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Le don de l'autre

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Depuis ma plus tendre enfance j’ai su que j’avais un don.
Pourquoi ? Comment ?
Je ne pense pas que ce soit génétique puisque aucun de mes ascendants, apparemment tout au moins, ne le possédait.
Je m’en suis aperçu progressivement, par exemple, en sachant à l’avance que ma mère envisageait de me donner une fessée parce que j’avais cassé le vase de Soissons (que lui avait offert une vague cousine, originaire de cette région) auquel elle tenait tout particulièrement, ou parce que mon père songeait à me conduire chez son coiffeur, Bernard, ce que je détestais par dessus tout.
Plus tard, à l’école puis au lycée, je me montrais particulièrement brillant, sans avoir trop d’efforts à faire, puisqu’il m’était permis de lire toutes les réponses dans la pensée de mes maîtres, maîtresses ou professeurs.
Une anecdote significative : j’ai été dépucelé dès l’âge de quatorze ans, grâce à l’une de mes tantes âgée de trente-cinq ans. Elle était fort belle, dans la plénitude de sa maturité triomphante. Je venais de subir la réduction d’une hernie inguinale et, fort niaisement je crois, je lui montrai ma cicatrice.
Sa main, tout à fait par hasard, cela ne fait aucun doute, frôla mon pénis et, sans que j’y sois pour quelque chose, je me mis à bander copieusement.
J’avais honte certes, mais j’ai su immédiatement qu’elle mourait d’envie de me le caresser, de me l’embrasser, et même d’aller plus loin, de faire certaines choses que je ne comprenais pas encore.
Machinalement je pressai sa main contre ma verge, gonflée, brûlante, rouge vif.
Elle tomba à genoux, comme en prière, et me serra contre sa joue.
Les minutes qui suivirent, je les ai vécues comme dans un rêve. Je ne savais pas très exactement ce qu’elle me faisait mais c’était merveilleusement agréable.
Je n’ai pas pu me retenir (mais je ne savais pas qu’il le fallait) et tout a explosé dans sa bouche.
J’étais profondément navré mais elle paraissait très heureuse. Alors...
Julia (c’était le prénom de ma tante) s’est occupée de moi, et de mon éducation sexuelle, durant plusieurs semaines.
Elle m’a fait même lire le « Blé en herbe », et m’a appris tout ce que je sais sur l’amour charnel.
Quand j’y pense je ne peux m’empêcher de réaliser que j’ai passé là les plus belles heures de ma jeunesse.
Depuis, avec les filles, j’ai joué à coup sûr, c’était du nougat. Je n’ignorais rien de ce qu’elles pensaient, surtout de moi, et j’en profitais largement.
Seulement voilà, chaque don a son inconvénient, quelquefois majeur et difficile à vivre, en tous les cas fort déplaisant.
Ainsi il me faut éviter au maximum de me retrouver au milieu d’une foule, mais cela relève de l’exploit car comment éviter la rue, la classe, les transports, le sport, les manifestations, les fêtes, et j’en oublie. Dans de telles situations je manque de devenir fou, ma tête explose, car j’entends tout ce que pense cette foule, cette multitude de gens qui m’entoure, et j’ignore comment lui échapper, sinon en la fuyant.
Mais je n’échappe pas à de terribles migraines.
Alors je m’isole le plus souvent possible.
Pour me déplacer je prends des taxis, car conduire une voiture m’est insupportable.
En effet, je ne peux ignorer ce que les conducteurs pensent des autres, les insultes qu’ils se disent, les menaces qu’ils projettent, sans, fort heureusement, s’obliger à les matérialiser.
J’ai eu la précaution, et j’en suis fort aise, de n’avoir jamais parlé de ce don car alors on aurait cherché à l’exploiter, à m’exploiter.
On se serait servi de moi et je n’aurais été qu’un jouet entre « leurs » mains.
Aujourd’hui je viens de fêter mes trente ans et je n’ai jamais été aussi « seul ».
Plus de parents, ils se sont retirés sur la Côte d’Azur, pas d’amis, ni d’amies, comment pourrais-je en avoir en sachant exactement ce qu’ils pensent, avant qu’ils ne le sachent eux-mêmes.
Je me suis marié, c’est vrai, avec une jeune femme charmante, belle même, mais sourde et muette.
Si ce handicap est terrible pour elle, il présente un avantage important, en ce qui me concerne : je la comprends parfaitement et elle sait pourquoi.
Elle est la seule d’ailleurs à le savoir.
Nous nous aimons passionnément et, je l’avoue, elle est l’unique soutien qui me raccroche à l’existence.
Sans elle je ne serais plus de ce monde, je l’aurais quitté avec infiniment de plaisir.
Jamais je ne me séparerai d’Angèle.
J’ai réussi ma vie professionnelle, c’était un objectif facile à réaliser, vous vous en doutez, puisqu’il m’était possible de savoir à l’avance ce que l’on attendait de moi et de le réaliser avant qu’on ne me le demande.
Je suis le psychiatre le plus renommé du pays.
Je n’ai même pas besoin que mes patients se racontent, ils n’ont qu’à penser et je sais tout d’eux, surtout ce qu’ils veulent, ou tentent de me dissimuler.
Je suis devenu la coqueluche de tous les médias, on s’arrache mes participations et on me couvre d’or et de lauriers.
J’ai aidé à résoudre des affaires criminelles célèbres, uniquement en interrogeant les suspects, à éclaircir des énigmes inimaginables. Les grands de ce monde font appel à ma science, sans qu’ils puissent imaginer une seule seconde qu’il s’agit d’un don.
C’est ce matin que je l’ai croisée.
Tout bêtement, dans un grand magasin où je me rendais pour m’acheter un blouson de demi-saison.
Nous nous sommes retrouvés face à face, presque nez à nez, sans pouvoir nous esquiver, ni même nous contourner.
Quand j’esquissais un pas vers la droite, elle faisait le même, vers la gauche, identique.
Nous nous sommes mis à rire.
Eloignés de dix pas, nous nous sommes retournés au même instant, puis également à vingt pas et, depuis, son visage ne m’a plus quitté.
Bien sûr, grâce à ses pensées je n’ignore rien d’elle.
Quelle est sa profession, où elle habite, quels sont ses projets, ses désirs les plus secrets, ses goûts, etc.
En revanche, ce que j’ignorais c’est qu’elle possédait le même don que le mien. C’est la raison pour laquelle nous nous étions retrouvés l’un face à l’autre, isolés parmi cette foule, attirés par notre aimant intellectuel.
Depuis cet instant il ne s’est pas passé un seul jour sans nous rencontrer.
Nous n’avions nul besoin de prendre rendez-vous, ni de nous contacter.
Elle savait où je me rendais et je savais ce qu’elle faisait et où elle allait.
Un sentiment très fort se développait en elle.
Il s’agissait d’amour et elle n’avait nul besoin de me l’avouer.
Qu’en était-il de mes sentiments à son égard ?
Je ne voulais pas que mon désir puisse prendre le dessus et, surtout, il me fallait éviter de l’aimer.
Je ne pouvais réserver mon amour qu’à Angèle.
J’avais un besoin vital de sa présence à mes côtés.
Nous partagions nos peurs, nos angoisses, nos souffrances.
Cependant, comment m’était-il possible d’échapper à l’emprise de cette femme ? Quand elle se déshabillait devant son miroir, à travers ses pensées, je ne pouvais m’empêcher d’admirer sa nudité, et elle le savait.
Elle se caressait ses seins en fermant les yeux, puis son ventre légèrement bombé. Elle s’allongeait sur son lit et poursuivait l’exploration systématique de son corps, s’introduisant même dans sa plus profonde intimité. Cela me rendait fou.
Je savais qu’elle attendait de moi que nous fassions l’amour, et cela je m’y refusais.
Cependant elle n’ignorait pas mes réactions, au spectacle de sa magnifique nudité.
Elle voyait, elle sentait mes érections, comme je les voyais et les ressentais moi-même.
Nous faisions pratiquement l’amour par pensées interposées et j’avoue que c’était merveilleux, certainement davantage que si nous l’avions réellement fait.
Je la voyais se maquiller, je la voyais dans ses toilettes, dans ses postures les plus intimes.
Je percevais sa respiration, quand elle devenait de plus en plus saccadée, le râle qui s’échappait de sa gorge, lorsqu’elle jouissait, et je ne pouvais retenir mon éjaculation, quelque soit le lieu où je me trouvais, et c’était particulièrement gênant.
J’étais malheureux vis à vis d’Angèle.
Dans sa solitude, dans son isolement, elle possédait certainement un sens plus développé que chez le commun des mortels pour ressentir le malaise de ceux qui l’approchaient.
Je la faisais souffrir malgré moi et cela m’était insupportable.
Il fallait y mettre un terme.
Je devais me débarrasser d’elle afin de lui échapper, mais je savais qu’elle le savait, comme je n’ignorais pas qu’elle avait également pensé à se débarrasser de moi.
Contrairement à ma nature, à mon éducation, il m’était même arrivé de la frapper violemment, comme une brute, dans le seul désir de lui faire mal, de la faire souffrir.
Et elle avait souffert.
J’avais entendu ses plaintes, ses cris, ses reproches, mais elle me comprenait car elle avait éprouvé cette même envie et seul son amour pour moi lui avait permis de la repousser.
Alexandra (est-ce que je vous ai dit qu’elle s’appelait Alexandra ?) assise devant moi, me regardait intensément.
Il n’était pas nécessaire que je m’exprime puisqu’elle était parfaitement au courant de ce que je voulais lui dire.
Des larmes glissaient et disparaissaient sous son menton.
Elle tremblait en lisant mes pensées et il m’était difficile d’interpréter avec sang froid ses réponses intérieures, ses silences si éloquents, sa logique incontournable quand elle m’apprenait ce que je voulais ignorer : « Tu exploites le handicap de ta femme, Angèle. Tu ne l’aimes pas passionnément, comme tu veux bien le penser, mais tu as besoin de sa soumission, de son silence, de son adoration. Tu n’es que le proxénète de ses sentiments ».
Nos lèvres se sont rencontrées pour un ultime baiser virtuel. Il était encore plus intense qu’un vrai contact physique.
Comment allais-je faire pour ne plus la rencontrer ? C’était insoluble, pour nous deux.
Cependant je me sentis libéré.
Nous avons fait l’amour, Angèle et moi.
Elle s’accrochait à moi comme à une bouée.
Elle était perdue. Elle avait peur des lendemains.
Il est vrai que, si j’avais su l’existence d’une telle autre femme, avec un don identique au mien, je n’aurais eu de cesse de la retrouver.
Nous étions faits l’un pour l’autre.
Notre union aurait pu atteindre les sommets de la communion. Mais qui serait sorti vainqueur de ce duel ?
Qui aurait pris l’ascendant sur l’autre ?
Sachant tout l’un de l’autre, jusqu’à la moindre pensée, jusqu’au moindre désir, jusqu’à la plus infime envie.
Sans aucun doute, ce combat quotidien, permanent, aurait été mortel pour celui des deux qui aurait été le maillon faible.
Dans sa sagesse le destin nous avait présentés à l’heure unique où nous pouvions lui échapper.
---o---
Non ! Ce n’est pas possible ! Elle devient folle. Mais qu’est-ce qu'il lui prend ?
Je vois Alexandra, nue, s’avancer sur sa terrasse, comme une somnambule.
Elle sait que je la vois.
Elle poursuit sa progression, pas à pas.
Elle n’est plus qu’à un mètre de la balustrade.
Je pénètre sa pensée.
Je mets toute la puissance de ma persuasion pour tenter de l’arrêter, pour essayer de la retenir, mais elle continue et je sais qu’elle n’hésitera pas à se précipiter dans le vide.
Elle veut en finir, c’est son souhait et je la comprends parfaitement.
Ne suis-je pas passé par cet état d’âme, avant de rencontrer Angèle ?
Mais, pour moi, il s’agissait d’échapper à mes souffrances physiques.
Pour Alexandra il s’agit de s’effacer devant un amour impossible à concrétiser, un amour sans avenir.
Par ses yeux j’aperçois le vide immense sous mes pieds.
Huit étages c’est haut.
Je sens le haut de la rambarde lui érafler les deux tibias, ça fait mal, mais, déjà, j’ai peur de l’autre souffrance qui m’attend, terrible, horrible.
Je voudrais ne pas y penser mais elle m’obsède.
Je plonge dans le vide.
Ma vessie se contracte violemment.
J’ai une envie irrésistible d’uriner, je veux me retenir mais je ne peux m’empêcher de le faire.
Les voitures circulant dans tous les sens se rapprochent à grande vitesse.
Je n’avais fait aucune attention aux piétons mais, à présent, je les distingue plus nettement, je les vois, je les détaille même : cette dame respectable, bcbg, qui avance sans se douter une seule seconde de ce qui peut lui tomber sur la tête. Ce livreur de pizzas qui, soudain, s’arrête et lève les yeux. Il la regarde tomber et n’a même pas le réflexe de se soustraire à son destin funeste. D’autres passants qui, forcément, voyant le livreur regarder en l’air, en font autant, machinalement.
Alexandra ne crie pas mais moi je hurle.
Je sais que ma douleur va être insurmontable, que je ne pourrai pas la supporter, ni même lui survivre.
Elle s’écrase sur le toit d’une Mercedes en stationnement illégal, sur une sortie de garage.
Elle aurait pu choisir pire.
Pour elle c’est fini, elle ne souffre plus.
Mais son corps est disloqué, sa tête écrabouillée, ses jambes et ses bras en dix morceaux.
Elle ne peut savoir la chance qu'elle a, morte sur le coup, d’avoir échappé à une douleur aussi inimaginable.
Moi, j’ai mal partout, je ne suis que souffrance, j’ai mal... j’ai mal... Maman, que j’ai mal.
Je vous en prie laissez-moi mourir, abrégez ces douleurs insoutenables.
Laissez-moi mourir, s’il vous plaît. Laissez-moi mourir... par pitié.

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