Le Fantôme et ses souvenirs

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"L’art ne tombe pas du ciel, il n’y a pas d’élus. C’est du travail, de l’acharnement, de la sensibilité cultivée. Et les portes sont grandes ouvertes. On s’en fout des diplômes, de  [+]

1

Cette année, pour les vacances d’été, Audrey va dans une maison à la campagne avec sa famille.
Ses parents lui ont expliqué que c’est une maison assez isolée parce qu’ils ont eu une grosse année et qu’ils ont besoin de se reposer.
- Bon, je vous préviens, les enfants, c’est une maison assez vétuste, a dit papa.
- Ça veut dire « vieille », a ajouté maman. C’est une copine à moi qui nous la prête pour deux semaines. En fait, c’est une vieille maison qui n’est pas habitée tout au long de l’année. Donc, elle sera un peu poussiéreuse quand on arrivera.
- Mais, si tout le monde s’y met, elle sera vivable en un rien de temps, conclut papa.

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Et, en effet, une fois arrivés à la maison de vacances, Audrey et sa famille ont trouvé une maison désolée.
- Ça veut dire qu’elle est désolée d’être sale, la maison, maman ? demande Audrey.
Edward, le frère d’Audrey, qui a cinq ans de plus qu’elle, pouffe de rire. Maman le fait taire en faisant le canard avec ses mains, et répond que oui, c’est un peu ça, ma chérie.
- C’est une vieille maison, tu sais.
- Elle a quel âge ?
- Oh, au moins deux cents ans. Elle en a vu passer des gens !
- Ça veut dire que personne a habité ici ?
- Pourquoi tu dis ça ?
- Bah, s’ils ont fait que passer.
- C’est une façon de parler, chérie. Je voulais juste dire que beaucoup de gens ont habité ici.
- Et maintenant, ils sont où ?
- Eh bien... Ils sont morts, chérie.

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Maman, papa, Edward et Audrey visitent la maison de pièce en pièce. Elle est montée à l’envers : la cuisine et la salle à manger sont au premier alors que le jardin et la terrasse sont au rez-de-chaussée. C’est pas très pratique pour manger dehors.
Toutes les tapisseries ont des motifs à fleurs. Dans la chambre qu’Audrey choisit, il y a même des tournesols jaunes comme ceux des hippies.
Dans toutes les pièces, il y a des meubles partout, sauf devant les fenêtres. Ce sont des très gros meubles en bois foncé. Et, dans la salle à manger, il y a même un renard empaillé qui fixe Audrey des yeux même quand elle se déplace dans la pièce.
Le plancher grince.
Ils visitent aussi le grenier. Il y a plein de vieux objets entassés et deux pièces où il y a des lits. L’une d’elle donne directement sur les poutres du toit.
- C’est là que tu dormiras si t’es pas sage, lui murmure Edward.
Audrey frissonne et se rapproche de maman.

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Premier soir dans la maison. Audrey n’arrive pas à trouver le sommeil. « C’est que t’as pas bien cherché », lui dit Edward avant de refermer la porte de sa propre chambre.
Audrey n’ose pas aller réveiller ses parents parce qu’ils sont très fatigués et qu’ils doivent se reposer.
Alors, elle piétine à l’entrée de sa chambre en regardant la porte des toilettes au milieu du couloir, comptant le nombre de pas froids il lui faudra.
Et puis, elle décide d’y aller.
Mais, lorsqu’elle s’assoit sur le siège des toilettes, ils sont glacials. Audrey se souvient d’avoir entendu dire que les fantômes sont très froids. Et si elle s’était assise sur le fantôme d’une vieille dame qui était déjà assise sur les toilettes ?! Audrey l’entend d’ailleurs dire tout à coup : « Mais je peux plus faire caca tranquille dans cette maison ! ».
Audrey rigole et file se coucher. Cette fois, le sommeil la trouve à peine la tête posée sur l’oreiller.

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Après son petit déjeuner, Audrey choisit un livre dans la grande bibliothèque et s’installe sur l’un des trois fauteuils en cuir (ils grincent et font un bruit de pet à chaque fois qu’on bouge).
Elle choisit celui de droite, le plus loin possible de son frère Edward qui ne fait que l’embêter.
Mais Audrey entend à nouveau la vieille dame « Non, ça c’est mon fauteuil. Je me mets toujours dans celui-là parce qu’il est face à la télé ».
- Oh pardon, dit Audrey.
- Y a pas de mal, répond la dame.
Audrey se décale sur celui du milieu.
- À qui tu parles ? lui demande Edward.
- T’occupes.
- T’as vu un fantôme.
- Non, non.
- Maman ! crie soudain Edward. Audrey parle à des fantômes ! Ça y est, elle est chtarbée, j’te l’avais dit !
- Edward, y’en a marre ! Maintenant, ça suffit, hurle-t-elle depuis la cuisine. Laisse ta sœur tranquille.

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Mais Audrey est loin d’être folle et elle n’a pas peur. Elle commence d’ailleurs à inspecter les différents endroits de la maison.
Dans le tiroir de la table de nuit de la chambre occupée par ses parents, elle découvre un dentier jauni. « Je les enlève pour pas claquer des dents la nuit », explique la vieille dame. Dans le placard, il y a plein de chemises en dentelle. Entre chaque pile de vêtements, il y a des sachets de lavande séchée. « Quand on utilise pas le linge pendant longtemps, ça finit par sentir la poussière », explique la grand-mère.
Dans la chambre d’Edward, il y a un grand placard avec plein de cassettes vidéo. Sur les boîtiers, c’est marqué « Été 1978 », « Noël 1970 »,... « Tout ça, c’est plein de souvenirs », dit la dame dans un soupire.

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Il reste encore le grenier.
Il doit y avoir plein de choses à inspecter là-haut. Mais Audrey reste plantée devant la porte qui ouvre sur les escaliers. Elle est fermée par un verrou, peut-être que ça veut dire qu’il y a des fantômes méchants dans cette maison.
Mais Audrey ne se laisse pas démontée. Ce n’est pas une froussarde, non. Elle ouvre le verrou et elle monte les escaliers.
Arrivée en haut, elle ne sait plus très bien si elle ne doit pas redescendre. Mais la vieille dame lui dit : « Mon trésor est dans la valise en cuir noir ».
Audrey soulève quelques cartons, bouge quelques bibelots de porcelaine, traîne quelques chaises. Et puis, elle découvre la valise.
Elle s’agenouille devant et l’ouvre délicatement.
À l’intérieur, il y a des tas de photos et d’albums photo. Elle commence à les regarder lorsqu’elle entend tout à coup la voix de maman : « Mais, qu’est-ce que tu fais là, toi ? »

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Alors, Audrey raconte toute l’histoire à maman, papa et Edward. Il ne se moque pas d’elle, cette fois.
Papa décide de descendre la valise dans la salle. Et tous les quatre, autour de la table, ils feuillètent les albums et placent les photos par ordre chronologique. Ils reconstituent l’histoire.
La vieille dame s’appelait Estelle et elle est arrivée dans cette maison en 1931. Elle a eu trois enfants. Les deux plus vieux avaient leur chambre dans le grenier. Et puis, les enfants sont partis vivre leur vie, deux sont morts. Le mari d’Estelle, parti à la guerre, est mort de maladie. Elle n’est plus allée dans les chambres du grenier, elle a posé un verrou. Et elle a passé ses journées à faire des albums photo où elle notait l’histoire de chaque instant.

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À la fin de l’après-midi, Audrey et sa famille ont tout retracé.
Maman dit alors : « Je ne sais pas si c’est vraiment le fantôme d’Estelle que tu as entendu, ma chérie. Mais ce qui est sûr, c’est que grâce à toi, ses souvenirs seront toujours vivants. Tu sais, les fantômes, ce sont des souvenirs vivants parce qu’ils ont quelqu’un à qui parler ».
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