentaient pas le goût métallique tant elles étaient entraînées vers un orgasme qu’elles n’avaient jamais connu auparavant. Elles trouvaient que c’était délicieux et en demandaient encore davantage. Les cinq hommes étaient soumis aux désirs de leurs bien-aimés, se sentaient tellement désirés.
Le temps s’immobilisait dans ce ballet de papilles de plus en plus excitées. Les bouches allaient et venaient, voyageaient sur chaque partie des corps asservis, se dirigeaient où l’envie les menait. Elles tailladaient les lèvres masculines, les lobes d’oreilles, les joues moelleuses, les cous chaleureux, les courbes des épaules. Le sang ruisselant était aussitôt absorbé. Elles léchaient, suçaient, inhalaient, se repaissaient. Et bientôt, des morceaux de chairs se détachèrent et glissèrent dans les gosiers pour atterrir dans les estomacs affamés. Des fragments charnus qui les enivrèrent. Elles se saisirent alors de couteaux échoués sur les belles nappes et les plantèrent délicatement, puis sauvagement. Les coups meurtriers pleuvaient. Elles se déchaînèrent, ne pouvaient plus s’arrêter. Les plaies s’ouvraient, le sang jaillissait, des steaks de viande humaine étaient dévorés avec boulimie.
Emma, Betty, Marguerite, Julie et Agathe se délectaient, jouissaient de ce festin auquel elles n’avaient pas pu résister. Elles avaient été entraînées dans un tourbillon de folie et elles y avaient mis tout leur amour. Elles ne s’aperçurent pas que leurs hommes ne bougeaient plus, que leurs cœurs ne battaient plus.
Rassasiées, épuisées par leurs ébats, les cinq femmes allèrent se coucher, ensanglantées. Elles s’endormirent repues, heureuses, et plongèrent dans les bras de Morphée avec félicité.

L’agent de police avait tout notifié, sans montrer son désarroi devant une telle affaire, sans extérioriser sa répugnance, sans donner libre cours aux nausées qui le tenaillaient. Les cinq femmes avaient avoué leurs crimes sans ciller, avec un naturel désopilant. Elles évoquaient cette sinistre soirée comme s’il était question d’un agréable moment passé en bonne compagnie.
Après ces heures d’interrogatoires qui ne les avaient nullement éprouvées, contrairement à l’inspecteur traumatisé, elles furent incarcérées au milieu de la nuit, en attendant un procès qui sera retentissant.
En arrivant dans leurs cellules, le gardien, chargé de les surveiller, leur demanda si elles souhaitaient quelque chose à manger malgré l’heure tardive. Elles donnèrent toutes les cinq la même réponse. Elles expliquèrent que le Mardi Gras étant passé, le défoulement collectif était terminé. Elles se devaient de jeûner, de s’abstenir, de manger maigre.
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