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Le destin de Rose

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Louis Cardot n’a jamais réussi à effacer de sa mémoire la terrible catastrophe du 20 janvier 1919 qui causa la mort de 13 soldats, le mécanicien, son chauffeur ainsi que le chef de train retrouvés carbonisés dans les décombres du train militaire qui se dirigeait vers Sauvoy. Bien que l’accident se passe peu après sa gare, que la raison en était une rupture d’attelage, ce terrible accident hanta le reste de sa carrière de cheminot. Louis était chef de gare à Mauvages, petit établissement de type B sur la ligne de Sorcy à Montier-en-Der, et depuis, le soir, sa journée terminée, lorsqu’il montait au premier étage rejoindre sa femme est son fils, il ne pouvait s’empêcher d’être maussade, toujours aux aguets, à l’affût du moindre bruit suspect. Cela, bien que la gare soit fermée et les circulations de nuits pratiquement inexistantes. Combien de fois se relevait-il à la moindre lame de plancher qui craque, au bois de charpente qui travaille, au mouvement des péniches dans le canal de la Marne au Rhin si proche. La folie de la Grande Guerre encore récente, avait causé des désordres bien plus importants, des morts en nombre bien plus effroyable, et pourtant, ces militaires-là qui venaient s’y ajouter, n’auraient jamais dû laisser leur peau sur les rails, voilà ce que pensait Louis, voilà ce qui l’affligeait.
Durant sa période de travail, il n’avait plus la même hâte dans sa besogne, la même fierté à donner le départ des trains, il lui fallait fureter partout, contrôler tout ce qui déjà avait été contrôlé, s’assurer deux fois que les portières étaient bien fermées, que les signaux étaient en bonne position, que le chef de train était bien présent, et, bien que les trains ne soient pas formés dans sa gare, aller vérifier que les deux feux rouges arrières étaient bien en place et allumés, il allait même parfois fouiner du côté de la locomotive, ce qui faisait bondir l’équipe de conduite :
- Salut Louis, qu’est-ce que t’as encore vu disait quelquefois un mécanicien d’un air narquois, t’as regardé s’il manquait pas une bielle, des fois qu’on l’ait oubliée à Gondrecourt...
Pour tout dire il emmerdait gentiment tout son monde, du bagagiste au téléphoniste, mais on lui pardonnait son comportement, car on connaissait sa carrière exemplaire et la cause de cette vigilance superflue.
Il lui restait deux ans à travailler avant la retraite, un matin qui ressemblait aux autres, triste et morne, descendant le petit escalier qui le menait à son bureau, pour une cause indéterminée, il chuta en plein milieu, dévala le restant des marches pour se fracasser le crâne sur les carrelages du sol, laissant une veuve et un fils de 18 ans dans la peine.
Rose Cardot se retrouva seule du jour au lendemain pour élever son fils, mais le chemin de fer est une grande maison qui ne laisse pas dans le besoin ses employés, aussi, la direction régionale lui offrit un emploi réservé à la vente des billets dans la gare de Gondrecourt jusqu’au moment où elle toucherait la demi-pension de son défunt mari. Mais pour cela il lui fallait laisser libre l’appartement de la gare de Mauvages pour le remplaçant, et emménager à Gondrecourt. Ce qui fut fait rapidement après l’enterrement de Louis.
Celui-ci avait toujours exprimé le souhait d’être enterré au cimetière de Mauvages, à deux pas de la gare, là où il avait effectué la majeure partie de sa carrière et où ajoutait-il, il pourrait encore entendre les trains passer. Toute sa famille était présente, ses amis et compagnons de travail, la petite gare avait même installé un petit drapeau accroché en berne à mi-hampe, elle lui rendait hommage à sa façon. Durant la période sans circulation du matin, le nouveau chef de gare sécurisa l’établissement puis, un petit corbillard à quatre roues poussé par le lampiste et le téléphoniste transporta Louis de la gare au cimetière tout proche où un service funèbre fut organisé. Louis ne méprisait pas les curés mais ne s’était agenouillé sur les dalles froides de la petite église de la Nativité-de-la-Vierge que pour des mariages et des enterrements, et le souvenir d’une hostie fondant dans sa bouche devait remonter à son enfance. Désormais il reposerait près de sa ligne, de sa gare, de ses trains, tout près de son univers familier.
Le lundi suivant, Rose était intégrée à l’équipe de la gare de Gondrecourt-le-Château, quelques jours de formation suffirent pour lui apprendre sa mission, ayant depuis son mariage avec Louis baigné dans cette ambiance ferroviaire, remplaçant parfois au pied levé l’employé du guichet en retard ou en maladie, elle n’était donc pas prise au dépourvu.
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- Maman, tu es prête ?
Rose met quelques instants avant de répondre
- Voilà, je n’ai plus qu’à mettre mes chaussures.
Comme tous les premiers jeudis du mois, depuis bientôt vingt ans, Gaston Cardot vient chercher sa « petite maman » comme il aime la nommer, à son domicile Rue de l’Armée Patton, petit appartement qu’elle occupe depuis son emménagement à Gondrecourt, situé au pied de cet élégant viaduc qui enjambe l’Ornain, de sa fenêtre elle aperçoit les trains qui rythment son temps, remplissent son vide et sa solitude. Gaston va l’emmener par l’omnibus de 7 h 20 à Mauvages, sur la tombe de son Louis et au retour, faire pour la semaine à venir quelques courses chez les commerçants de Gondrecourt. Gaston vient chercher Rose pour se rendre en gare avec sa Monoquatre Renault, mais pour Rose, pas question d’aller à Mauvages en voiture, le train, il n’y a que dans le train qu’elle se sent en sécurité...
Gaston est instituteur à l’école élémentaire publique La petite Meusienne de Gondrecourt-le-Château, mais aujourd’hui est un jour particulier, il a une mauvaise nouvelle à annoncer à sa mère, la ligne de chemin de fer, sa chère ligne, celle qui remplit toute sa vie depuis tant d’années, qui la relie encore à son cher Louis, cette ligne va fermer au service des voyageurs, ne laissant plus circuler que quelques trains de marchandises, autant dire la mort, Gaston ne sait pas encore comment il va lui annoncer cette nouvelle.
Rose est installée dans le siège droit de la Monoquatre, en route pour la gare située à quelques centaines de mètres, il y a peu encore, ils faisaient ce chemin à pied, bras dessus bras dessous comme un couple, mais doucement, l’âge et les douleurs imposèrent ce parcours en voiture d’autant plus qu’il fallait accomplir un chemin aussi long de la gare de Mauvages au cimetière, Rose acceptant difficilement ce changement.
- Et mon petit Jules, il n’est pas venu
- Non maman, il est puni, figure-toi qu’il a eu six en français, aussi Hélène le garde à la maison pour le faire réviser et écrire des dictées, il n’était pas content, oui je verrai pas ma mamie pleurnichait-il, tu penses bien qu’Hélène ne s’est pas laissée émouvoir. Enfin, il m’a dit de te faire des gros bisous, Hélène aussi bien sûr.
- Tu sais combien de fois je t’ai fait recommencer tes devoirs, et tu vois, tu as réussi quand même
- Maman, tu ne vas pas reprocher à des parents qui sont instituteurs tous les deux d’être exigeants avec leur enfant.
- Mais non mon grand, je dis ça comme ça, mais tu sais que j’ai toujours plaisir à être avec mon petit-fils, il me rappelle tellement ma jeunesse avec toi et ton père.
- Oui je sais maman, tiens, je vais me garer près du banc, on a encore dix bonnes minutes, tu pourras t’asseoir un peu.
- Oui, tu as raison, mes jambes ont de plus en plus de mal à me porter, si ce n’était ton père qui m’attend, je resterais bien tranquille chez moi.
Gaston ne peut s’empêcher de sourire avec bienveillance sur cette remarque de Rose, il se la répète « si ce n’était ton père qui m’attend », toute l’existence de Rose s’exprime dans ce petit bout de phrase.
Rose descend de voiture et se dirige vers le petit banc de bois sous les arbres de la cour extérieure de la gare bientôt rejoint par Gaston, Gaston qui réfléchit à cette mauvaise nouvelle, il décide de ne pas gâcher ce petit voyage, il lui dira au retour, mais il s’attend à un crève-cœur de la part de Rose, il connaît sa mère et son attachement presque viscéral à cette ligne, elle représente tout ce qui lui reste de son passé, tout ce qui la rattache à Léon...
On perçoit la respiration de la 230 TA en provenance de Joinville, Gaston et sa mère se dirigent vers le quai, quelques personnes attendent, la rame glisse lentement et se fige dans un léger nuage de fumée et de vapeur mêlées, Gaston ouvre la lourde porte du compartiment de seconde classe, il aide sa mère à monter les marches de bois et la referme en tirant fortement sur la tresse, ils sont à peine assis sur les banquettes de chêne verni que déjà retentit le sifflet du chef de gare qui donne le départ.
Bien sûr, le voyage n’est pas long jusqu’à Mauvages, un petit arrêt à Rosières-en-Blois, et c’est déjà l’arrivée, Rose et Gaston sont les seuls à descendre, Emile l’agent de service vient les saluer, il y a déjà quelque temps que la gare n’a plus cette fonction, elle n’est plus qu’un point d’arrêt géré par un seul agent, la salle d’attente est fermée, les quais sont vides, tapissés d’herbes folles, les murs écaillés, les peintures défraîchies, à peine peut-on lire encore le nom de la gare sur le fronton, toutes ces petites choses émeuvent au plus haut point Rose. Elle regarde sa petite gare avec tristesse, toutes ses années de bonheur sont gravées dans ces murs, son mariage avec Léon, sa fierté aussi d’être l’épouse du chef de gare, la naissance de Gaston, ses rires et ses chagrins, tant de belles années qui suffisent à remplir une vie et laisser des souvenirs pour la vieillesse.
Ils ont presque 2 heures avant de reprendre le 9 h 34, Gaston prend le bras de Rose qui trottine...
Arrivés au cimetière Rose se courbe sur la tombe pour la caresser, quelques instants de recueillement puis elle va s’asseoir sur le banc de pierre tout près tandis que Gaston se dirige vers la fontaine remplir un seau d’eau afin de nettoyer le marbre noir...
Le retour est toujours aussi mélancolique pour Rose
- Je voulais te dire maman
- Quoi mon chéri
- C’est au sujet de la ligne
- ...
- Eh bien...
- Ne dis rien, je sais déjà
- Comment ça, tu sais déjà
- Je sais par mon voisin
- Charles, ton voisin de palier
- Oui, par Charles, et il n’a pas pris tant de précaution pour me le dire, « alors, ça-y-est, on s’ra plus enfumé par vos satanés trains » m’a-t-il dit, tu penses, même si je savais que cela ne durerait pas, j’ai eu du mal à l’encaisser, mais je ne voulais pas montrer ma tristesse à cet individu, mon chagrin je te le réservais, je savais bien que tu finirais par me le dire, avec tes mots à toi
Rose sort un mouchoir de son sac et se tamponne les yeux, Gaston la prend par le cou, avec une tendresse infinie, Rose se laisse bercer par cette étreinte, elle peut enfin laisser couler ses pleurs, une page de sa vie vient de se tourner, elle le sait, plus rien ne sera comme avant.
- Nous irons en voiture maman ose ajouter doucement Gaston
Rose opine de la tête
- Oui, de toute façon il faudra toujours aller voir ton père, mais je ne lui dirai pas.
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Ancienne ligne 24,5 de Jessains à Sorcy
La ligne de Jessains à Sorcy est une ancienne ligne de chemin de fer qui reliait Jessains sur la ligne de Paris-Est à Mulhouse-Ville à Sorcy-Gare sur la ligne de Noisy-le-Sec à Strasbourg-Ville.
De Montier-en-Der à Sorcy, la ligne a été mise en service le 1er juin 1892.
La fermeture au service des voyageurs s'est effectuée par étapes :
• De Montier-en-Der à Gondrecourt-le-Château, le 1er juillet 1938 (rouverte durant la guerre) ;
• De Gondrecourt-le-Château à Sorcy, le 15 mai 1938. (Wikipédia)
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Afa · il y a
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Cheminot3 · il y a
Bonjour Afa,
Que puis-je répondre, que si les gens lisent c’est déjà une satisfaction, que j’aimerais avoir des votes, oui sans doute, mais je suis plus sensible à vos compliments à d’autres endroits…. Merci à vous.

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