Le doigt

il y a
8 min
3176
lectures
80
Lauréat
Jury
Recommandé
J’habite rue de la Laiterie, au Havre, une petite maison dans un quartier tranquille sur les hauteurs. C’est un matin en ouvrant la porte pour faire entrer le chat qui avait passé la nuit dehors, comme d’habitude, que tout a démarré.
Le chat s’est faufilé dans l’entrebâillement mais j’ai eu le temps de voir un peu plus loin, sur le perron, une petite forme bizarre. Je n’ai pas compris ce que c’était et je me suis approchée. Je me suis penchée au-dessus avant de reculer brutalement : c’était un doigt.
Je restai probablement plusieurs minutes tétanisée à le fixer, incrédule. Et puis je refermai la porte précipitamment.
Je donnai à manger au chat qui réclamait et me préparai un café. Puis je retournai voir : c’était bien un doigt. Un index, apparemment, avec un ongle court, pas très propre et sectionné au niveau de l’articulation médiane. Il n’y avait apparemment pas de sang mais on voyait la chair au niveau de la coupure.
Je refermai à nouveau la porte.
C’était dimanche et ma terrasse se trouvant de l’autre côté de la maison, je n’eus pas à repasser par le perron de toute la journée, mais je ne cessais pas d’y penser. En fin d’après-midi, j’entendis une voiture arriver : à l’instant où je perçus le gravier crissant sous les pneus, je réalisai que les visiteurs, quels qu’ils soient, allaient nécessairement voir le doigt en arrivant.
J’attrapai un torchon dans la cuisine, ouvris la porte et saisis le doigt dans le tissu. Je l’enveloppai grossièrement. Ma mère descendait tout juste de voiture.
— Bonjour, ma chérie.
— Bonjour, Maman.
Elle gravit les quelques marches et m’embrassa sur les deux joues. Voyant mon torchon, elle s’exclama :
— Je te dérange en plein ménage ?
— Non, non, j’avais fini, répondis-je.
En rentrant dans la maison, je jetai le torchon dans la machine à laver, le seul endroit qui me parut propice à échapper aux regards.
Ma mère resta deux heures, dans le jardin, à me raconter sa vie. Je l’écoutai d’une oreille distraite. Lorsqu’elle fut partie, je jetai aussitôt un œil dans la machine à laver : le torchon était toujours là. On ne voyait pas le doigt.
Le soir venu, je commençai à préparer le dîner : Frédéric devait me rejoindre.
Prise d’une impulsion, je plongeai la main dans la machine à laver et saisis le torchon, puis le secouai au-dessus de l’évier. Le doigt tomba avec un bruit mat. Je restai là à le contempler un bon moment. Impossible de dire s’il avait appartenu à un homme ou à une femme. La peau était pâle, légèrement rosée et ne semblait pas abîmée.
Surmontant mon dégoût, je l’aspergeai d’eau froide. Puis je le pris dans mes mains pour le frotter et achever de le nettoyer. Le contact était étrange : froid et mou.
Lorsqu’il fut propre, je le déposai dans une assiette à dessert. Cherchant où le mettre, je choisis le frigo, tout en haut.
Puis je me remis à la préparation du dîner. Frédéric arriva peu de temps après. La soirée se déroula de façon très agréable et le doigt ne m’occupa pas vraiment l’esprit.
Au milieu de la nuit, alors que je dormais profondément, un cri violent me réveilla. Je me tournai et vis que Frédéric n’était pas à mes côtés. Puis je l’entendis m’appeler et je sortis du lit à toute vitesse. Je le retrouvai dans la cuisine, tourné devant le frigo, la porte ouverte.
— Isabelle, qu’est-ce que c’est que ça ? balbutia-t-il.
— Euh... Je n’en sais rien. Je l’ai trouvé devant ma porte ce matin.
— Et tu as mis ça dans ton frigo ? s’écria-t-il en se retournant cette fois vers moi.
— Eh bien... Je n’allais pas le laisser sur le perron et puis je ne pouvais quand même pas le jeter non plus.
Frédéric me fixait avec des yeux ronds.
— Et tu comptes en faire quoi ?
— Je n’en sais rien, je n’y ai pas réfléchi.
Sur ce, je lui fis fermer la porte du frigo et lui pris le bras pour retourner dans la chambre. Une fois recouchés, il me dit :
— C’est quand même bizarre, un doigt devant ta porte. Tu es sûr que c’est un vrai ?
— Je ne sais pas, je ne suis pas médecin. Mais ça a l’air, oui.
— C’est vraiment bizarre... répéta-t-il.
A court de commentaires, nous finîmes par nous rendormir.
Le lendemain matin, je fus réveillée avant Frédéric. Je descendis préparer le petit-déjeuner. A vrai dire, cette histoire de doigt m’était sortie de la tête. Aussi, lorsque j’ouvris la porte du frigo, j’eus un léger coup au cœur avant que la mémoire ne me revienne.
Je pris l’assiette et observai son contenu. La peau était toujours légèrement rosée, mais quelque chose me semblait légèrement différent par rapport à la veille. Je mis un moment avant de comprendre de quoi il s’agissait, même si cela paraissait incroyable : il avait grandi.

J’étais sûre que la veille, la coupure se situait exactement au niveau de la jointure et maintenant, la pliure, là où la peau se plisse, était plus visible, de quelques millimètres.
Lorsque j’entendis les pas de Frédéric dans l’escalier, je remis l’assiette dans le frigo.
— Salut, me dit-il en entrant dans la cuisine. Bien dormi ?
— Oui, et toi ?
— Oh... j’ai fait des cauchemars je crois...
Il marqua un temps, s’ébouriffa les cheveux et ajouta :
— Il y a un vraiment ce... truc dans ton frigo, ou j’ai rêvé ?
— Oui, ce n’est pas un rêve. D’ailleurs...
J’hésitai.
— Quoi ?
— Ben... J’ai l’impression qu’il a poussé.
— Qu’est-ce que tu dis ! cria Frédéric en bondissant de sa chaise.
Il avait repris son expression horrifiée de la veille et je regrettai aussitôt ce que j’avais dit. Mais c’était trop tard.
Nous sommes restés à nous regarder quelques minutes et puis je suis allée prendre l’assiette que j’ai posée sur la table, entre Frédéric et moi. Quand le chat est entré dans la pièce et a sauté sur la table, on a tous les deux fait un bond. Le chat a reniflé le doigt puis s’est assis et s’est mis à se lécher les pattes.
Frédéric continuait à fixer l’assiette. Peu à peu, son air horrifié s’est mué en incrédulité.
— C’est indubitablement un doigt humain, mais de là à dire qu’il pousse, franchement...
— J’en suis sûre, lui dis-je. Hier, je l’ai regardé de près. Je l’ai même nettoyé.
— Tu l’as nettoyé ?
Son regard avait quitté l’assiette pour me regarder avec une stupéfaction renouvelée.
— Bon, qu’est-ce que j’en fais, d’après toi ? finis-je par lui demander.
— Tu ne veux vraiment pas le mettre à la poubelle, tout simplement ?
— Non. Je ne sais pas pourquoi, mais ça me dérange.
— C’est ridicule ! Tu ne vas quand même pas garder ça !
Je ne répondis rien. Au bout d’un moment, Frédéric se leva et me dit :
— Allez viens, on va prendre un petit-déjeuner au bord de la mer. Là, tout de suite, je n’ai rien envie d’avaler...
Il partit prendre sa douche et s’habiller, et je restai encore un peu à observer l’assiette. Puis je la remis au frigo.
Nous passâmes donc la journée au bord de la mer, sur la plage de galets du Havre. Il faisait beau, et entre la lecture, quelques bains, des sandwichs et des sodas, ce fut une journée tranquille. En rentrant à la maison, Frédéric fit le choix de rentrer chez lui. Avant de me quitter, au moment de partir, il me dit très vite :
— Tu ferais quand même mieux de le jeter.
Pendant la soirée, j’écrivis quelques mails, puis regardai un film à la télévision avant d’aller me coucher. Au milieu de la nuit, je me réveillai en sueur, comme paniquée. Je ne me souvenais pas de mon rêve mais j’étais totalement angoissée. Lorsque mon cœur se fut remis à battre normalement et qu’il me sembla avoir repris mes esprits, je descendis à la cuisine, ouvris un tiroir pour prendre un sac en plastique, attrapai le doigt que j’enfouis tout au fond du sac et sortis pour me rendre jusqu’au container à poubelle, près du portail. Je l’y jetai, en prenant soin de le coincer entre deux autres sacs d’ordures. De retour dans la maison, j’avalai un Lexomil et retournai me coucher, pour plonger dans un sommeil sans rêve.
Une semaine s’écoula, pendant laquelle je dis à Frédéric que je m’étais rangée à son avis. Il était venu passer plusieurs soirées à la maison et la vie s’écoulait comme d’habitude.
Un soir, alors que je regardais la télévision dans le canapé, et que Frédéric finissait de ranger la cuisine, j’entendis tout à coup la porte d’entrée claquer et aussitôt après Frédéric surgit dans le salon, livide.
— Qu’est-ce qui se passe ? lui demandai-je.
— Je suis allé sortir les poubelles, et au fond du container... j’ai vu...
— Fred, qu’est-ce que tu racontes ?
— Le doigt, je crois bien qu’il y a encore le doigt, au fond du container.
— Fred, ce n’est pas possible, je l’ai mis dans un sac, il y a environ une semaine, et les éboueurs sont passés plusieurs fois.
— Viens, viens voir toi-même...
Malgré son air terrifié, je suivis Frédéric jusqu’au portail sans ressentir d’inquiétude. Cela me fit donc un choc lorsque en effet je distinguai une forme rose et oblongue au fond du container à poubelle. Je plongeai ma main et l’attrapai. C’était bien le doigt. Et il avait encore poussé : on pouvait même deviner qu’il s’agissait d’un index, entier.
Je demandai à Frédéric qu’il aille chercher une pelle :
— On va l’enterrer, lui dis-je. Et on n’en parle plus.
Il acquiesça et alla prendre une pelle dans le garage pendant que je tournais quelques minutes dans le jardin afin de trouver le meilleur emplacement pour faire le trou. Je me résolus pour un coin, dans le fond, près de la haie. Frédéric creusa sur une dizaine de centimètres, j’y jetai le doigt et nous rebouchâmes le trou. Je sautai même dessus pour tasser la terre et essayer de faire sourire Frédéric qui, même dans la nuit, était toujours blême.
La nuit fut agitée.
Au matin, je regardai vers la haie par la fenêtre : le chat était en train de gratter le sol.
— Merde ! m’écriai-je.
— Quoi ? répondit Frédéric derrière moi.
— C’est le chat. J’ai l’impression qu’il est en train de creuser dans notre trou.
— Oh non !
Frédéric se précipita dehors et fit immédiatement fuir le chat. De loin, je le vis fureter du bout du pied et l’entendis pester. Puis je le vis faire de grands gestes, se pencher en avant et enfin revenir en courant dans la maison. J’entendis la porte des toilettes s’ouvrir brutalement, puis la chasse d’eau qu’il tira, deux fois.
Il revint dans la cuisine.
— Cette fois, y’en a marre.
— Tu as eu raison, lui dis-je.
Ce jour-là, nous partions ensemble pour trois jours chez des amis, du côté de Fécamp, à l’occasion d’un anniversaire en grandes pompes. On s’est bien amusé. On a retrouvé plein de gens pas vus depuis longtemps, joué à des jeux idiots, raconté de vieux souvenirs, bu pas mal. Mais le deuxième jour, Frédéric reçut un appel de sa sœur : dépressive chronique, elle était manifestement une fois de plus au bord du suicide. Nous convînmes alors qu’il aille tout de suite la rejoindre tandis que je restais sur place et me ferais ramener chez moi par un couple d’amis qui acceptaient de faire le détour en repartant.
Quand je revins chez moi, le chat m’attendait devant la porte et la première chose que je fis fut de lui donner à manger. Je me préparai ensuite une tisane et allumai la télévision. Il était bon de se retrouver au calme après trois jours d’effervescence. Sur le répondeur, je trouvai un message de Frédéric me donnant des nouvelles de sa sœur et m’annonçant sa venue pour le lendemain. Lorsque je me rendis aux toilettes, le doigt était au fond de la cuvette.

Il me semblait avoir gonflé à cause de son séjour dans l’eau. J’avais aussi l’impression qu’il avait encore grandi : la base de l’index s’était élargie, et l’ongle avait poussé.
Je le retirai de l’eau et partis l’enterrer de nouveau dans le jardin. Je choisis cette fois un autre endroit, fis un trou plus profond et posai plusieurs pierres une fois qu’il fut refermé.
Je n’en touchai pas un mot à Frédéric lorsqu’il arriva le lendemain. Sa sœur allait mieux, pour le moment. Comme il pleuvait, on est parti au cinéma : au Studio, notre cinéma préféré qui ne passe que des vieux films, on a visionné pour la énième fois un de nos films cultes, « Singing in the rain ». Après, on est allé au restaurant japonais près de la cathédrale Notre-Dame et on est revenu à la maison. Le chat a dormi avec nous.
Le lendemain, j’ai tondu la pelouse. En passant près du petit monticule de pierres, j’ai vu que rien n’avait bougé. C’est trois semaines plus tard, lorsque j’ai voulu repasser la tondeuse parce que l’herbe avait beaucoup poussé, que je remarquai une petite tâche à côté du tas de pierres. C’était l’ongle, long et noirâtre, qui affleurait. Comme je m’y attendais, je découvris en creusant légèrement que le doigt avait encore poussé au point qu’un deuxième, le majeur, commençait maintenant à apparaître.
A court d’idées, je pris les deux doigts et les rapportai à la maison. Je les nettoyai soigneusement puis sortis mon mixer. Je les réduisis en purée. Puis j’ajoutai de la viande hachée. Le tartare, Frédéric avait toujours adoré ça et c’est ce que j’avais prévu de faire pour le dîner.
Il fut ravi, mais au milieu de la nuit suivante, il fut malade et je l’entendis vomir dans les toilettes. J’avais eu la main lourde sur le tabasco, sans doute.

Recommandé
80

Un petit mot pour l'auteur ? 33 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Bennaceur Limouri
Bennaceur Limouri · il y a
Bravo... A mon humble avis, y a du suspens à la Hitchcock. je m'abonne je coche la case du cœur sans l'égratigner.
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Une histoire de doigt maléfique très bien menée, pas du tout indigne des "Mains d'Orlac" ou de "La bête aux cinq doigts". La happy end cependant me laisse perplexe : votre héroïne en a-t-elle vraiment fini avec ces satanés (sataniques) prolongements de main ? Si l’œil est dans la tombe et regarde Caïn pourquoi un doigt ne serait-il pas dans la tête sans en sortir jamais ?
Image de Violette Baudelaire
Violette Baudelaire · il y a
ça me rappelle étrangement une histoire que j'avais lu en CM1, avec une amie on avait mis en place une sorte de club de lecture, il y avait quelques livres dans la salle à l'étage, alors on allait prendre des bouquins là haut dès qu'on avait envie, et une fois par semaine on parlait du livre qu'on était entrain de lire. La collection chair de poule, des histoires d'horreur (pour les premiers romans que j'ai vraiment lu de moi même, j'ai pas commencé par le plus soft!).
Un des livres que j'ai lu m'a tellement marqué que je me souviens même d’une petite partie de l’histoire!
Une famille emménage dans une maison, en Amérique, avec des voisins sympas bref un quartier bien tranquille pour une vie paisible ! Et l’adolescente trouve une éponge avec une forme étrange sous l'évier et toute l'intrigue tourne autour de cette éponge dont personne n'arrive à se débarrasser, je connais malheureusement plus la fin mais ton histoire m'a tellement rappelée celle-ci que je l'ai tout de suite aimé!

Image de Michel Croste
Michel Croste · il y a
Univers maîtrisé. Originalité.
La fin est logique : deux doigts avalés, cela aide à régurgiter...

Image de Doucaut Halen
Doucaut Halen · il y a
Excellent récit belle plumes qui laisse une légère chair de poule.
Image de Etienne Spanjaard
Etienne Spanjaard · il y a
Bravo, je suis tout à fait d'accord avec les commentaires élogieux qui vous ont été faits
Image de Lammari Hafida
Lammari Hafida · il y a
Un texte original avec une belle lecture
Image de Joel Waxin
Joel Waxin · il y a
excellent!
Image de Marie Jo Samard
Marie Jo Samard · il y a
chute remarquablement amenée.
Image de Brigitte Bellac
Brigitte Bellac · il y a
Formidable texte d'épouvante remarquablement écrit! J'ai adoré. Merci Isabelle! Je comprend pourquoi cette histoire a été retenue par Short!!! Ce qui est amusant, c'est que j'ai moi aussi écrit un texte qui s'appelle "le doigt" il y a quatre ou cinq mois!!! Au plaisir de vous lire!! Je m'abonne!

Vous aimerez aussi !